Le gentil oiseau dont nous donnons le portrait est de tous les messagers
du siège celui qui a le mieux mérité de la patrie, car il a forcé à cinq
reprises successives le blocus prussien.
C'est une femelle de taille moyenne, de forme gracieuse et bien
proportionnée, au plumage rouge étincelé. Son oeil vif et intelligent
est noir, bordé de jaune doré.
Elle est née au mois d'avril 1870, dans le colombier de M. Deroard,
secrétaire de la Société l'_Espérance_. Son père est un robuste pigeon
anversois, qui lui a donné son vol soutenu.
Bien avant d'être nubile elle s'était déjà distinguée dans les concours
d'Orléans, de Tours et de Blois, qui eurent lieu, comme à l'ordinaire,
au printemps de l'Année terrible. Elle devait figurer dans le lancer de
Ruffee, cette pierre de touche des pigeons d'élite; mais le gouvernement
impérial l'interdit, pour ne point favoriser l'éducation de voyageurs
prussiens.
Aussitôt après la proclamation de la République, la société
l'_Espérance_ offrit ses services. Elle proposa un grand départ destiné
à faire sortir cent cinquante pigeons voyageurs avant l'investissement
de la capitale. Mais lorsque l'ordre arriva il était trop tard. Paris
était bloqué.
Quand M. Rampont, directeur général des postes, imagina d'employer les
ballons au transport des pigeons, on commença un peu au hasard par des
oiseaux de second choix. Mais on prit des messagers d'élite pour
l'expédition qui eut lieu le 7 octobre avec l'_Armand Barbes_ et le
_Washington._ Notre fille de l'air était une des seize colombes de la
plus belle espérance qu'on confia au ballon qui emportait M. Gambetta.
Dès le lendemain elle était de retour à son pigeonnier de la rue
Simon-Lefranc. Elle apportait tous les détails d'une expédition
mouvementée, dont le résultat avait déjà été transmis par un pigeon
lancé avant elle, celui qu'on appela depuis le Gambetta. Son message
était daté de Roye, pauvre hameau de Picardie, où les voyageurs
l'avaient rédigé à tête reposée dès qu'ils s'étaient sentis hors de
portée des Prussiens.
Le 12 octobre, on la mettait à bord du Jules-Favre, qui partait par un
vent du sud assez violent. Le retour ne put être immédiat, car il fallut
perdre quelques jours pour ramener les pigeons à Tours. Le message
qu'elle apporta enfin au commencement de novembre montrait déjà que la
France du dehors n'était plus d'accord avec la France du dedans.
Le troisième voyage eut lieu à bord de la _Ville de Châteaudun_. Cette
fois on la lança la première de Réclamville, lieu de l'atterrissage. On
lui donna à porter un message laconique, mais si habilement rédigé, avec
une précision toute Spartiate, qu'il photographiait la situation.
L'investissement s'élargissait, la saison s'avançait, et les naufrages
aériens commençaient. Deux jours avant, le _Galilée_, percé de balles,
était tombé entre les mains des Prussiens.
Le surlendemain, un oiseau échappé au désastre de Ferrières complétait
ces nouvelles; il apprenait que le _Daguerre_, porteur de trente
pigeons, était tombé entre les mains de l'ennemi avec les appareils
photographiques qui formaient le reste de sa cargaison.
Alors éclata dans la grande cité captive, une véritable panique
aérienne. Les départs nocturnes étaient inaugurés. Notre héroïne faisait
partie, de l'escouade de trente-six pigeons qu'on confia au _général
Uhrich_. Parti le 18 novembre, à onze heures du soir, ce malheureux
aérostat fut ballotté pendant trois longues heures entre deux courants
contraires, et ramené à Luzarches, à 30 kilomètres de Paris. Ce n'est
pas sans peine qu'on parvint à soustraire à l'ennemi les cages qui
renfermaient presque les dernières colombes de l'État. Mais au retour de
cette expédition si dangereuse, notre héroïne rapportait triomphalement
les dépêches photographiées par le système Dagron. En outre, c'était
d'Orléans qu'elle avait été lancée.
Mais quand eut lieu le départ du _Denis Pépin_, la triste réalité
apparaissait évidente. La grande sortie avait échoué. Cette fois encore,
notre pauvre colombe put être lancée de Tours, mais c'était au moment où
le gouvernement lui-même battait en retraite. Au lieu de dégager la
capitale, il allait se réfugier à Bordeaux. La vraie guerre était finie,
c'était l'agonie de la défense qui commençait.
Malgré le froid, malgré la bise, malgré les oiseaux de proie, la brave
petite messagère regagna une cinquième fois son doux nid, apportant au
grand Paris des nouvelles qui, malgré leur caractère sombre,
désespérant, n'en étaient pas moins un soulagement.
Une sixième fois elle franchit les lignes ennemies à bord de la
_Délivrance_, nom ironique à la veille de Janvier.
Quelques jours après, la colombe était lancée aux Ormes, à plus de 800
kilomètres de Paris. A peine était-elle en l'air, qu'un coup de fusil
qui lui cassait l'aile l'abattait. Mais, rassurez-vous: quand le
malavisé trop adroit qui l'avait frappée reconnut les cachets de l'État
sur les plumes de sa victime, il entoura de soins la brave et
malheureuse volatile, la guérit, et put la rendre à son maître après la
capitulation de Paris.
W. de Fonvielle.