GRÉGOIRE DE TOURS

Or, l’animal ayant arrêté son trot puissant flaira ce paysage de cité

dormante en un brusque reniflement de joie.

Pour les fêtes du Noël de cette année-là, le ciel avait si abondamment

tondu le troupeau de ses nuages que toute la ville de Poitiers se

trouvait couverte d’un ample manteau de laine, dure toison, froide aux

pieds, rêche aux mains, piquante aux regards, mais les murailles de sa

première enceinte s’arrondissaient autour d’elle comme un bourrelet de

graisse, les quelques croix d’église qui perçaient en crocs de

moustaches guerrières, blondes ou brunes, semblaient plus immobiles et

le grand silence régnant donnait l’idée d’un ennemi depuis longtemps

assoupi, peut-être défunt.

Le loup, mettant le nez bas, huma la neige. Cela sentait des choses

mystérieuses que seule une bête de proie peut deviner. Sur l’intact

tapis aveuglant couraient, au ras des petites frisures glaciales, des

odeurs de viandes épicées, de chairs grillées, de sang répandu en

ruisseaux devant ces maisons, de pâtes fermentant ou cuisant au fond des

fours. La ripaille se préparait sous ces masses blanches ourlées de

noir; des colonnes de fumée montaient toutes droites par les airs calmes

avec le paisible halètement d’une respiration qui gèle au fur et à

mesure de son départ d’une bouche très chaude. On allait faire bombance

pour oublier le froid. On mangerait, ce jour de Noël, pauvres et riches,

païens ou chrétiens, pour la venue d’un enfant relativement maigre, un

frileux petit garçon nu dont ce loup se serait contenté, au coin d’un

bois.

L’animal fit un tour sur lui-même. Rien ne bougeait derrière lui et, en

face de lui, la ville, jouant la morte, se blottissait de plus en plus

sous ses oreillers de duvet.

Le soleil se lèverait bientôt. Aucune trompe encore n’avait annoncé

l’aube. Il était vraiment temps de livrer bataille.

La bête énorme et solidement musclée se ramassa sur ses jarrets, parut

tout d’un coup en boule comme un gros hérisson gris. Se roulant, se

vautrant, elle fit jaillir des gerbes de plumes, des bouquets de perles;

griffant la neige et la fouillant du museau, elle s’en revêtit, s’en

couvrit, sans doute pour se dissimuler mieux dans un ravin à l’affût de

l’homme qui ouvrirait une porte.

La ville de Poitiers, s’entourant de hauts rochers, avait l’aspect d’un

vaisseau sur la mer au printemps, quand les moissons vertes ondulaient à

perte de vue et que la vague, crêtée des fleurs de ses forêts, déferlait

à son flanc gauche, lui jetant de sauvages aromes, le goût plein

d’amertume des troènes, des ronces ou des pins; mais cet hiver-là les

gorges, les ravins, les fossés, les douves, tout se comblait de neige,

d’épaisse neige irradiant des feux roses à l’aurore de ce Noël, et

Poitiers ne voguait plus, ses rivières prises se confondaient avec ses

routes encaissées entre les tronçons de ses bois. Le vaisseau semblait

définitivement à l’ancre sans mâtures et sans voiles.

Le loup examinait la situation, ses oreilles pointées, le museau tendu,

l’œil rougeoyant. Donner l’assaut à tout une ville était bien l’affaire

d’une bête de sa race que l’appétit rendait folle. Cependant, conduit

jusque-là par une idée fixe, le loup s’arrêtait, réfléchissait, mesurait

les distances et rusait parce qu’il y avait en lui du chef de bande.

S’il était tout seul devant une grande cité, il connaissait les hommes

pour en avoir tâté de la dent. Il savait que l’audace les intimide et

que si les bêtes se montrent intelligentes elles peuvent tout risquer,

car les bêtes deviennent alors des envoyés surnaturels, sont plus que

les hommes.

D’ailleurs, ce loup ne devait rien comprendre lui-même au vrai courage

puisque, une trompe ayant brusquement déchiré l’air au-dessus de lui,

son corps, de nouveau, rentra tous ses membres frissonnants, demeura en

boule grise, se collant au roc, les yeux subitement éteints.

D’où venait cette voix stridente qui frappait aux entrailles comme un

marteau? Effaré, il risqua un œil, darda sa lueur rouge vers le ciel.

Cela tombait de très haut, d’une grande falaise blanche dominant la

plaine et le vaisseau de Poitiers immobile sur ses ancres d’hivernage.

Un mur à pic. L’animal prenait cela pour une colline, des rochers

surplombant; mais c’était une église. Pas une église, une forteresse, la

terrasse d’un ancien château romain que dominait encore plus haut la

sainte Croix.

Le monastère de sainte Radegunde.

Durant une heure, le loup resta aplati, claquant des dents, s’égueulant

de colère, n’osant ni ramper ni bondir. Probablement quelque chasseur se

tenait aux remparts avec une fronde ou des flèches empoisonnées.

Des trompettes répondirent à la voix grave de la trompe par une envolée

de chansons aiguës, voix de petites filles lâchées dans un préau, puis

ce fut les répons, l’antienne, les psaumes, toute une musique aigre

secouant ses grelots sur la tête du loup affamé qui, n’y tenant plus, se

mit à hurler férocement.

Non, la place n’était pas bonne pour tenter l’assaut.

Le loup se laissa glisser le long des pentes du ravin. Il tomba dans un

marais couvert d’épines, rebondit de la glace aux bords festonnés de

neige et grimpa de l’autre côté. N’importe quel danger plutôt que ce

bruit de fête qui lui crevait à la fois le tympan et le ventre. Il

fallait y aller ou mourir. Sus! On irait!

Il tourna deux fois autour de la ville. Aucune porte ne s’ouvrait. On ne

voyait, du reste, attendant l’ouverture, ni chevaux ni piétons, et le

froid tenait les veilleurs enfermés dans les logettes des contreforts.

Voici qu’au moment de se blottir au bas des murs, guettant une poterne,

le loup fut ressaisi d’un tremblement convulsif. Les trompes de la ville

se mettaient de la partie, saluant celles de la Sainte-Croix;

Saint-Hilaire et Saint-Pierre chantaient. Ce fut bientôt un joyeux

tapage où la rigueur des airs se fondait. Comme des gouttes de plomb

brûlant, les notes graves trouaient le glacial silence, et la laine des

neiges ne pouvait plus étouffer les cris du Noël nouveau, des Noëls

furieux, perçants, qui heurtaient de toutes parts l’indifférence du

morne hiver. Il est né! Il est né! Gloire à l’enfant Dieu! Des bruits

ronflèrent derrière les murailles, des appels, des cris, des rires

sonores et plus intenses, les fumées des viandes cuites se répandirent

avec l’allégresse matinale.

Le loup peu à peu s’habitua. On s’habitue à tout, même aux joies

religieuses, quand on a faim. Cela s’annonçait bien. On ne voyait

poindre aucun soldat, aucun chasseur. La fête leur faisait oublier leurs

luttes quotidiennes. On ne pillerait ni ne chasserait ce jour du

Seigneur, mais les loups ne connaissent pas ces sortes de trêve et, dès

que les trompes seraient muettes, il entrerait, ferait sa ronde par les

ruelles basses de la ville, où il rencontrerait certainement quelques

porcs fraîchement égorgés, les humains ayant pour coutume de tuer les

bêtes aussitôt qu’ils cessent de s’entre-tuer.

La poterne de la tour du guetteur s’ouvrit et un gros homme passa la

tête. Il était encore tout ensommeillé, les joues molles, les paupières

gonflées, la lippe pendante. Dans sa jupe courte de cuir et son bonnet

de peau, il avait la mine d’un autre animal, mais moins propre que le

loup gris qui le guettait de son côté au fond du fossé, blotti dans une

touffe de ronciers étincelants de givre.

L’homme toussa, grommela un salut latin, fit un large signe de croix,

puis s’accroupit au seuil pour un besoin pressant.

Le loup, ramassé, regardait droit en dessus du bonnet de l’homme. Entre

ce bonnet et la clé de la petite voûte il y avait passage, au moins pour

un animal très agile.

D’une détente formidable de ses reins, le loup se lança en catapulte. Il

tomba des deux pattes sur le bonnet, aplatit l’homme, dédaignant de

l’étrangler et, flairant mieux à l’intérieur de cette ville remplie de

gibier de tous les poils, il s’élança, souple et silencieux, dans les

ruelles des remparts. Là se trouvaient des soldats, des enfants, une

femme. Les soldats se saisirent de leurs armes, les enfants

s’effondrèrent les uns sur les autres et quand la femme se jeta au

milieu d’eux pour y chercher le sien, elle s’aperçut qu’il manquait. Ce

fut le premier Jésus offert en sacrifice à l’autre. Les trompes

reprirent leur vacarme de fin de messe, ce qui dérangea le loup. Lâchant

sa petite victime, dont la figure n’était plus qu’un trou rouge pleurant

du sang à flots, il se jeta résolument dans le chemin menant au porche

de Saint-Hilaire. Des soldats en armes se précipitèrent à sa suite,

toutes les femmes qu’on voyait tenant des enfants se barricadèrent dans

leur maison, et des marchands qui promenaient sur leurs épaules de

grosses guirlandes de charcuterie lâchèrent pied dans un terrible

désordre.

Devant le grand portail de Saint-Hilaire, un auvent de planches

protégeait à ce moment néfaste l’évêque Marovée, seigneur et maître de

la basilique. En haut des marches de pierre, fourrée d’hermine, sa

personne rutilait des ors et des gemmes précieuses de son costume de

cérémonie. La mitre au front, la crosse au bras, sa dextre bénissant et

distribuant les eulogies[3], il donnait ce matin de Noël, à tous les

pauvres venus de tous les coins de sa bonne ville épiscopale, des pains

tendres aux baies de genièvre et aux anis que la nuit même on avait

trempés dans de l’eau lustrale, puis enduits d’une gomme sucrée. Les

précieux gâteaux, un peu collants aux doigts, s’accompagnaient de menues

pièces de métal, médailles ou monnaies. Pleins d’une fièvre de ferveur,

les pauvres: bergers infirmes, soldats errants, mendiants de toutes les

classes, surtout des filles malades, à la prunelle chassieuse, exhibant

des plaies horribles aux mamelles, entouraient leur pasteur,

quelques-unes espérant toucher ses étoles fleuries de broderies

multicolores. L’évêque, ce jour de liesse, s’offrait à tous comme une

page arrachée du bel évangile ordinairement intraduisible pour les

misérables. Il parlait un langage compréhensible, onctueux et il

bénissait, bénissait d’un même geste rapide, ses manches blanches volant

de l’un à l’autre avec le bruit d’une aile soyeuse. La foule répondait:

«Joie et santé pour nos seigneurs saint Marovée, saint Hilaire et Dieu

le fils! Paix à notre Seigneur!» Marovée n’était pas encore un saint,

car, entendant un bruit étrange sur l’auvent du porche, un bruit de

grincement d’ongles juste au-dessus de sa mitre, il fit un pas en

arrière durant que ses jeunes clercs affolés se groupaient, leurs

corbeilles offertes à l’envers et tous leurs gâteaux répandus.

Véritablement au-dessus de sa mitre, sur l’auvent, un bruit de pattes

puissantes et crochues éclatait.

[3] Reste de pain de la messe.

Poursuivi par les soldats, le loup, d’un bond formidable, venait de

sauter là. Les jeunes clercs avaient vu passer, dans l’air, une énorme

bête velue, aux yeux de braises. N’en demandant pas davantage pour être

édifiés, ils entraînèrent l’évêque dans son dernier geste de

bénédiction, criant que le démon venait de leur apparaître, et ils

barricadèrent le porche.

Marovée ne sachant rien du loup se mit en oraison.

Dehors les soldats soufflaient dans les trompes, frappaient des

chaudrons avec leurs épées et leurs lances, ce qu’entendant les sonneurs

de cornes montèrent vivement aux tours pour donner l’alarme. Ce fut le

vacarme d’enfer succédant au tapage sacré. Les mendiants gémissaient,

les clercs psalmodiaient, alternant. En sa maison, Maccon, le comte de

Poitiers, un homme ne craignant point les diables, appela tous ses

serviteurs, pensant que l’armée de Guntchramm profitait de la fête pour

attaquer la ville, et, écartant son rideau de cuir durci par le gel, il

regarda sur la place, il vit le grand portail de l’église clos et, de

loin, une scène burlesque: un gros chat gris rugissant et miaulant

dominant un tas grouillant de pauvres. Ce n’était bien sûr pas cette

bête qui effrayait ces guenilleux? Mais dans l’instant qu’il haussait

les épaules, ce chat, maintenant de la grosseur d’un chien, tomba comme

la foudre au milieu des mendiants et emporta un jeune garçon à sa

gueule.

--Au loup! cria le comte d’une voix de commandement.

Lui et tous ses serviteurs sortirent en tumulte. Le Seigneur Maccon

ordonna la chasse. Il regrettait bien cette fatigue un jour de liesse,

encore préférait-il poursuivre un loup au milieu de la ville que de

tenir la campagne contre des incendiaires. Les portes des remparts

furent fermées, les soldats se divisèrent en deux bandes. Les

rabatteurs, frappant leur chaudronnerie pour étourdir la bête et les

esclaves armés d’épieux, de lances, de couteaux pour le recevoir à ses

retours. Seulement le loup maudit, un rusé solitaire venu afin de

s’amuser aux dépens d’une foule, se cacha derrière des tonneaux qu’on

mettait en perce le long de sa course et y dévora tout à l’aise une

petite esclave de la maison d’un potier qui était sortie les bras

encombrés d’une volaille. La volaille et la servante eurent le sort des

deux enfants. Le loup grossissait, grandissait, se gonflait à vue d’œil.

Quand il débucha de son coin, il fit à tous l’effet d’un animal géant.

Traînant après lui des lambeaux d’écarlate, redevenu noir sur la neigé

encore immaculée de ce matin de Noël, il sembla une funeste apparition

de la vengeance divine.

Or, chacun savait que la vengeance divine par ces temps troublés de

guerres impies, de royaux adultères et de meurtres quotidiens, ne se

manifestait jamais sans motif. Ce n’était que l’embarras du choix.

Les vieillards tapis au fond des caves se racontaient que l’on avait vu

des lueurs inquiétantes la veille au soir et que des étoiles ornées de

queues gigantesques voyageaient dans le ciel[4].

[4] Quelques-uns assuraient aussi avoir vu le ciel en feu.--GRÉGOIRE

DE TOURS, _Hist. eccl. des Francs_, V, XLI.

Un sorcier demeurant dans le bois voisin n’avait-il pas prédit que les

bestiaux mourraient de la peste fluente, c’est-à-dire prendraient des

coliques à se coucher tous devant la crèche? Ce jour de Noël ne pourrait

que mal finir. Toute la ville, un amas de rochers, de huttes de bois,

torchis et pierres sans ciment serrées contre la massive église et les

solides dépendances du comte Maccon, tremblait d’une superstitieuse

terreur tandis que les soldats, tournant tout au pillage, selon leur

mauvaise coutume, profitaient du désarroi général pour s’emparer en

passant devant tous les huis barricadés des pièces de viande, moutons,

cochons, dindons laissés à l’aventure.

On courut la matinée entière. Tantôt le loup se montrait au sommet des

remparts d’où on croyait le précipiter à force de cailloux et il sautait

sur un groupe, démolissait une épaule ou une jambe d’une seule morsure.

Tantôt il se faufilait entre des fagots, des tonnes, forçait une étable

où l’on entendait un concert de bêlements éperdus. Tous les enfants

pleuraient, et les femmes lançaient des imprécations du haut des toits,

tendaient le poing aux soldats que ces injures exaspéraient plus

complètement.

Le comte Maccon, vers l’heure de son repas, déclara que le loup devait

être fourbu. Pour lui, il ne chevaucherait pas davantage. Cette chasse

devenait inutile. Les enfants n’étaient point rares, merci Dieu, en la

très populeuse ville de Poitiers! Il balaya la place d’un grand coup de

son chaperon de sanglier bordé d’une plume de coq et se retira sous sa

tente pour y boire un gobelet de vin chaud. De sa lucarne donnant sur

l’église il suivrait le jeu et sonnerait de la trompe, le moment échu.

Autour de lui des servantes se lamentaient, déclarant que toutes les

venaisons seraient trop cuites. Il fit dresser la table, attendit

vainement le clergé. Ni l’évêque ni son collège de clercs ne se montra.

Le vacarme assourdissant de la foule des coureurs à présent débandés et

se croyant en ville conquise leur tenait lieu d’avertissement. A quoi

bon tirer les barres des vantaux pour voir entrer une troupe de soldats

en délire! Marovée, tout anxieux derrière le porche, entendait bruire

les imprécations des chasseurs et hochait la tête gravement. Un clerc, à

plat ventre, brûlait un cierge. Toute l’ombre de leur église planant sur

eux, les jeunes prêtres naïfs se croyaient dans la vallée de Josaphat.

Cependant Marovée distinguait, de temps à autre, des rugissements

singuliers, des cris de bête.

--Quelle forme, selon toi, Landéric, l’ennemi du genre humain a-t-il

revêtue pour effrayer ainsi notre peuple? questionna-t-il.

Landéric portait encore une corbeille vide en bouclier sur sa poitrine.

Il leva une figure bouffie d’angelot, de créature sans âge et sans sexe.

--J’ai cru voir un ours, répondit-il tout frémissant d’horreur.

--Moi, seigneur, déclara le clerc prosterné, j’ai vu le démon en chair

et en os; il avait une queue fouettante de poils gris.

Il tourna la tête du côté de son évêque, la cire lui gouttant sur les

manches. Marovée posa sa crosse de bois doré, ôta sa mitre. Il était

chauve, de teint maladif, de nez long, avec des lèvres fines qui

raillaient doucement.

--Si tu n’as vu que cela... serait-ce point quelque pauvre animal

échappé des basses-cours? Une oie mal saignée...

Un clerc s’écria malgré le respect sacerdotal:

--Une oie? Il n’est ni oie, ni poule, ni canard, ni paon qui aurait les

yeux qui me sont apparus entre les planches de l’auvent. J’ai vu luire

sur votre tête tous les feux infernaux!

--Dis-moi, toi, Ebroïn, qui as osé regarder, continua l’évêque, ce

diable paraissait-il jeune ou vieux?

--Je ne saurais préciser son âge, mais il avait des ailes, j’en jurerais

par la Sainte-Croix... et une gueule crachant des flammes!

L’évêque murmura, l’oreille toujours tendue:

--Une queue de poils gris, des ailes, des cornes, des yeux luisants, une

gueule crachant des flammes!... Il faut monter sur la plus haute galerie

pour nous rendre compte du danger que doit courir ce peuple... Allons,

puisque la messe est dite.

Suivi de tout son clergé, l’évêque, après avoir tâtonné de la crosse,

commença l’ascension de sa basilique. Ils montaient un à un derrière lui

par un escalier de bois grossièrement équarri. Le son des trompes

d’alarme tonnait là dedans et soufflait en tempête. Tout se coalisait

pour effrayer les clercs déjà presque morts. Marovée, perplexe, pensait

à la tristesse de l’époque.

Là haut, sur la galerie qui reliait le fronton, l’air se fit plus vif.

Du soleil les inonda. Ils aperçurent, comme joint à eux par un pont de

lumière, le monastère de la Sainte-Croix surplombant la basilique, tout

proche, à toucher de leur index, suspendu sur leur tête en apparition

céleste dans une gloire d’azur et d’or. Pourtant une immense roche

séparait le monastère de la ville, bien qu’il fût à la fois en Poitiers

et hors les murs, mais, à présent, cette roche comblée de neige, les

blancheurs veloutant toutes ses aspérités, on avait l’illusion de

pouvoir l’atteindre rien qu’en gravissant encore quelques marches.

L’évêque n’aimait pas ce couvent. Il cligna des paupières, ébloui, se

pencha du côté de la place où grouillaient les mendiants de tout à

l’heure. Il la vit déserte. Alors ses clercs tournés vers la

Sainte-Croix adjurèrent l’ombre de la bienheureuse Radegunde.

--Par le bois... psalmodiait Landéric.

--Par les clous... bégayait Ebroïn.

--Par le sang du Sauveur et sa couronne d’épines, ajoutait

instinctivement l’évêque, repris dans les anneaux de la chaîne

liturgique.

--Par la très sainte et très auguste Croix, protège-nous, bienheureuse

Radegunde.

--O mère de toutes les vierges de lignées royales qui te sont confiées.

--Éloigne de nous le péril! soupira Landéric, dont le cierge s’éteignit.

A ce moment, où toute une ville haletait d’horreur en présence du

maudit, on vit une chose jolie comme une image pieuse. Une femme se

montra sur les terrasses romaines du monastère. Elle était habillée de

blanc et suivie de deux servantes qui soutenaient la traîne de sa robe.

Elle marchait lentement, faisant scintiller, en balançant le col, une

sorte d’auréole blonde. Si elle leur avait crié: Ainsi soit-il,

certainement ils auraient entendu. Mais elle ne se souciait point de

l’évêque sur sa basilique ni de ses clercs balbutiant des litanies. Elle

passait. Peut-être même ignorait-elle qu’un loup rôdât aux environs.

Après elle passèrent, également suivies de deux esclaves, une femme,

moins claire de silhouette, auréolée d’un nimbe obscur tachant la gloire

du ciel, et une abbesse en manteau bleu, très digne en ses ornements

bien qu’aucune auréole ne la glorifiât, car elle portait un capuce

rabattu, puis, toutes les religieuses en habit de fête.

Durant que la trompe d’alarme tonnait, que le comte de Poitiers, las

d’attendre son évêque, se faisait servir un quartier de venaison déjà

froid, et que Marovée, las d’invoquer sainte Radegunde, les clercs las

de trembler, regardaient mélancoliquement les nonnes se rendant à leur

réfectoire, deux hommes s’arrêtaient aux portes de la ville, fort

surpris de les trouver hermétiquement closes. Ils avaient la tournure de

simples bergers. Leurs sayons de poils de chèvre hérissés de glaçons et

leurs jambières frottées d’huile témoignaient de leurs habituelles

courses en forêts; ils étaient flanqués d’une troupe de sept chiens,

vigoureux quoique maigres, dont une jeune et superbe chienne blanche qui

étincelait sur la neige comme une perle de la mer sur son écume. Tous

ces animaux s’assirent en de fières attitudes, attendant que leurs

maîtres eussent demandé passage au portier. Le portier était absent.

--Il y a du désordre ici, dit le plus jeune des bergers à son compagnon.

--A... us! grogna l’autre. Un jour de fête. J’ai soif!

--Avant de boire, je crois que nous ferons bien de tourner le dos,

déclara le premier.

--A... og! fit le second, grand, gros et de muscles solides. Cela sent

le soldat pillard, mais on peut se battre.

Disant cela il tira son couteau de sa gaîne de cuir vernie par l’usage,

une bonne lame soigneusement graissée aux rainures.

--Ragna, nous risquerions nos chiens. Ils ont vieilli depuis leur

voyage. Regarde-les. Ils sont fatigués.

--On fera ton plaisir, Harog! soupira Ragnacaire, incapable de vouloir

autre chose que ce que désirait son ami.

Depuis plusieurs années, les deux compagnons, tantôt chasseurs tantôt

bergers, couraient les champs et les bois avec leurs chiens, les mêmes

chiens qu’ils avaient un jour conduits au prince Chilpéric, chef de la

Neustrie. Si la chienne mère, la pauvre Méréra, s’était laissée couler

en Marne, ses six époux étaient revenus par monts et par vaux, mangeant

au hasard de leur propre chasse, flairant les traces des pas de ce

berger-sorcier qui les avait enchaînés à sa triste fortune de vagabond.

Traversant une moitié du royaume des Francs semé de ruines, jonché de

cadavres, fuyant les bastonnades brutales des esclaves, les caresses

intéressées des soldats, les braves bêtes avaient fourni une lune de

galops pour aller retrouver deux pauvres. Ragnacaire, ancien esclave

d’une famille gallo-romaine qui avait quitté le Poitou, demeuré sans

maître, gardait les porcs du monastère de la Sainte-Croix, n’aimant

guère les porcs, mais bien davantage sa liberté. Harog, enfant trouvé

sous un chêne, en plein bois, avait poussé tout seul comme une plante

sauvage, et, comme il connaissait les différentes vertus de ses sœurs,

les herbes folles, on le croyait un peu sorcier tout en le redoutant

beaucoup. Il chassait pour la table du comte Maccon, méprisant du reste

ce seigneur trop paresseux pour chasser lui-même. Les deux compagnons

habitaient ensemble une caverne située dans la forêt, à une portée de

flèche de la maison abbatiale de Radegunde. Ne possédant ni habitation

vraiment humaine, ni arpent de terrain qu’on pouvait signaler aux

viguiers, ils ne payaient ni l’impôt ni la corvée et, sous le rapport

des services à rendre aux seigneurs d’alentour, leur mauvaise volonté

était notoire. Ils vivaient librement à l’ombre de la grande croix

dressée sur le donjon romain de l’abbaye, et quand l’ombre de cette

croix s’allongeait jusqu’au sable qui tapissait leur nid de gueux,

prenant une forme de sinistre gibet, cela leur indiquait l’heure du

souper. Ragna préparait le feu et Harog dépeçait la viande. Ce fut là

qu’un soir d’été, l’ombre de la croix se faisant plus lourde, les

pauvres garçons ébahis virent apparaître d’autres ombres, des fantômes

de chiens! Un à un, épuisés, à moitié morts de faim et de soif, presque

muets d’avoir trop bramé leur espoir de retour, les six chiens

s’écroulèrent aux pieds d’Harog pendant que Ragna les comptait, ses gros

yeux mouillés de joie.

--Ba-os! A-os! Ou-ros! Néréus! Gerbaud! Gombaud!... Méréra!

Non. Méréra s’était noyée, mais de la caverne surgit un mince fantôme

blanc, svelte et fin, une autre chienne issue des flancs de la première

Méréra, cette même petite bête qu’une fille de roi avait daigné nourrir.

Elle geignait.

Ils grondèrent.

Harog se précipita entre sa nouvelle favorite et ses anciens courtisans.

--Arrière vous tous, sale engeance, pourriture de grand chemin, vermine

de la paille! Si l’un de vous la mord, je l’écrase!

Ragnacaire stupéfait étendit son manteau sur la chienne-enfant.

--Qu’as-tu contre nos frères? dit-il en roulant ses bons gros yeux de

simple homme étonné. Ils ont fait leur devoir! Ils nous sont fidèles!

Moi, je vais leur saigner un porc.

Et il alla d’un pas déterminé ravir un cochon de lait à l’étable du

couvent pour festoyer dignement avec _ses frères_. Ah! s’il avait pu

dérober le veau de l’Écriture!

Les sept chiens, moins maigres depuis cette aventure datant de loin

déjà, attendaient donc devant la porte de Poitiers que le veilleur

annonçât d’un coup de trompe qu’on pouvait s’introduire dans un

sanctuaire de bienheureuses ripailles, mais au lieu d’un son de trompe

ils ouïrent une sorte d’aboi rauque, étranglé, qui les dressa sur leurs

pattes, le poil hérissé, la gueule rouge.

--Aog! gronda Ragnacaire, l’œil subitement luisant. Ça sent le gibier!

--Ça sent le loup, affirma Harog, dont le front pâle se rida sous la

barre noire de ses cheveux.

Les chiens foncèrent courageusement sur la poterne qui s’ouvrit toute

seule parce que personne n’avait songé à la refermer au verrou, le

guetteur étant mort.

--Soit, fit Ragna, nous chasserons en ville, aujourd’hui!

--Par la Croix et l’herbe des douleurs! Voici que les coureurs d’enfer

détalent. Ils l’ont vu! dit Harog éclatant de rire.

Ce fut une entrée triomphante dans une cité mise à mal.

Si on faisait beaucoup de bruit, on ne songeait même plus à déranger le

loup qui s’acharnait, maintenant, sur le cadavre du veilleur, faute de

meilleur plat. Une troupe de soldats le menaçait du bout de la rue et

toutes les portes des maisons demeuraient closes, derrière lesquelles

femmes, enfants, vieillards criaient miséricorde autant pour la terreur

que leur inspirait la bête féroce que pour l’épouvante qu’ils avaient

des rôdeurs pillant à sa suite.

Avec Harog et Ragnacaire, la véritable chasse s’ordonna, comme réglée

selon le bon plaisir des spectateurs. De sa lucarne, le comte Maccon vit

fondre une armée de sept gueules bien fendues mordant aux jarrets le

loup ayant immédiatement tourné son derrière à ses vieux ennemis

intimes. Ragna appuyait la charge, poussant droit vers l’église, hurlant

plus fort que ses frères.

--A-us! A-us! Fa! us! Gombaud! A-us Aog!

Il lançait les _us_ et les _og_ tel un soufflet de forge lance des

braises au nez des gens penchés sur le fourneau. Harog, lui, sifflant

d’un ton de serpent rageur, essayait de retenir sa chienne, la favorite,

qui volait en bonds de chèvre folle, de droite à gauche. Il rabattait

les bêtes vers Ragna, leur faisant brûler l’arrière-train du gibier

maudit, déjà très averti de sa fin. Toute la ville respirait. Ces deux

garçons menaient cela de don naturel et il ne fallait point s’étonner du

miracle.

Des galeries de la basilique de Saint-Hilaire, l’évêque, émerveillé,

conclut à l’intervention de la Providence, mais, chasseur à ses moments

laïques, il admira l’ardeur de ces braves animaux courant au diable. Une

âcre senteur montait du tourbillon de ces fourrures chaudes, seul parfum

capable de semer la panique parmi tous les chevaux d’une contrée. Ces

chiens-là, providentiels, chassaient le loup et non une forme quelconque

de Satan. Quant au comte Maccon, il se saisit de sa grande corne de

vache pour virilement imiter le fracas de la Boivre et du Clain, un soir

de débâcle.

--C’est Harog, le petit berger! Harog, le chasseur! Harog, le sorcier!

s’exclama-t-il avec des signes de victoire à l’adresse de la basilique.

--C’est un berger! criait l’évêque Marovée se hâtant de descendre de la

tour, tandis que ses clercs levaient les bras au ciel. Qu’on chante la

délivrance! Voici que le petit berger David va encore tuer Goliath!

--Ils vont clouer le maudit sous le porche! affirmait la foule

spontanément jaillie des seuils. C’est le petit berger Harog et

Ragnacaire son compagnon! Délivrance!

Le loup, qui n’avait pas le droit d’asile, retrouvant le porche qu’il

connaissait, ne songea guère à en enfoncer les vantaux. D’un effort de

ses reins moulus il sauta sur l’auvent, car les animaux traqués perdent

le sens, se répètent et leurs feintes sont leurs fosses.

Maccon posa sa corne, jugeant le gibier pris à ce pauvre retour de sa

malice.

Harog sauta aux épaules de Ragna, se servit de son compagnon docile en

guise de courte-échelle.

--Tiens-toi, fit-il, ce n’est pas la peine de s’y mettre à deux. Le loup

se rend.

Comme Harog égorgeait la bête, un pied en l’air, le poing gauche sur les

planches de l’auvent, l’évêque Marovée ouvrait la porte de l’église, lui

tendait sa bénédiction durant que ses clercs bourdonnaient:

--Salut au petit berger David!

--Je m’appelle Harog, répliqua tranquillement le petit berger en

essuyant son couteau. Et il eut un sourire dont l’orgueil démentait la

modestie de la phrase.

--Aog! rugit Ragna, l’accolant au milieu d’un chœur de sept chiens qui

aboyaient de joie.

On fit cortège aux jeunes aventuriers jusqu’à la table du seigneur

comte.

--Je vous invite à rompre le pain chez moi, mes amis, leur dit celui-ci

généreusement. Vous venez d’accomplir de bonne besogne. Vos mauvaises

têtes ont de bons bras à leur service. Je garderai la peau en souvenir

du beau spectacle que vous m’avez offert.

--Il a tué le démon Goliath qui s’était changé en loup! clamait la foule

délivrée de ses angoisses, ivre de ne plus avoir peur.

Et des esclaves se hâtèrent d’apporter les gobelets de vin aromatisé

pour les nouveaux convives.

On remarqua que le petit berger Harog, ce serf, ayant eu les honneurs du

pain rompu avec un seigneur guerrier, contrairement aux usages qui

voulaient qu’on gardât le morceau, l’offrit à sa chienne, la grande

goulue blanche, laquelle, sans plus de façon, l’avala.

Le meneur de louves · 第 8 / 36 题