2 Mac. IX, 28.

Lorsque le président a pu enfin rétablir un peu d'ordre, sir Henry

Marwood, pâle, défait, se lève et tout en proposant l'ajournement de

la Chambre, annonce que le cabinet va donner immédiatement sa

démission.

Quant à Montarval, cloué à son siège, il ne semble pas avoir

connaissance de ce qui se passe autour de lui. Si ses collègues

n'eussent pas été si fiévreusement excités ils auraient vu dans ses

yeux une flamme de rage et de désespoir pleine d'une indicible

horreur. Lamirande la remarqua et frissonna.

* * * * *

Les députés se dispersent dans les couloirs, à la bibliothèque, au

dehors, dans les allées où la brume est toujours épaisse et

pénétrante. Lamirande, Houghton, Leverdier et Vaughan se promènent

ensemble en arrière de l'hôtel du parlement, à l'écart des groupes

plus bruyants. Ils éprouvèrent le besoin de se communiquer leurs

pensées, leurs émotions. Houghton vient de dire: "La religion qui a

pu opérer un tel changement chez Vaughan n'est pas une religion comme

les autres; elle doit être la seule vraie, et je vais l'étudier

sérieusement", lorsqu'un gardien des terrains publics accourt tout

effaré.

--Messieurs, leur dit-il, un grand malheur est arrivé M. Montarval

s'est tiré un coup de revolver dans la tête.

Les quatre amis suivent le gardien au pas de course. Il les conduit à

l'endroit le plus écarté de l'allée qui longe la falaise au-dessus de

l'Outaouais, et qu'on appelle _The Lovers's Walk._ Là, gisant dans la

boue, la tête trouée d'une balle, baignant dans son sang, mais encore

en vie, ils voient le malheureux sectaire. Au moment où ils arrivent,

il fait de vains efforts pour se soulever et reprendre son arme

tombée à quelques pieds de lui. On le relève et on le couche sur un

banc. Lamirande examine la blessure et constate qu'elle est

nécessairement mortelle. Puis ils le transportent dans un pavillon

qui se trouve auprès. Le gardien, sur l'ordre de Lamirande, court à

l'hôtel du parlement chercher un coussin, de l'eau et quelque

stimulant. Sur son chemin il rencontre un père oblat qu'une impulsion

mystérieuse a dirigé de ce côté. Le religieux, apprenant la triste

nouvelle accourt au pavillon. Un spectacle affreux s'offre à ses

regards. Le suicidé est étendu sur une table. Il agonise. Sa

respiration n'est plus qu'un râle. De sa tempe droite coule un mince

filet de sang qui tombe goutte à goutte sur le plancher. Ses yeux

sont ouverts, fixes et vitreux.

--A-t-il sa connaissance? demanda le religieux.

--Je ne le crois pas, répond Lamirande. Il avait certainement lorsque

nous l'avons trouvé, mais depuis que nous l'avons transporté ici il

n'a donné aucun signe qui indique qu'il nous reconnaît.

Bientôt le gardien revient. On place le coussin sous la tête du

blessé, et Lamirande humecte ses lèvres d'un peu d'eau-de-vie. Le

stimulant produit son effet. Le malheureux cherche à se tourner. On

l'aide. Au même instant, un lambeau des brouillards du dehors, que le

vent commence à agiter, entre par la porte ouverte, ondule au milieu

du pavillon, puis, glisse et va former dans un coin un léger nuage,

indécis et vague. Montarval le regarde fixement. Lamirande lui donne

encore quelques gouttes d'eau-de-vie. Le mourant fait signe au

médecin de se baisser, et avec effort:

--Lamirande, je vous hais!

--Et moi, répond celui-ci je vous pardonne de grand coeur et je vous

conjure de songer au jugement du Dieu terrible devant qui vous allez

bientôt paraître. Ce Dieu est terrible, mais Il est aussi infiniment

miséricordieux. Vous pouvez encore vous jeter dans Ses bras.

--Je hais votre Dieu! râle le moribond.

--C'est affreux! murmure l'oblat en portant son crucifix à ses

lèvres. Mon Dieu, pardonnez-lui cet horrible blasphème, il ne sait ce

qu'il dit!

Montarval, qui s'est soulevé un peu en s'appuyant sur son coude,

regarde toujours le coin du pavillon où se trouve le petit nuage. Les

yeux de tous se tournent instinctivement de ce côté? Est-ce une

illusion d'optique? ou le paquet de brouillard prend-il réellement

une forme moins vague, une forme humaine, colossale? Si c'est une

illusion, tous la partagent, car tous voient cette forme, et tous

éprouvent une terreur qui fige le sang dans les veines.

--Eblis! Eblis! s'écrie tout à coup le mourant, tu m'as trompé tu

m'avais promis le triomphe, et j'ai subi une défaite humiliante, je

suis menacé de révélations qui me conduiront en prison, peut-être sur

l'échafaud....

Il ne peut continuer, les forces l'abandonnent, et il retombe sur le

coussin. Il n'a cependant pas perdu connaissance. Le prêtre

s'approche du moribond et lui montrant le crucifix:

--Voici Celui qui ne trompe jamais, ni dans ce monde ni dans l'autre.

Satan, Eblis, comme vous l'appelez est le prince du mensonge. Il vous

a trompé dans la vie présente, il vous trompe sur la vie future. Son

royaume est l'enfer, lieu d'horribles tourments. Jésus-Christ, notre

Dieu, vous offre le pardon avec le ciel. Renoncez au démon avant que

l'éternité vous engloutisse.

Le sectaire se soulève de nouveau, soutenu par une force visiblement

surhumaine.

--Votre Dieu, dit-il entre ses dents serrées, je le hais, je le hais!

Son ciel, lieu d'humiliation dégradante, je n'en veux pas. J'aime

mieux l'enfer, quel qu'il soit.

En proférant ces paroles de damné, il repousse le crucifix avec un

geste de colère. C'est son dernier acte. Aussitôt, un frisson

convulsif le secoue de la tête aux pieds; ses yeux s'ouvrent

démesurément et prennent une expression d'indicible épouvante; ses

membres se roidissent, et son âme s'échappe de son corps dans un cri

de désespoir que n'oublieront jamais les six témoins de cette scène

affreuse.

--Allons-nous en! s'écrie le religieux. Ce lieu est rempli de démons,

c'est l'enfer.

Et tous se précipitent au dehors, le visage blanc de terreur, la

chair frémissante et horripilée.

--Dieu miséricordieux! s'écrie Lamirande, si c'est possible, ayez

pitié de lui!

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 45 / 48 题