GRÉGOIRE DE TOURS

Ils entrèrent chez le roi tous les deux, tremblants l’un de peur,

l’autre du mal singulier qui l’avait réveillé durant la nuit, et tous

les deux ils mirent genoux à terre.

La salle où ils se trouvaient était vaste, d’une hauteur de temple,

sombre encore malgré les rayons du matin, pleine d’odeur de vin et de

viandes. Ils furent un moment sans oser lever les yeux. Ragnacaire

courbait son large dos comme sous un fort vent d’orage. Harog pensait,

dans la langueur de son âme, des choses qui ne le portaient point au

respect. Et ils auraient bien voulu tous les deux se savoir au milieu

des bois.

Les soldats, les tenant chacun par une épaule, leur pesaient rudement et

ils ne voyaient de leur personne que le fer de leur lance fiché sur la

poutre servant de marche au roi pour descendre du lit.

Chilpéric, étendu, semblait dormir, couvert de peaux de renards et d’un

grand manteau rouge. Il se montrait tel qu’il s’était couché la veille.

Son lit, qui lui servait de trône le jour, présentait un furieux

désordre où se mêlaient des armes et des vêtements de femme. Le chef

Neustrien portait une braie de laine et avait les pieds nus, très sales,

déformés, aux plantes durcies comme de la corne. Sa poitrine velue

luisait de graisse aux travers de ses poils et il avait au cou un

fabuleux collier de perles rouges, d’inégales grosseurs, alternant avec

des perles violettes qui étaient de simples graines. De lourds bracelets

d’argent cerclaient ses poignets énormes et une écharpe de soie jaune

s’enroulait à sa taille replète, lui formant une ceinture de danseuse.

Mais sa tête conservait une grande allure de dignité, son opulente

chevelure blonde, tressée en couronne, parsemée de fils d’or, le

ceignant d’un diadème imposant au-dessous duquel ses yeux, d’un bleu

verdâtre, luisaient comme deux promesses d’espérance.

Le vin du réveil l’attendrissait. Il leur parla d’un son de voix

paternelle.

--Vous êtes de loyaux serviteurs. Vous m’avez dressé des chiens dignes

de vous et de ma garde. Mais je ne vous ai pas fait venir de si loin

pour m’amener seulement ces chiens. Vous ne vous en retournerez pas les

mains vides. J’ai à vous confier un dépôt qui me tient au cœur. Vous

venez de Poitiers où il y a un saint monastère. Je veux savoir de vous

si l’on y fait toujours des miracles et si les murailles en sont bien

hautes. Répondez-moi franchement.

Ragnacaire était accroupi sur la poutre qui formait la première marche

du trône. Il baissait le front, saisi de frayeur, car l’homme

extraordinairement malpropre et brillant qui était le roi Chilpéric,

maître de la Neustrie, passait pour un monstre aussi méchant que

débauché. On avait tous peu dormi, cette nuit-là, au camp de Chelles, et

ce ne devait pas être sans de graves raisons. Si le roi était ivre, il

pouvait se livrer brusquement à des fantaisies cruelles. Toute la

chambre témoignait d’une orgie récente. Des plats répandaient par terre

des morceaux de viandes et dans une cuve, selon la mode romaine en

honneur chez les princes Francs, les outres de vins rafraîchissaient

avec des fruits. Cette cuve de bronze, ornée de métaux précieux,

représentait là l’ostentation du chef, goinfre barbare, qui aimait à

s’entourer d’un grand luxe de table.

Derrière le lit, accrochés aux murailles, pendaient des boucliers

d’airain, des épées très larges, des haches à deux tranchants vernies

d’huile, quelques-unes ébréchées indiquant par leurs glorieuses

blessures celles, plus glorieuses encore, qu’elles avaient dû faire dans

le crâne de leurs victimes.

Autour de la couche royale cela sentait très mauvais.

Harog se croisait les bras, attendant les ordres qui allaient leur

tomber dessus comme des coups de fouet, et ses narines frémissaient de

dépit. Ses yeux noirs, aussi luisants que ceux du roi, mais moins faux,

dardaient une flamme de fièvre parce qu’il n’était pas remis de ses

visions nocturnes. Il fallait répondre humblement. Le maître n’avait pas

de patience, disait-on, malgré ses familiarités de joyeux soldat.

--Que penses-tu, toi, petit berger, de la maison de Radegunde? demanda

Chilpéric, se tournant vers lui.

Le petit berger se redressa, svelte, maigre, lévrier flairant le loup.

--Je pense, répondit-il tranquillement, que c’est une bonne prison.

--Voilà ce que j’attendais, mes enfants! Une bonne prison, le couvent de

Radegunde! Où l’on chante psaumes du matin au soir et du soir au matin,

qui étouffe entre ses pierres froides l’ardeur des filles saisies de

folie! Harog? Tu t’appelles Harog, un nom qui sonne dur et qui me plaît!

Je te confie une fille, à toi qui prends soin des chiennes sur le point

de mettre bas. Hélas! Les dieux me sont témoins que Dieu (son saint

royaume nous arrive!) me l’a donnée pour la punition de mes fautes. Elle

est plus chaude, mes pauvres garçons, que la femelle des forêts au temps

où poussent les bourgeons du genièvre. Il faudra vous défier d’elle et

de ses traces pernicieuses. Je la veux donc mettre en réclusion

perpétuelle, selon le conseil de nos prêtres. Tu es chrétien, Harog?

--Par la sainte Croix! répliqua le berger, la voix subitement altérée.

--Cela est d’un bon chrétien, je pense, de mener une fille prendre le

voile au couvent de Radegunde! Tu conduiras ma fille, Basine, en chariot

attelé de deux bœufs blancs. (A ce signe on connaîtra que j’honore mon

sang, car les bœufs blancs sont ici attelés pour la reine.) Vous la

saisirez nue, comme on l’a trouvée dans son péché, et vous la vêtirez

d’un suaire en attendant le cilice. Elle ne boira que de l’eau et ne

mangera que ce que vous donnez à vos chiens, car la viande et le vin

communiquent des impuretés au corps qui fermente déjà d’amour. Toi, le

grand roux, Ragnacaire, tu auras œil sur les bœufs qu’ils aillent d’un

pas égal. Pourquoi ne dit-il rien, Harog? ce grand roux?

--Chef, excuse-le. Il a peur de ta face, murmura le berger, les dents

crissantes.

--Voilà ce que j’aime, fit naïvement Chilpéric, des serviteurs muets qui

redoutent ma face. Je ne ris point...

Il s’interrompit pour fourrager dans sa lourde moustache poissée de

sauces.

--Mon cœur est en peine, mes pauvres gens! Vous prendrez Basine ma

fille, je veux dire la fille d’Audovère, qui fut reine, nos dieux et

Dieu aient son âme! C’est bien mon sang selon mes paroles. Vous en aurez

la garde jusqu’au couvent de la Sainte-Croix, en Poitiers. Là vous la

déposerez entre les mains de celle qui a ordre de la guérir pour la vie

et pour l’éternité. Si ce n’était pas vraiment ma fille, je n’espérerais

rien de sa pénitence, mais elle aura du courage et elle priera aussi

longtemps que je me battrai, c’est-à-dire jusqu’à ma mort. Je suis comme

le roc. Je vivrai cent ans... et plus. (Il se leva, un peu titubant.)

Harog et toi, le grand roux, Ragna... Ragnacaire, partez sans tarder, en

emportant d’ici la rebelle, cette fille d’enfer qui s’est laissé aller

cette nuit même aux bras de mes soldats comme la plus impudique de mes

esclaves. Je vous le dis et ne mens point.

Harog ne regardait plus le roi, mais la hache à deux tranchants qui

étincelait derrière son lit.

Ragnacaire ne comprenait pas ce qui se tramait. Rempli d’une

superstitieuse terreur, prosterné, son grand corps très robuste réduit à

la taille d’un enfant, il invoquait tous les saints qu’il connaissait

depuis peu et quelques anciens dieux gaulois à la barbe aussi ample que

la moustache du prince fourbe placé devant lui.

--Vous m’avez entendu, mes braves compagnons? ajouta Chilpéric.

--Tu seras obéi, répondit Harog, sortant de son rêve, le regard toujours

à la hauteur des yeux du chef. Nous conduirons ta fille au couvent, sans

nous souvenir de son péché. Nous la traiterons selon son rang et les

bœufs iront d’un pas égal... Nous ne lèverons pas les paupières sur

elle, je le jure.

Chilpéric se recoucha, en éclatant d’un gros rire épais comme la liqueur

qu’il avait bue dès l’aurore.

--Alors vous ferez bien de vous les coudre avec des épines longues, mes

garçons, car ma fille est belle et sait le montrer au plus bas de mes

serviteurs. Allez! Allez! je vous souhaite une bonne route sans ornière,

sans caillou, un chemin pour pied de biche! Allez donc et bon voyage!...

D’un geste gai, il les congédia, pressé de se remettre à boire,

peut-être pour oublier l’horreur de ce cauchemar, peut-être parce qu’il

avait soif, simplement.

Ragnacaire heurta la cuve en sortant, et cela fit un bruit lugubre qui

acheva de l’épouvanter. Harog marcha très droit vers la porte de cuir

qu’on soulevait pour eux du bout des piques. Le jeune berger serrait la

lame de son couteau secret contre lui. Il aurait dû parler, crier tout

ce qu’il savait, dire la vérité dont le père de Basine n’avait

probablement deviné que la moitié, mais en contemplant la hache, à deux

tranchants, derrière le lit, lui, le petit berger songeur, s’était

aperçu d’une autre chose plus voilée encore.

Il venait de revoir la main, cette main blanche et puissante de la nuit,

agitant une étoffe rouge, un lambeau de pourpre coulant sur les armes du

roi comme un ruisseau de sang. On écoutait. Des espions ou une esclave

aux aguets... La main d’une esclave, cette main si blanche, de doigt si

aigus, recourbés en ongles de félins?

Harog, soudainement ébloui, vit toute la vérité, tout son visage et tout

son corps et ses deux pattes de lion blanc...

Harog reconnut, sans l’avoir jamais sentie peser sur son épaule, dans la

main mystérieuse, celle de la reine Frédégunde[2].

[2] Frédégunde rapporta le fait au roi avec d’autres insinuations et

demanda vengeance de Clodovech (Clodovech, frère de

Basine).--GRÉGOIRE DE TOURS, _Hist. eccl. des Francs_, V, XL.

Et, sagement, il sut se taire.

Rentrés au chenil, entourés de braves chiens hurlants, de porcs

grognants et de volailles ébouriffées que l’on poursuivait la broche aux

poings, les deux garçons se retrouvèrent plus à leur aise. Ils avaient

un morceau de lard fumé couvrant tout un billot de chêne, un pot

d’hydromel et du pain sortant du four. Ils mangèrent silencieusement,

jetant des bribes à leurs bêtes. Méréra, la chienne, léchait son petit.

--La portée venue sous le toit du maître lui appartient, Harog, maugréa

Ragnacaire, que le lard étouffait.

--J’emmènerai cependant la chienne et son petit.

--Harog, tu feras cela? soupira Ragnacaire plein d’admiration pour

l’énergie de ce berger, meilleur clerc que lui dans les affaires de

succession.

--J’emporterai seulement le petit, Ragna, parce que c’est une chienne et

que les mâles en ont assez d’une ici... d’après ce que j’ai pu voir...

Mais l’autre suivra, car le nouveau-né a besoin de mamelles.

Ragnacaire leva son gobelet.

--Hog!... A us... O...g! A...og! souffla Ragna s’étranglant. Tu as la

finesse de l’étoile qui brille derrière la fente de l’huis. Tu es un

homme, je le dis! Et si on nous accuse de rapt?

--On ne nous accusera point. Nous sommes chargés d’un dépôt plus

précieux que le corps d’une chienne d’un jour, il nous faut conduire la

fille...

Il s’arrêta, pris d’un vertige.

--Cette pécheresse!... gronda Ragnacaire, plein de dégoût.

--La fille du roi Chilpéric et de la reine Audovère. Celle-là même...

que l’on a jetée aux soldats cette nuit pendant que nous dormions.

Ragnacaire, effrayé, tendit son gobelet en tournant la tête.

--La vie du chef!

--La nôtre, Ragna!

Harog but d’un trait, puis se mit debout, s’étira, faisant craquer ses

membres comme le lévrier maigre qui a dormi trop longtemps.

--Il faut partir. Le chariot et les bœufs doivent être prêts de l’autre

côté du fossé. Ramasse le plus de paille que tu pourras, de la paille

bien propre, et tu iras demander aux servantes une pièce de lin.

--Où prendrai-je la fille, Harog?

--Ceci ne nous regarde pas. Nous ne devons pas lever les paupières sur

elle, je l’ai juré pour nous deux.

Racagnaire parut inquiet.

--Og! Comment ferons-nous pour la reconnaître?

--Nous ne l’avons jamais vue, Ragna!

Ragnacaire ne discutait pas les ordres de son ami le berger. Dresseur de

chiens et non conducteur de femmes, il n’entendait rien aux choses de la

douceur, mais il savait obéir parce que son ami le berger, dardant la

bizarre clarté qui rayonnait de ses yeux, le menait toujours où il

voulait. Il aurait cherché une phrase pour protester que cela ne lui

aurait pas servi davantage. Il était d’ailleurs certain de n’avoir

jamais vu la fille du roi de Neustrie. Quant au rêve du berger? Un rêve

étrange se rapportant aux événements comme il arrive que des comètes

annoncent de graves désordres!... De toute l’aventure, il restait la

petite chienne blanche venue au monde avec quatre chiens morts, une

portée de mauvais présage. Il sortit, l’air soupçonneux, une bottelée de

paille dans les bras.

Cette matinée de printemps brillait en sourire derrière des larmes. Les

grandes pluies avaient nettoyé les chemins de leurs boues fétides. Les

arbres, tout scintillants, se secouaient, prenaient des aspects de gros

oiseaux offrant les ailes à la brise qui leur sèche les plumes, et les

fonds noirs de la forêt s’éclairaient de transparences rassurantes. Le

ciel parfaitement bleu ne conservait que quelques nuages légers, houppes

de laine nouvellement cardée, brins de toison tombés des doigts des

servantes distraites plus occupées de l’amoureux qui viendra les trouver

dans le foin de la grange que du lit douillet qu’elles préparent à leur

vieux maître. Et les coqs chantaient bataille, et les poulettes

gloussaient le premier œuf, et les chevaux, les agnelles bondissaient

autour du camp, amusant les lourds guerriers en train de cuver le vin de

l’orgie le long des hautes herbes emperlées par les averses. Un paon

cria sur le toit de la maison du chef, la roue de sa queue dardant les

cent prunelles de saphir par où le ciel semblait regarder la terre.

Ragnacaire découvrit le chariot de l’autre côté du fossé séparant le

camp des chenils et des abattoirs, sous un arbre au ventre fendu qui

servait de pince à tenir les fortes bêtes qu’on voulait écorcher. Les

bœufs blancs ruminaient le front bas, tordant un peu de mousse du bout

de leur langue baveuse. La fille s’y cachait dans le seul vêtement de

ses cheveux roux, une chevelure embrouillée, souillée, allongée de fétus

et de feuilles pourries qu’elle devait avoir laissé traîner sur tous les

fumiers des écuries extérieures. Elle paraissait morte, tellement son

corps se tendait immobile sous le mince manteau. On ne lui voyait ni

face ni main; rien que deux pieds dépassant cette queue de vache

furieuse, étalée comme un défi. Ragnacaire déploya sa paille et le

suaire de lin bourru le mieux qu’il sut le faire, tellement gauche

devant cette misère de princesse qu’il oublia de grogner _og!_ et _us!_

selon sa coutume. Cela ne serait pas un joyeux voyage. Il regrettait les

chiens qu’il laissait chez le roi et le pucelage de cette fille, tout

ensemble, essayant de s’expliquer l’aventure d’une femme assez folle

pour s’abandonner aux étreintes de toute une ruée de soldats! Ah! si les

chiens, leurs braves chiens avaient eu vent de la chose... on aurait pu

la défendre, mais contre qui ou contre quoi? Une fille de chef veut bien

ce qu’elle veut et il fallait se contenter de la mener au couvent le

plus vite possible. Elle ne remua pas quand on aiguillonna les bœufs

pour gagner la route. Là, sortant du camp, derrière les chevaux rangés,

on rencontrerait des hommes et il y aurait encore des outrages à

subir... Ragnacaire se sentait honteux de son métier nouveau de pasteur

de fille.

Harog le rejoignit, tenant le petit chien qui était une femelle

précieuse, dans sa poitrine contre le couteau secret. Il portait aussi

un sac où s’agitaient, avec des pains ronds et des tranches de lard, des

morceaux de métal. Il ne leva pas les yeux sur le chariot.

Les deux compagnons se mirent en marche lentement, dirigeant les bêtes

par les cornes. Derrière les chevaux, ils ne rencontrèrent pas d’hommes

d’armes. Aucun soldat ne se montra sur le chemin conduisant du camp à la

rivière. On aurait dit que l’armée tout entière s’était évanouie avec

les brumes de la nuit mauvaise.

Harog et Ragnacaire, imitant les bœufs patients, baissaient le front

sous le joug de leur triste mission, tout couverts d’une réprobation

surnaturelle.

Au bord de l’eau ils s’arrêtèrent afin de chercher le gué.

--Que t’a-t-on donné, Harog? demanda timidement Ragnacaire, sans oser

élever la voix.

--Vingt pièces d’argent que nous devons partager, du porc fumé et du

pain frais pour nous, une gourde de lait pour elle et aussi une tablette

scellée de cire pour l’abbesse Radegunde... Ne penses-tu pas que cette

fille sera morte? ajouta le berger Harog, d’un même ton sourd.

--Elle ne vaut pas mieux!

--C’est que nous ne pourrions pas l’ensevelir avant une lune.

--Nous la laisserions tomber dans cette rivière. Qui le saurait?

--Nous lui devons la terre sainte, Ragna.

--Et si elle refuse de manger?

Harog ne répondit plus.

Comme ils entraient dans l’eau, ayant retroussé leurs brayes et

assujetti les lanières de cuir de leurs chaussures, ils entendirent

aboyer; c’était la chienne.

--Voici Méréra, dit Harog à Ragnacaire, elle a flairé son petit. Celui

qui la retient n’a qu’à bien raidir les bras. Ne tournons pas la tête.

--A og! Nos bêtes ont du cœur.

Ils entrèrent dans l’eau, nagèrent des deux côtés du chariot, car on

perdait pied à cause du courant.

La chienne, encore vigoureuse malgré les récentes fatigues de la

parturition, cassa la corde, culbuta l’homme qu’elle entraînait comme un

fagot, et se précipita courageusement à la suite de son petit. Mais ses

mamelles gonflées l’alourdissaient, elle eut un hurlement affreux auquel

répondit une faible plainte sortie du creux de la poitrine d’Harog, puis

elle coula.

--Ni la mère ni son petit; une belle race perdue! Entends les autres!

gronda Ragnacaire en avalant de l’eau.

Au loin, des aboiements de rage faisaient retentir tous les échos de la

grande maison du chef. Les six chiens enfermés protestaient contre la

fin inutile de leur vaillante femelle.

--C’est de la peine pour nous, mais il y a plus grande peine, Ragna!

Les bœufs sur la berge commençaient à tirer de tous leurs muscles. Le

chariot monta, on vit s’agiter un peu la paille, et le long suaire de

lin bourru onduler. La bête royale, elle, vivait certainement. C’était

une chienne d’une race plus résistante. Ragnacaire désigna le drap d’un

signe, en crachant.

Harog eut un geste de satisfaction. Le sac n’avait pas touché l’eau et

sa tunique de cuir protégeait toujours le nouveau né. Il se sentait plus

léger d’avoir quitté la terre du chef. Il respirait plus fort.

--Elle n’est pas morte. Il nous faut veiller à ce que nos bœufs tirent

d’un pas égal, Ragna. Je vais siffler pour bercer leur ardeur.

Et Harog siffla, modulant une plainte de rossignol amoureux.

Vers le midi de ce jour, une chaleur s’éleva de la terre, très douce,

avec des odeurs de fleurs printanières, une tiède odeur de miel. Le

chariot s’arrêta au milieu d’une clairière où gazouillait une source

pour le repos de ceux qui le conduisaient. Rien ne bougeait plus sous le

suaire, et le petit chien, au creux de la poitrine d’Harog, s’éveillait

cependant, pleurant de faim. Les bœufs, déliés, allèrent chercher leur

provende parmi les bonnes herbes des talus. Les hommes, ayant délacé

leurs chaussures, s’assirent l’un devant l’autre, l’air embarrassés,

mordant leur pain.

--Qui lui parlera? questionna Ragnacaire.

--Nous lui mettrons la gourde pleine de lait sur la paille, répondit

Harog après réflexion.

--La gourde est pleine et le petit de Méréra va crever? grogna le rude

garçon.

--Nous ne toucherons pas à la part de la fille du chef, Ragna.

En disant cela d’un ton résolu, Harog tira brusquement le nouveau né de

sa poitrine. Lui aussi aimait ses chiens et il avait déjà livré les

meilleurs, sept compagnons qu’il regrettait.

--C’est une graine au vent! fit-il en jetant la boule rose dans une

touffe où elle trembla comme une fleur vivante.

Alors, il y eut une apparition. Du milieu de la paille, drapée dans le

suaire de lin, la fille de Chilpéric se leva. Ce fut le soleil de midi

éclatant tout à coup sous les basses branches et incendiant les verdures

d’un reflet d’or pur. La toison rousse roula autour d’elle en serpent

léché de flammes.

--Harog, cria-t-elle avec du rire dans la gorge, donne-moi ton chien. Je

le ferai boire.

Il leur sembla qu’elle était folle ou atteinte du mal des filles sans

retenue. Elle leur parlait d’une voix impérieuse, mais enfantine. Elle

ordonnait comme une femme qui est en train de jouer. Et elle était nue

sous le suaire, et elle avait les cuisses blessées par le poids des

soldats de la nuit...

Ragnacaire serra les poings en ouvrant la bouche. Harog se leva, les

yeux fermés.

--Tu es la fille de notre chef, dit-il gravement. Nous ne répandrons pas

la nourriture qui t’est due pour un animal.

Harog, malgré sa svelte et fière taille, ses cheveux noirs bandant son

front d’une dure ligne de fer, ses lèvres duvetées d’un poil de brun

louveteau, son teint pâle d’une mystérieuse horreur, n’était plus le

berger qui dirigeait un troupeau de moutons ou de chiens, il avait

l’aspect d’un jeune prêtre repoussant une tentation et ses paupières ne

voulaient pas se déclore en face de la maudite.

La fille de Chilpéric se pencha du côté de Ragnacaire.

--Toi, fit-elle d’un accent étrange où l’on reconnaissait à la fois les

larmes et le rire, aussi l’éclat aigu des trompettes d’argent que son

père faisait sonner dans les combats, ramasse la bête puisque je la veux

nourrir. Tu me dois l’obéissance avant toute autre chose. Est-ce que ton

frère est aveugle?

--Ce n’est pas mon frère. Il y voit la nuit mieux qu’un oiseau de proie,

répliqua Ragna en s’empressant d’apporter la bestiole aux pieds de

Basine.

D’un mouvement souple de femelle qui connaît son métier, la fille de

Chilpéric croisa ses jambes sous elle, prit la gourde et but une gorgée,

puis elle appuya le museau rose entre ses lèvres encore bleuies

d’ignobles baisers.

--Bois donc, soupira-t-elle, petit d’une chienne dont la mère est plus

heureuse au fond de la rivière que la vivante fille d’un roi! Je veux te

sauver pour l’amour de deux bons serviteurs qui m’ont respectée.

Harog ouvrit les yeux parce que des larmes les lui brûlaient.

--Basine, murmura-t-il, posant un genou à terre, j’avais fait le serment

de ne même pas lever les paupières sur toi et j’ai juré aussi de ne pas

suivre trace royale, c’est-à-dire la route de ton père, que je n’aie

épousé ma chienne Méréra! (Il tira son couteau.) Cette lame fut frottée

de l’herbe des douleurs... et elle a vu des choses cette nuit qu’un

berger ne doit pas savoir. J’ai juré haine et mort par mon couteau.

Désires-tu que nous te vengions! Voici Ragna, mon meilleur compagnon. Il

fait plier les jarrets d’un bœuf en révolte et il connaît dans les

campagnes de Poitiers des hommes braves. Nous ne craignons rien. Nos

secrets sont ceux des pays sauvages, des cavernes et des rochers

déserts. Nous nous armerions de baguettes fleuries que nous serions

encore certains de vaincre. Ce que mon couteau a vu peut faire jaillir

une rivière de sang. Si j’ai mal compris ou si j’ai rêvé, instruis-moi.

Basine s’était assise sur la paille du chariot, allaitant le petit chien

entre deux baisers. Elle paraissait une enfant amusée par ce discours

violent au même point que par l’innocente gaucherie de la bestiole.

--Quel âge as-tu pour tenir ce langage d’homme d’armes? demanda-t-elle

en lançant derrière elle ses cheveux qui la gênaient.

--Vingt ans bientôt, répliqua plus doucement Harog, les yeux toujours

fixés au sol.

Ragnacaire, lui, mangeait debout, dissimulant du lard dans sa main et,

l’air attentif, il essayait de comprendre les paroles passionnées

d’Harog. Il se serait donné volontiers à tous les démons tant la fille

rousse l’intimidait.

--Et qui es-tu? Un berger, un chasseur? continua Basine.

--Je suis ton serviteur fidèle... mais j’ai ordre de te mener au

monastère de Sainte-Croix pour y prendre le voile.

--Moi... au monastère? s’exclama-t-elle, crispant ses doigts autour du

chien qui s’endormait dans son giron.

Elle regarda anxieusement Ragnacaire et Harog, ses prunelles vertes et

bleues allant de l’un à l’autre avec un étonnement naïf. Elle ne savait

donc pas où on la menait? Ni le père ni la marâtre n’avaient daigné lui

apprendre sa condamnation.

--Prisonnière! pensa-t-elle tout haut. (Elle ajouta): Je n’ai pas vingt

ans, moi!

Harog reprit, les dents serrées:

--Je ferai ce que tu ordonneras, Basine, fille de Chilpéric. Je

n’appartiens plus à ton père. Je ne suis ni un soldat ni un esclave. Il

y a des hommes dans les forêts qui vivent librement et s’ils mangent peu

ils sont très forts. Tu commanderas toi-même ta destinée. Réfléchis et

pèse bien mes paroles. Il nous faut plus d’une lune pour arriver au

couvent de la Sainte-Croix. Tu as le temps de voir venir le cilice!...

Basine posa son menton sur ses mains jointes, ses mains longues et pâles

dont les ongles étaient encore teints de sang.

--Prisonnière! répéta-t-elle d’une voix lassée, maintenant indifférente

à son sort.

Elle ne savait probablement pas pleurer, car elle demeura presque

souriante devant ces deux rudes garçons tout frissonnants de pitié.

L’orage qui avait passé sur elle avait sans doute obscurci sa raison.

Leur pauvre repas terminé, Harog et Ragna réattelèrent le chariot. Ils

traversèrent des champs cultivés, un village, d’épaisses broussailles,

et campèrent le soir dans un vallon, près d’un ruisseau. Les bœufs se

couchèrent à même la terre molle. Ragna s’étendit entre eux pour avoir

chaud. Harog n’osa pas se coucher. Les étoiles, dès qu’il était sur le

dos, lui piquaient douloureusement les yeux. Il apercevait les rayons

bleus et verts à tous les coins du ciel, et une fièvre montait en lui

comme un torrent de vapeurs malsaines. N’était-il point parjure! Il

avait regardé la fille de Chilpéric et en la conduisant il suivait trace

royale! Sa chienne Méréra s’était noyée! Qui la remplacerait jamais pour

les portées à venir? Leurs troupes de chiens représentaient toute leur

fortune. Ils en vendaient au berger et aux chasseurs. Ils connaissaient

l’art de les rendre invincibles à la course du loup... Cette fille ne

pleurait pas, voilà pourquoi ses regards verts contenaient un poison

mortel. Les larmes retombaient en elle pour empoisonner son sang et

celui des hommes. Il la sentait confusément coupable malgré sa misère.

La tempe collée aux barres de bois du chariot, Basine songeait, là bas,

enveloppée de ses cheveux. Elle avait arrangé son suaire en tunique

décente, ses menus bras sortant par deux déchirures et ils restaient,

ses bras si minces de fille épuisée, la seule nudité de sa personne. Oh!

Ces bras blancs, ronds d’une rondeur mouillée, glissante, de couleuvre

blanche! Dans la nuit, elle paraissait bien plus grande et plus grave

que son âge. On ne voyait que le rictus de sa bouche, non plus le

sourire de ses dents enfantines, pourtant pointues comme celle des loups

ou des jeunes chiennes.

Elle priait peut-être.

Peut-être pensait-elle à ces brutes, aux soldats de son père qui...

Harog, tourmenté par la fièvre, s’approcha du chariot.

--Basine, dit-il, tâchant d’adoucir son accent toujours un peu rauque,

il faut te reposer. Tu ne dors pas? Veux-tu que l’on change la paille du

chariot pour une litière de genêts en fleurs qui te sera plus douce au

corps? Que pouvons-nous faire, nous, des hommes, pour t’aider à

supporter ton malheur?

--Rien! je te remercie, berger, répondit-elle d’une voix lointaine.

Harog la contemplait si ardemment qu’elle finit par tressaillir.

Elle se mit à rire.

--Tu n’es donc pas aveugle la nuit, Harog, et tu oses ouvrir les yeux

sur la fille du chef! Prends garde! Je le dirai à Ragnacaire, le muet,

qui se mettra tout d’un coup à parler comme tu t’es mis à voir.

--Je ne croyais pas t’offenser, Basine, murmura-t-il, plus effrayé par

le son de cette voix d’où l’âme était absente que par les singulières

plaisanteries qu’elle proférait.

--On ne m’offense plus, Harog. On n’offense pas les chiennes qui s’en

vont mourir de mâle rage en un trou. Une chienne enragée, c’est pire

qu’une louve, n’est-ce pas?...

--Tu ne peux guère tromper ta race. Tu es une femme, Basine! On n’est

pas une chienne méchante parce qu’on a de la peine, et comment aurait-on

la noirceur des louves quand on possède la blancheur des agneaux?

--Harog, ne mens pas! Toi, tu es le berger... meneur de louves! Et elle

éclata d’un rire strident qui fit lever des oiseaux du fond des arbres.

Cette phrase affola le jeune garçon. Elle sonnait à ses oreilles d’une

étrange façon, coupante et sifflante comme une pierre de fronde.

--Moi, un meneur de louves!... Je ne sais que te dire... parce que tu me

fais peur... je veillerai sur toi toute la nuit sans bouger, sans te

regarder. Je n’ai pas de haine contre la fille de Chilpéric, je le jure

sur mon couteau bénit.

Basine tordit ses bras au-dessus de sa tête en agitant sa chevelure qui

dorait la nuit.

--Je mordrai ceux qui me baiseront et ils mourront tous de mâle rage!

cria-t-elle, la face vers le ciel, durant que ses yeux s’unissaient aux

étoiles pour étinceler de feux verts.

--Basine, tais-toi, supplia le berger confondu. Dieu nous entend... et

tu es si belle!

--Qu’on crève les regards de ceux qui m’ont vue!... Fais rougir ton

couteau sur la braise... toi, le garçon courageux. Mais tu es moins que

de la poussière.

Elle se balançait entre les barres de bois du chariot comme une bête en

cage. Il songea éperdument à sa bouche meurtrie, à ses cuisses frêles

blessées par le poids des lourds hommes d’armes et il eut, de nouveau,

la vision atroce de son rêve, chez le roi, de ce rêve dont il avait

honte.

Elle ondulait avec une légèreté de fantôme sous les plis de son linceul.

Ses cheveux roux étaient toute l’ombre moirée d’or de la tiède nuit

printanière, et ils étaient aussi les ailes de flammes du mauvais ange!

--Basine, au nom de la Sainte-Croix, que m’ordonnes-tu? J’irai en enfer

chercher tes ennemis... surtout le grand soldat ivre que tu as marqué de

tes dents. Je le reconnaîtrai entre tous et t’apporterai sa tête...

--Tu n’es qu’un berger!

--Je suis fort quand je veux tuer, Basine.

--Es-tu fils de roi?...

Il baissa le front.

--Moi, je suis reine. Ma mère, Audovère, est morte, mon frère... ils

l’ont assassiné... je suis seule... et reine... j’aurai le bandeau de

pourpre avec les cinq pointes. Je suis la reine de Neustrie, la fille du

puissant chef et je nourris tes chiens, Harog, vilain berger de la

poussière!

Elle s’étendit sur la paille, gémit doucement en prenant les intonations

des petits qui se lamentent.

--Quand la lune nouvelle viendra, je saurai hurler le vrai langage des

louves. Tu verras, petit berger... aiguise bien ton épieu pour ne pas me

manquer.

Harog murmura, le cœur déchiré.

--Mon bras t’appartient. Dispose de moi, je n’ai jamais été l’esclave

d’une femme, Basine, mais je serai fier de devenir le tien. Tu n’as plus

qu’à me désigner la route.

--Nous allons à Poitiers, chez l’abbesse qui me coupera les cheveux, mes

beaux cheveux couleur de miel. As-tu regardé mes cheveux, Harog? Ils

sont aussi longs que le feuillage d’un arbre.

--J’étranglerai celle qui coupera tes cheveux, Basine. Radegunde est une

sainte. Elle fera le miracle de te rendre ta pureté première et ne

laissera pas dépouiller la plante royale de son feuillage d’or.

Basine se mit alors à chanter une chanson des camps où il y avait des

mots latins qu’une femme ne pouvait pas savoir.

Harog, d’un geste révolté, lui saisit le bras.

--L’esprit des ténèbres t’écoute, Basine!

Elle se dégagea prompte et hautaine, subitement redevenue princesse de

Neustrie.

--A tes chiens, berger, ordonna-t-elle, la voix claire, à tes chiens!

Nul ne doit toucher aux filles de ma maison pour les caresser s’il n’est

fils de roi. On peut prendre Basine par violence, c’est la guerre. Nul

ne l’aura de sa bonne volonté.

Harog glissé à genoux murmura dévotement:

--Qu’il plaise à Dieu... Je suis plus lié par la soie de tes cheveux

qu’un voleur par le chanvre de la corde. Je t’obéirai toujours, Basine.

Une fille de chef est plus à sa place au couvent que dans la caverne

d’un pauvre ours... Nous irons donc à Poitiers, mais nous y ferons vœu

de mener les louves en guerre quelque nuit de printemps semblable à

celle-ci. Souviens-toi.

Quand Harog s’enhardit à lever la tête vers ses yeux verts, il les

aperçut bien clos: la fille de Chilpéric, se berçant de ci de là,

s’était enfin endormie dans l’horreur de sa chanson latine.

Le lendemain, dès l’aube, le chariot pénétrait, au pas égal et lent de

ses deux bœufs immaculés, sous le grand porche du monastère de

Radegunde.

Le meneur de louves · 第 6 / 36 题