LES VICTIMES DE LA FOUDRE

L'été de 1873 restera célèbre par ses orages et par le nombre des

victimes que le feu du ciel aura faites. Nos lecteurs se souviennent

encore de l'orage du samedi 26 juillet, pendant lequel la foudre ne

tomba pas moins de dix-huit fois, à Paris seulement, et tua un tailleur

de pierres à La Chapelle en lui arrachant les chairs du cou et des

jambes. Le même orage causa la mort d'un jeune homme à Beliot

(Seine-et-Marne), d'une femme à Melun, et d'une autre femme à

Aix-les-Bains. Pendant la nuit du 8 au 9 août dernier, la foudre tua un

cocher sur son siège, boulevard de Batignolles, une femme rue Vezelay,

au moment où elle ouvrait sa fenêtre, et un passant à Neuilly. Le 7

juillet, quatre personnes continuant le préjugé singulier de sonner les

cloches pendant un orage, près de Clermont-Ferrand, furent renversées

par le tonnerre, venu à l'appel, et deux furent tuées sur le coup. Le

feu du ciel est tombé à Essenbach (Suisse), au milieu d'une famille en

prière. La mère de famille a été tuée net, une des filles a eu un pied

paralysé. Les premiers jours de juin, la foudre a abattu trois maisons à

Elbeuf, a tué cinq personnes et en a blessé huit; à Roubaix, elle a tué

un jeune homme dans un jardin. A Valréas (Vaucluse), un paysan fut

atteint par le fluide électrique, qui le saisit d'abord à la tête, brûla

son chapeau, lui rasa les cheveux, lacéra ses vêtements, pénétra ensuite

le long des jambes en déchirant complètement le pantalon. Enfin cette

oeuvre destructive ne s'arrêta qu'après avoir fait sauter les talons des

souliers. Il paraît toutefois qu'après un pareil traitement notre nomme

n'en est pas mort!

Devant ces chutes fréquentes et meurtrières de la foudre, il est curieux

de se demander quel est en définitive le total des personnes tuées ainsi

chaque année par le caprice du tonnerre. C'est une statistique que j'ai

faite dernièrement en travaillant à mon ouvrage sur _l'Atmosphère et les

grands phénomènes de la nature_. Le résultat est vraiment stupéfiant.

Pour nous en tenir à la France seulement, chaque département fournit

chaque année son contingent à la statistique des foudroyés.

Le territoire de la France n'est pas considérable, sur la superficie

entière du globe, puisqu'il n'en forme que la millième partie. La

population de notre pays n'est pas immense non plus, puisqu'il n'y a en

moyenne que soixante-dix habitants par kilomètre carré. Cependant, les

orages, qui n'ont guère lieu que pendant un tiers de l'année, font un

nombre de victimes qui est loin d'être insignifiant. Qu'on en juge!

Depuis l'année 1835, où l'on a commencé à relever officiellement cette

cause de mort, il n'y a pas en France moins de trois mille quatre cent

trente personnes tuées roide par la foudre.

[Illustration: CARTE STATISTIQUE DE LA FOUDRE EN FRANCE Document tiré de

la deuxième édition de l'_Atmosphère_, par C. Flammarion.]

Ce chiffre donne une moyenne régulière de quatre-vingt-dix par an, sans

compter les blessés, que l'on peut estimer à un nombre triple, d'après

les comparaisons d'accidents. Les quatre-vingt-dix victimes annuelles de

la foudre en France font estimer que dans l'humanité entière il y a

environ dix mille personnes enlevées chaque année par le feu du ciel.

C'est un chiffre digne d'attention.

Les trois mille quatre cent trente victimes faites par la foudre depuis

1835, ne sont pas également réparties sur les divers départements. Il y

a même à cet égard des différences essentielles fort intéressantes.

Ainsi, par exemple, il y a des départements où le tonnerre ne tue

presque jamais personne, et d'autres où il ne laisse pas échapper une

seule année sans laisser les plus tristes souvenirs. J'ai voulu faire la

statistique de chaque département, et construire une carte de France

teintée suivant le nombre proportionnel des victimes. Elle est formée en

divisant le chiffre de la population par le nombre des foudroyés. Telles

contrées, comme la Lozère, la Haute-Loire, les Alpes, comptent, depuis

1835, un foudroyé sur deux mille à trois mille habitants; telles autres,

comme la Seine, l'Orne, la Manche, ne comptent qu'un foudroyé pour

soixante-dix mille ou soixante mille habitants; c'est-à-dire que l'on

court trente fois plus de risques à habiter les premières que les

secondes. Cette disproportion paraît être le résultat du relief du

terrain et des lignes de parcours général des orages.

Remarquons encore qu'il n'y a pas égalité d'accidents entre les deux

sexes, le privilège est en faveur du sexe féminin. Il y a vingt-cinq

hommes tués pour dix femmes. A quelle cause est due cette galanterie du

tonnerre? Probablement à ce simple fait qu'il y a moins de femmes dehors

par la pluie. Les accidents de la campagne sont en effet de beaucoup

plus nombreux que ceux de l'intérieur des maisons.

Tel est le résumé de la statistique de la foudre en France. Il serait

fort curieux de signaler les curiosités inouïes, tout à fait

inexplicables, des faits et gestes du tonnerre, qui tantôt déshabille

entièrement une personne sans lui faire de mal, et tantôt la réduit en

cendres sans toucher à ses vêtements, tantôt donne au cadavre la dureté

et la rigidité du marbre, et tantôt fait tomber le foudroyé en

putréfaction. Physicien, chimiste et même photographe, le tonnerre est

le plus effrayant des prestidigitateurs. Le docteur Boudin m'a même

confié un jour qu'il lui croyait de l'esprit. Mais ce n'est pas ici le

lieu d'entrer dans ces détails, et bornons-nous aujourd'hui à

l'appréciation de la statistique funéraire de ce mystérieux agent, si

insaisissable et si terrible.

Camille Flammarion.

L'Illustration, No. 1593, 6 Septembre 1873 · 第 24 / 30 题