Correspondance d'Espagne

Madrid, 30 août 1873.

Depuis ma dernière lettre datée de Valence, j'ai été à Carthagène, mais

je n'y suis resté que le temps de prendre les croquis et les notes que

je vous envoie, car je vous prie de croire que le séjour de cette ville

est loin d'être agréable. La population a émigré en masse. Sur trente

mille habitants, plus de vingt mille ont pris la fuite, emportant ce

qu'ils possédaient de plus précieux. J'ai fait comme eux, je suis parti,

et me voici à Madrid, d'où je vous écris.

Carthagène est le dernier refuge de l'insurrection séparatiste, et

espérons, ô mon Dieu! que la bête ne tardera pas à être forcée dans sa

lanière, bien que la place soit formidable, comme vous en pourrez juger

par mes croquis Carthagène est une des fortes villes d'Espagne et son

port l'un des plus vastes de la péninsule. L'entrée en est défendue par

deux hautes montagnes, sur lesquelles s'élèvent le château Caleras et le

fort Saint-Julien. La position de ces deux forts est magnifique. Ce

n'est qu'après avoir passé sous leur feu que l'on peut pénétrer dans

l'étroit canal qui conduit au port. Ce canal est lui-même défendu par

quatre autres forts situés: le fort Santa-Anna (6 canons), et la

batterie Santa-Florentina (3 canons), à droite; et à gauche le fort

Podadera, à double batterie, ayant environ douze canons à la batterie

supérieure, et la batterie de la Navidad, non moins redoutablement

armée. Avant d'arriver au port de Carthagène, on trouve à droite la

petite île et la baie d'Escombrera. C'est dans cette baie que

stationnent les vaisseaux anglais et français qui sont devant la ville,

et auxquels sont venus se joindre ces jours derniers deux navires des

États-Unis, _Wabash_ et _Wachusetts_, et quatre italiens, _Roma,

Venezia, San-Martino_ et _Authion_. Là se trouvent également les

bâtiments _Almansa_ et la _Vitoria_, capturés sur les insurgés qui ont

menacé d'ouvrir le feu sur la flotte anglaise si le commandant de

celle-ci faisait mine de sortir lesdits bâtiments de la baie pour les

livrer au gouvernement de Madrid. La frégate cuirassée la _Numancia_,

dont je vous envoie un croquis, et qui est au pouvoir des insurgés,

stationne même à l'entrée du port, se tenant avec le _Mendez_ et le

_Fernando catolico_, également aux insurgés, prête à parer à toutes les

éventualités.

Après avoir franchi le canal, protégé, comme nous l'avons dit, on entre

dans le port, à l'extrémité duquel est située, devant la face du môle,

une batterie de vingt et un canons. A l'extrémité gauche, au coin, est

l'arsenal, qui, indépendamment de ses trois bassins à écluses, possède

un bassin à flot en fer, de 325 pieds de long sur 105 de large et

capable de recevoir un navire d'un tirant d'eau de 27 pieds. La moitié

occidentale de Carthagène est occupée par cet arsenal. Près de là sont

les Presidiarios (bagnes). Du côté opposé, c'est-à-dire à l'est, se

trouvent le faubourg de Sainte-Lucie, qui renferme le lazaret, et le

polygone de la marine. Entre ce faubourg et l'arsenal, et derrière le

môle, s'étend la ville qui possède six places, parmi lesquelles celle de

la Merced, de forme carrée, entourée de beaux édifices et ornée d'une

belle fontaine; et plusieurs monuments remarquables, entre autres

l'ancienne cathédrale, aujourd'hui en ruines, et qui date des premiers

siècles de l'ère chrétienne, et l'église de Santa Maria de Gracia.

Carthagène est entourée de solides fortifications consistant dans une

enceinte en pierres de taille, flanquée de bastions dont les feux

croisés protègent la place, qui est encore défendue, outre les forts

dont nous avons parlé, par la batterie de la Ensenanza et le château del

Cabezo de los Moros, placés l'une au-dessous, l'autre au-dessus du

faubourg de Sainte-Lucie. On voit, par ce que nous venons de dire, que,

soit comme port, soit comme forteresse, Carthagène est une place

importante.

A ces moyens naturels de défense, il faut encore ajouter, pour se faire

une juste idée de la résistance que peuvent opposer les insurgés, les

ressources dont ils disposent. Ils sont au nombre de 5,000 à 6,000, et

la poudre ne leur manque pas. Dans un seul quartier, ils en ont plus de

4,000 quintaux, et 300 canons garnissent les forts et les murailles. De

plus, ils paraissent disposés à se défendre énergiquement, c'est du

moins ce que j'ai cru voir et reconnaître à certains actes, lors de mon

passage à Carthagène. Exemple: Un ancien facteur de la poste, qui

commande l'un des forts, ayant un jour assemblé ses hommes, invita à

sortir des rangs tous ceux qui ne seraient pas décidés à se faire sauter

avec lui dans le cas où le fort serait pris. Sept individus seulement

sortirent des rangs; il les renvoya, se reposant désormais sur la

résolution des autres. Par cela, jugez de leurs dispositions!

Toutefois, il ne faudrait pas s'exagérer la force des insurgés. Ils ont

en eux-mêmes des germes de faiblesse qui les feraient infailliblement

périr, quand même le général Campos ne camperait pas sous leurs murs.

C'est d'abord l'ignorance crasse de leurs officiers de hasard et de

raccroc, et leur vantardise, plus grande encore que celle de leur chef

Contreras, qui, quelques jours après l'arrivée du général Campos devant

Carthagène, lui envoyait un télescope pour lui permettre de mieux

observer ce qui se passait dans la ville. C'est ensuite le manque

d'unité de commandement. Le ministère insurrectionnel ne s'entend

nullement avec la junte de salut public. De là des ordres

contradictoires. Contreras est bien nominalement commandant en chef,

mais plus d'une fois il est obligé de baisser pavillon devant un ancien

propriétaire campagnard, que son enthousiasme pour la République a fait

nommer député, M. Galvez, qui lui-même se prend de temps en temps aux

cheveux avec les ministres de la guerre et de la marine. Ce sont enfin

les dissidences intestines des révoltés, qui accusent plusieurs de leurs

chefs de vouloir livrer la place aux carlistes, accusation assez

vraisemblable, si l'on songe que de nombreux agents de don Carlos ont

été trouvés déjà parmi les insurgés arrêtés à Séville, à Valence et à

Malaga. A toutes ces causes de ruine si l'on ajoute la disette qui

commence à sévir dans la ville par suite du blocus, et le bombardement

qui viendra à son heure, il n'y a pas à douter que dans un temps

très-court Carthagène ne soit rentrée dans le giron du gouvernement. Et

ce ne sera pas trop tôt, car d'un autre côté, au nord, le danger devient

pressant.

Les carlistes ont profité de l'insurrection séparatiste qu'ils ont sans

doute provoquée, et il n'est que temps de leur faire une guerre

sérieuse. Leurs bandes se sont renforcées; de tous côtés on signale leur

mouvement en avant. Ces bandes, passant d'une province dans l'autre,

sont entrées successivement dans celles de Tarragone, de Téruel et de

Castillou. Elles sont maintenant dans celle de Valence, à une

quarantaine de kilomètres de cette ville.

Dans la province de Gerone, Saballs a sommé de se rendre, Olot qui se

prépare à la plus vive résistance. Dans les provinces de Barcelone et de

Lerida, les villes seules sont à l'abri des incursions des bandes, et

l'une d'elles, Cervera, est même vivement pressée. Santa-Pau, ayant

voulu attaquer don Carlos à Allo, après la reddition d'Estella, a vu

échouer trois attaques successives, et s'est retiré du côté de Tafalla.

Saint-Sébastien et Bilbao sont plus étroitement bloqués que jamais.

Enfin Tolosa est isolé et semble être l'objectif de Lissaraga. En un

mot, dans presque toute la région nord-est de l'Espagne, l'autorité du

gouvernement central dans les campagnes est méconnue; nulle sécurité

n'existe, et l'on ne cesse de réclamer le secours du gouvernement de

Madrid, réduit à l'impuissance par l'indiscipline d'une partie de

l'armée, par l'indifférence ou la complicité de la majorité des

habitants, et, ajoutons-le, surtout par la minorité intransigeante du

parlement qui, dernièrement encore, s'abstenait dans la question des

crédits extraordinaires pour paralyser le ministère, et, qui plus est,

protestait hautement contre l'appel de la réserve. En vérité, c'est à se

demander ce qu'une minorité carliste pourrait faire de plus!......

L'Illustration, No. 1593, 6 Septembre 1873 · 第 11 / 30 题