Lorsque le président a pu enfin rétablir un peu d'ordre, sir Henry
Marwood, pâle, défait, se lève et tout en proposant l'ajournement de
la Chambre, annonce que le cabinet va donner immédiatement sa
démission.
Quant à Montarval, cloué à son siège, il ne semble pas avoir
connaissance de ce qui se passe autour de lui. Si ses collègues
n'eussent pas été si fiévreusement excités ils auraient vu dans ses
yeux une flamme de rage et de désespoir pleine d'une indicible
horreur. Lamirande la remarqua et frissonna.
* * * * *
Les députés se dispersent dans les couloirs, à la bibliothèque, au
dehors, dans les allées où la brume est toujours épaisse et
pénétrante. Lamirande, Houghton, Leverdier et Vaughan se promènent
ensemble en arrière de l'hôtel du parlement, à l'écart des groupes
plus bruyants. Ils éprouvèrent le besoin de se communiquer leurs
pensées, leurs émotions. Houghton vient de dire: "La religion qui a
pu opérer un tel changement chez Vaughan n'est pas une religion comme
les autres; elle doit être la seule vraie, et je vais l'étudier
sérieusement", lorsqu'un gardien des terrains publics accourt tout
effaré.
--Messieurs, leur dit-il, un grand malheur est arrivé M. Montarval
s'est tiré un coup de revolver dans la tête.
Les quatre amis suivent le gardien au pas de course. Il les conduit à
l'endroit le plus écarté de l'allée qui longe la falaise au-dessus de
l'Outaouais, et qu'on appelle _The Lovers's Walk._ Là, gisant dans la
boue, la tête trouée d'une balle, baignant dans son sang, mais encore
en vie, ils voient le malheureux sectaire. Au moment où ils arrivent,
il fait de vains efforts pour se soulever et reprendre son arme
tombée à quelques pieds de lui. On le relève et on le couche sur un
banc. Lamirande examine la blessure et constate qu'elle est
nécessairement mortelle. Puis ils le transportent dans un pavillon
qui se trouve auprès. Le gardien, sur l'ordre de Lamirande, court à
l'hôtel du parlement chercher un coussin, de l'eau et quelque
stimulant. Sur son chemin il rencontre un père oblat qu'une impulsion
mystérieuse a dirigé de ce côté. Le religieux, apprenant la triste
nouvelle accourt au pavillon. Un spectacle affreux s'offre à ses
regards. Le suicidé est étendu sur une table. Il agonise. Sa
respiration n'est plus qu'un râle. De sa tempe droite coule un mince
filet de sang qui tombe goutte à goutte sur le plancher. Ses yeux
sont ouverts, fixes et vitreux.
--A-t-il sa connaissance? demanda le religieux.
--Je ne le crois pas, répond Lamirande. Il avait certainement lorsque
nous l'avons trouvé, mais depuis que nous l'avons transporté ici il
n'a donné aucun signe qui indique qu'il nous reconnaît.
Bientôt le gardien revient. On place le coussin sous la tête du
blessé, et Lamirande humecte ses lèvres d'un peu d'eau-de-vie. Le
stimulant produit son effet. Le malheureux cherche à se tourner. On
l'aide. Au même instant, un lambeau des brouillards du dehors, que le
vent commence à agiter, entre par la porte ouverte, ondule au milieu
du pavillon, puis, glisse et va former dans un coin un léger nuage,
indécis et vague. Montarval le regarde fixement. Lamirande lui donne
encore quelques gouttes d'eau-de-vie. Le mourant fait signe au
médecin de se baisser, et avec effort:
--Lamirande, je vous hais!
--Et moi, répond celui-ci je vous pardonne de grand coeur et je vous
conjure de songer au jugement du Dieu terrible devant qui vous allez
bientôt paraître. Ce Dieu est terrible, mais Il est aussi infiniment
miséricordieux. Vous pouvez encore vous jeter dans Ses bras.
--Je hais votre Dieu! râle le moribond.
--C'est affreux! murmure l'oblat en portant son crucifix à ses
lèvres. Mon Dieu, pardonnez-lui cet horrible blasphème, il ne sait ce
qu'il dit!
Montarval, qui s'est soulevé un peu en s'appuyant sur son coude,
regarde toujours le coin du pavillon où se trouve le petit nuage. Les
yeux de tous se tournent instinctivement de ce côté? Est-ce une
illusion d'optique? ou le paquet de brouillard prend-il réellement
une forme moins vague, une forme humaine, colossale? Si c'est une
illusion, tous la partagent, car tous voient cette forme, et tous
éprouvent une terreur qui fige le sang dans les veines.
--Eblis! Eblis! s'écrie tout à coup le mourant, tu m'as trompé tu
m'avais promis le triomphe, et j'ai subi une défaite humiliante, je
suis menacé de révélations qui me conduiront en prison, peut-être sur
l'échafaud....
Il ne peut continuer, les forces l'abandonnent, et il retombe sur le
coussin. Il n'a cependant pas perdu connaissance. Le prêtre
s'approche du moribond et lui montrant le crucifix:
--Voici Celui qui ne trompe jamais, ni dans ce monde ni dans l'autre.
Satan, Eblis, comme vous l'appelez est le prince du mensonge. Il vous
a trompé dans la vie présente, il vous trompe sur la vie future. Son
royaume est l'enfer, lieu d'horribles tourments. Jésus-Christ, notre
Dieu, vous offre le pardon avec le ciel. Renoncez au démon avant que
l'éternité vous engloutisse.
Le sectaire se soulève de nouveau, soutenu par une force visiblement
surhumaine.
--Votre Dieu, dit-il entre ses dents serrées, je le hais, je le hais!
Son ciel, lieu d'humiliation dégradante, je n'en veux pas. J'aime
mieux l'enfer, quel qu'il soit.
En proférant ces paroles de damné, il repousse le crucifix avec un
geste de colère. C'est son dernier acte. Aussitôt, un frisson
convulsif le secoue de la tête aux pieds; ses yeux s'ouvrent
démesurément et prennent une expression d'indicible épouvante; ses
membres se roidissent, et son âme s'échappe de son corps dans un cri
de désespoir que n'oublieront jamais les six témoins de cette scène
affreuse.
--Allons-nous en! s'écrie le religieux. Ce lieu est rempli de démons,
c'est l'enfer.
Et tous se précipitent au dehors, le visage blanc de terreur, la
chair frémissante et horripilée.
--Dieu miséricordieux! s'écrie Lamirande, si c'est possible, ayez
pitié de lui!