Chapitre XXXI

Ubi enim est thesaurus tuus, ibi est et cor tuum.

Car où est votre trésor, là est aussi votre coeur.

Matt. VI, 21.

Pendant longtemps Lamirande, le père Grandmont, Vaughan et les quatre

religieuses restèrent anéantis, agenouillés autour du lit. Ce fut

Lamirande qui, le premier, revint à lui. Il se leva et alla toucher

Vaughan légèrement sur l'épaule. Le jeune Anglais tressauta. Il était

comme dans un ravissement: la main de Lamirande le ramena au

sentiment des choses qui l'entouraient.

--Ami, lui dit Lamirande, tu voulais voir du surnaturel, tu en as

vu. Crois-tu maintenant?

--Oui, je crois, répondit Vaughan; mais ce n'est pas la vue du

miracle qui m'a donné la foi. Ou plutôt, ce n'est pas le miracle qui

m'a converti, qui a changé mon coeur, qui a déchiré le voile. Certes,

en voyant ta fille ressusciter, tous les doutes sur la réalité de la

vie future qui hantaient mon esprit se sont évanouis à l'instant.

Mais ce n'était pas là la foi qui sauve. À mesure que la lumière se

faisait dans mon intelligence, mon coeur semblait s'endurcir

davantage, le voile s'épaississait toujours. Si ta fille était restée

en vie, je serais sorti d'ici aussi _croyant_ que toi, mais nullement

_converti._ Pour que tu aies pu renoncer au bonheur de garder ton

enfant, il a fallu quun fleuve de grâces se répandit sur toi. Je l'ai

senti. C'était comme un torrent qui, après avoir rempli ton coeur,

s'est débordé sur le mien, Ce torrent m'entraînait, et, cependant,

j'aurais pu résister. Je n'ai le mérite que de m'être laissé

emporter. Mon coeur s'est subitement amolli, le voile s'est déchiré.

Me voici non seulement croyant mais converti, c'est-à-dire voyant le

ciel et voulant y arriver. Ta sublime abnégation a été l'instrument

dont Dieu s'est servi pour faire de moi un disciple de Celui qui a

exaucé ta prière et à Qui tu as librement sacrifié ton dernier

bonheur ici-bas.

Les deux amis s'embrassèrent longuement.

Le père Grandmont s'étant approché d'eux, Vaughan lui dit:

--Mon père, je vous répète les paroles que l'Éthiopien dit à saint

Philippe sur la route de Jérusalem à Gaza: "Qu'est-ce qui empêche que

je ne sois baptisé?"

--Et moi, fît le religieux, je répondrai avec saint Philippe: "Cela

se peut, si vous croyez de tout votre coeur".

--"Je crois que Jésus-Christ est le Fils de Dieu", répondit Vaughan,

comme avait répondu deux mille ans auparavant le ministre de la reine

Candace.

Le père Grandmont interrogea le jeune Anglais et s'aperçut bientôt

qu'il était parfaitement instruit de la religion.

Dans la chapelle du couvent, le vénérable religieux versa sur le

front du converti l'eau sainte du baptême. Lamirande servit de

parrain à son ami, la soeur Antonin, de marraine. Ce fut un spectacle

bien touchant: ce ministre de Dieu dont le beau visage encadré de

cheveux argentés s'illuminait de joie; ces deux hommes d'âge mûr

graves et recueillis; les religieuses dans leurs stalles, immobiles

sous leurs grands voiles blancs; l'autel où brillaient mille cierges

comme en un jour de fête; tout cela formait un tableau digne, par sa

suavité, du pinceau de Raphaël.

Il était près de dix heures du soir lorsque la cérémonie fut

terminée.

Et maintenant, dit Vaughan, retournons au plus tôt à Ottawa. J'ai un

grand devoir à remplir là-bas, de grands torts à réparer.

--Faut-il que je m'éloigne sitôt de mon enfant dit Lamirande;

j'aurais voulu passer la nuit auprès d'elle. Nous pourrions prendre

le premier train demain matin. Je me sens l'âme brisée par l'émotion.

J'ai besoin de quelques heures, non de sommeil, mais de prière.

--Soit, répliqua son ami, mais il faut que je télégraphie un mot à

Houghton.

Il se rendit à un bureau voisin et télégraphia au chef de

l'opposition:

"Pour l'amour de Dieu, ne laissez pas mettre la troisième lecture aux

voix avant notre retour".

Puis il retourna au couvent, et les deux amis, avec le père

Grandmont, passèrent la nuit dans la prière et de pieux entretiens.

Vaughan édifia ses deux compagnons par les élans de sa foi, par sa

ferveur, par sa pitié tendre et confiante comme celle d'un enfant.

De grand matin, le père Grandmont dit la messe. Lamirande et Vaughan

reçurent de sa main la sainte communion. Vaughan était tout radieux,

transfiguré.

--Que Dieu est bon, dit-il à son ami, que Sa grâce est puissante! Mon

coeur était de glace, il y a quelques heures à peine; maintenant, il

est tout de feu. Naguère, je ne voyais rien de beau, rien de grand en

dehors des choses matérielles et humaines, à présent, tout ce qui est

terrestre me paraît petit et insignifiant. Auparavant, le ciel était

bien loin et encore plus incertain; maintenant, la vie future est

pour moi la vie réelle par excellence, et la vraie patrie est

là-haut. Le vrai bonheur, je ne l'ai jamais éprouvé avant ce jour, la

vraie joie m'était inconnue. Je suis tout changé, et tout me paraît

changé. Je vois tout autrement, je comprends tout autrement, la vie,

la mort, le monde, les hommes, les événements, le passé, le présent,

l'avenir. Et c'est la grâce divine qui a opéré ce changement

prodigieux en moi. N'est-ce pas que cette grâce est puissante et que

Dieu est bon?

Lamirande était ravi d'entendre son ami chanter son bonheur dans ce

langage enthousiaste.

--Oui, répondit-il, Dieu est infiniment bon et Sa grâce, infiniment

puissante; mais Sa bonté ne se manifeste pas toujours de la même

manière, et Sa grâce, pour être toujours puissante, n'est pas

toujours sensible. Ton âme est inondée de délices. C'est un véritable

avant-goût du ciel. Dieu t'accorde sans doute cette faveur pour te

confirmer dans Son service. Mais ne sois ni surpris, ni affligé, ni

découragé, si, plus tard, cette ferveur délicieuse que tu ressens

aujourd'hui est remplacée par une sécheresse désolante, un dégoût

affreux; si le ciel qui te paraît maintenant tout près et souriant,

s'éloigne et semble d'airain; si ton âme, en ce moment pleine

d'onction et de nobles pensées, se fait aride comme le désert; si la

prière, qui est aujourd'hui un élan naturel et spontané de ton coeur

vers Dieu, devient une véritable corvée, plus pénible que le plus dur

labeur. Notre-Seigneur éprouve souvent par la sécheresse ses plus

fidèles serviteurs. Cette épreuve t'est peut-être réservée. Si elle

t'arrive un jour, ne te laisse pas abattre. Prie, quand même tu ne

trouverais aucune satisfaction dans la prière, quand même il te

semblerait que tu n'aimes plus Dieu et que Dieu ne s'occupe plus de

toi. C'est que la prière faite dans la sécheresse peut être plus

agréable au ciel que les oraisons qui sortent sans effort du coeur

plongé dans la ferveur sensible. C'est sur les rochers arides, plutôt

que sur les terres plantureuses, que l'on trouve les fleurs aux

nuances les plus délicates, au parfum le plus exquis.

L'entretien fut interrompu par les préparatifs du départ. Lamirande,

accompagné par Vaughan et le père Grandmont, se rendit une dernière

fois à la chambre mortuaire. Longtemps, il regarda sa fille bien

aimée. La nature réclama ses droits: il versa d'abondantes larmes qui

n'avaient cependant rien d'amer. Puis, triomphant de cette dernière

faiblesse, il s'écria:

--Mon Dieu! je vous remercie des bienfaits que Vous venez de répandre

sur nous. En retour d'un léger sacrifice, Vous m'avez accordé la

conversion de mon ami, et par cette conversion, Vous avez assuré

l'avenir de la patrie. Le sacrifice est en effet léger aux yeux de la

foi, bien qu'il ait déchiré affreusement mon coeur. Ma fille est

infiniment heureuse auprès de Vous, et la séparation, si douloureuse

soit-elle, n'est que momentanée au regard de l'éternité. Et pour

récompenser ma souffrance de quelques années, librement acceptée,

Vous délivrez tout un peuple du joug de Satan; Vous renversez les

derniers obstacles accumulées par l'enfer pour empêcher ce peuple de

parvenir à ses destinées providentielles; Vous garantissez la liberté

de Votre Église en ce pays; Vous facilitez ainsi le salut de millions

d'âmes encore à naître. Tous ces bienfaits inestimables, Vous les

accordez généreusement parce qu'un coeur humain a eu la grâce de

s'immoler pour l'amour de Vous. Mon Dieu! je Vous remercie et je Vous

bénis!

* * * * *

À peine Lamirande et Vaughan étaient-ils partis d'Ottawa pour

Québec que Montarval en fut averti; car il avait ses espions qui le

tenaient a courant de tout. Le malheureux Duthier n'avait pas été le

seul au service du chef de la secte. La nouvelle de ce départ subit

et la connaissance de la cause pénible qui l'avait motivé jetèrent

Montarval dans un trouble étrange qu'il ne pouvait s'expliquer. Il

avait le pressentiment que le dénouement approchait, et qu'il lui

serait fatal; et ce voyage lui semblait avoir quelque rapport, qu'il

ne pouvait ni découvrir ni même soupçonner, avec la ruine prochaine

de tous ses projets. Une heure avant le commencement de la séance, il

se renferma dans une pièce secrète de la maison qu'il occupait, pièce

où personne ne pénétrait jamais, sous aucun prétexte. Cette chambre,

toute tendue de rouge, était un temple satanique. Les hideux emblèmes

du culte infernal s'y étalaient. Montarval, en proie à une sombre

agitation, se plaça devant une sorte d'autel où brûlait de l'encens

et commença une horrible évocation:

--Viens, Eblis! Dieu de la désolation infinie et du désespoir sans

bornes; Inspirateur de toute révolte contre les lois cruelles de

Jéhovah, de toute haine de l'abjecte vertu et de l'infâme sainteté;

Sublime Auteur de tout orgueil, de tout crime, de tout péché, de

toute douleur, de toute mort, de tout ce que les prêtres d'Adonaï

appellent le mal; Vaillant Destructeur de la tyrannie éternelle,

Ennemi Implacable du Christ, de son Église, de ses prêtres;

Infatigable Libérateur de la race humaine; Toi qui détournes les

hommes des jouissances humiliantes du ciel et les prépares aux âpres

délices de ton royaume de feu et de liberté; viens, ô Esprit de

vengeance, Éternel Persécuté, Révolté éternel! Voici l'heure suprême!

Moi, ton fidèle serviteur, je n'aperçois plus bien le chemin à

suivre, les ténèbres m'environnent, les hésitations m'assaillent, les

noirs pressentiments me poursuivent.

Viens me révéler ce que va faire celui des mortels qui combat notre

projet avec le plus d'acharnement, viens me montrer comment obtenir

le succès final.

Pendant qu'il parlait, un souffle glacial remplit la pièce. Puis, au

milieu de la fumée blanche de l'encens, une forme vague de

proportions gigantesques se dessina; et une voix qui semblait venir

du lointain se fit entendre.

--Une puissance plus forte que ma toute-puissance m'empêche de

communiquer librement avec toi en ce moment. Cette puissance hostile,

je la vaincrai un jour, j'en délivrerai l'univers entier; mais

maintenant, elle me tient cruellement enchaîné. Il ne m'est possible

que de te dire ceci: Ne perds pas une minute, précipite les

événements....

La voix se tut subitement et la forme s'évanouit.

* * * * *

La discussion sur la troisième lecture du projet de constitution

commença à l'ouverture de la séance à trois heures. Le premier

ministre exprima l'espoir que les débats ayant plus qu'épuisé le

sujet, la Chambre remplirait la formalité de la troisième lecture

sans délai: ressasser les arguments que tant de députés avaient fait

valoir pour et contre le projet serait une perte de temps

regrettable. Il fît clairement entendre que les ministres

s'opposeraient à l'ajournement de la séance avant que la question fût

mise aux voix.

Houghton, Leverdier et les autres chefs de l'opposition ne se

laissèrent pas arrêter par les sophismes de sir Henry. Ils étaient

déterminés à prolonger le débat jusqu'au retour de Lamirande, coûte

que coûte; non qu'ils eussent, à part Leverdier, le moindre espoir de

rien gagner; mais parce qu'ils respectaient et aimaient trop leur

collègue pour ne pas lui donner cette dernière marque de leur

sympathie et de leur estime. À cause de la faible majorité du

gouvernement, ils n'avaient plus à redouter une application

arbitraire de la clôture; le groupe de Vaughan, favorable pourtant au

projet, ne l'aurait pas permis. Le débat recommença donc plus acerbe

que jamais. Seulement, le mot d'ordre était donné du côté

ministériel: pas un député de la droite ne se levait pour répondre

aux arguments de la gauche. [On le sait, dans les parlements où

prévalent les coutumes anglaises, les députés de l'opposition

siègent toujours à la gauche du président quelles que soient leurs

opinions politiques ou religieuses.] Celle-ci dut supporter seule,

encore une fois, tout le fardeau de la discussion.

Vers dix heures du soir Houghton reçut la dépêche de Vaughan. Il la

montra à Leverdier et à trois autres députés français dont la

parfaite discrétion lui était connue.

--Prenez bien garde, leur dit-il, d'en souffler mot à qui que ce

soit.

--Pourquoi? lui demanda Leverdier. C'est pourtant de nature à

encourager nos amis; car cette dépêche indique clairement que Vaughan

a subitement changé d'idée et qu'il sera avec nous.

--Et c'est précisément parce que cette dépêche dit clairement que

Vaughan est avec nous que je vous conjure d'en garder le secret

absolu. Je vous l'ai montrée, à vous quatre, pour que vous ne soyez

pas tentés de faiblir un seul instant; mais encore une fois, pour

l'amour de Dieu, n'en soufflez mot à personne; car si cette nouvelle

parvenait à certaines oreilles, que vous pouvez voir d'ici, nous

aurions sans aucun doute, un nouvel accident de chemin de fer à

déplorer; et cette fois l'accident pourrait mieux atteindre son but

infernal.

--Vous pensez! dit l'un des quatre.

--J'en suis intimement convaincu, répondit le chef de l'opposition.

La seule chose qui pourrait empêcher un nouvel accident de se

produire, si certain personnage était mis au fait de ce que nous

savons, c'est que les deux individus soupçonnés d'être les auteurs de

la récente catastrophe viennent d'être arrêtés à Montréal. Mais ils

peuvent n'être pas seuls de leur espèce. De sorte que, gardez le

secret de cette dépêche, si vous aimez Lamirande et Vaughan, et si

vous voulez servir votre pays.

--Ne craignez rien, lui répondit-on. Mais si ces deux misérables sont

pris, ils diront peut-être le nom de l'instigateur de leur crime.

--C'est possible, pourvu que cet instigateur ne leur ouvre la porte

de la prison avec une clé d'or, ou quelque autre d'un métal moins

précieux.

* * * * *

À minuit, Houghton proposa l'ajournement de la Chambre, disant que la

séance avait duré assez longtemps, qu'il n'était pas raisonnable de

forcer les députés à se prononcer définitivement sur une aussi grave

question sans leur donner le temps de réfléchir, qu'une journée de

délai ne mettrait pas le pays en danger. Il s'engageait, comme chef

de l'opposition, à laisser terminer le débat à la fin de la prochaine

séance, si, de son côté, le gouvernement voulait consentir à

l'ajournement de la Chambre. Mais les ministres repoussèrent cette

proposition, déclarant qu'ils ne consentiraient à l'ajournement de la

Chambre qu'après le vote sur la troisième lecture.

Ce refus hautain et brutal eut un excellent résultat il exaspéra au

dernier point les membres de l'opposition. Les esprits étaient

montés, et on résolut, à gauche, de tenir tête au gouvernement, de

prolonger la séance indéfiniment. C'était précisément ce que Houghton

et Leverdier voulaient: Lamirande et Vaughan auraient maintenant le

temps de revenir. La gauche s'organisa donc pour le reste de la nuit.

Comme l'opposition à l'ajournement venait du gouvernement, c'était

aux ministériels qu'incombait la tâche de maintenir la présence d'un

nombre suffisant de députés pour permettre à la Chambre de siéger. La

gauche n'avait qu'à fournir les orateurs pour les douze heures, de

minuit à midi. Houghton trouva facilement douze de ses partisans

prêts à parler chacun une heure. Il comptait sur le retour de Vaughan

vers midi; s'il n'arrivait pas, il serait possible de faire une

nouvelle combinaison qui prolongerait la séance jusqu'au soir.

Qui n'a été témoin d'une de ces séances où la minorité, pour

protester contre ce qu'elle considère comme une injustice, une

tyrannie de la part de la majorité, décide de siéger indéfiniment.

L'élément comique et même grotesque se mêle presque toujours à ces

scènes. Les députés ministériels, obligés de rester en nombre

suffisant pour empêcher l'ajournement "faute de quorum" prennent des

postures et des allures qui n'ont rien de poétique ou de distingué.

Les uns, enfoncés dans leurs fauteuils, le chapeau rabattu sur les

yeux, ou à demi-couchés sur leurs pupitres, dorment et ronflent.

D'autres, sans fausse honte, se font apporter qui un bifteck, qui une

côtelette, et combattent l'ennui à coups de fourchette. Du côté de

l'opposition les banquettes sont vides. Tous sont allés se reposer

dans les bureaux. Il ne reste que celui qui est chargé de continuer

le débat, entouré de deux ou trois amis, en cas d'un accident

quelconque. Si celui qui parle est habitué à ce jeu parlementaire, il

saura se ménager. D'abord, il parlera très lentement, et s'éloignera

du sujet autant qu'il le pourra sans s'exposer à un rappel à l'ordre.

Il citera, à tout propos, et longuement, l'inévitable Todd,

l'inéludable May, l'inéludable Bourinot qui étaient les auteurs

classiques des parlements canadiens à la fin du dix-neuvième siècle

et qui le sont encore au milieu du vingtième. Lire quelques pages de

ces auteurs, cela repose l'esprit, sinon de l'auditoire, du moins de

celui qui parle, en le dispensant du travail d'arranger ses phrases

ou de courir après les idées. Si les quelques amis qui restent pour

assister l'orateur s'aperçoivent qu'il patauge trop et que le

président est à la veille de lui ôter la parole, ils trouveront le

moyen de faite naître un incident quelconque pour lui donner le temps

de se ressaisir. Enfin, quand il est tout à fait au bout de ses

ressources, on lui fait signe de s'asseoir, un autre prend sa place,

et recommence les mêmes citations émouvantes de Todd, de May et de

Bourinot. Peu à peu, les esprits de détendent, on se défâche à

gauche, on s'amollit à droite, et l'on finit par en arriver à un

compromis quelconque. C'est la fin ordinaire de ces séances qu'on

prolonge _ab irato_.

La mémorable séance du dernier parlement de la Confédération

canadienne, commencée à trois heures du 25 mars 1946, ne devait pas

se terminer par un compromis, mais par la défaite des uns et le

triomphe des autres.

Toute la nuit, la discussion fut animée: ce n'était pas encore un

débat purement factice. Plusieurs députés français, Leverdier entre

autres, avaient encore réellement quelque chose à dire, et ils

parlèrent avec chaleur.

Le matin du 26 mars se lève gris et terne. La pluie a cessé, mais un

brouillard épais enveloppe et pénètre tout. À mesure que l'avant-midi

s'écoule, l'aspect de la Chambre devient plus triste. Le parquet est

jonché de journaux froissés, de chiffons de papiers, de livres bleus.

Les orateurs qui se succèdent ne parlent visiblement plus que pour

gagner du temps. Vers onze heures, Houghton reçoit une dépêche de

Vaughan datée de Saint-Martin: "Tenez bon, nous serons à Ottawa à

midi et demi". Il n'y a plus rien à redouter: il est impossible

maintenant à l'ennemi de préparer un nouvel accident de chemin de

fer. Le chef de l'opposition montre donc librement la dépêche à ses

collègues. Elle passe de mains en mains.

--Encore un coup de coeur, dit Houghton, il nous arrive du secours.

L'animation qui se manifeste du côté de l'opposition après la lecture

de cette dépêche n'échappe pas à Montarval qui n'a presque pas quitté

son siège depuis la veille. Une colère sombre et impuissante l'agite.

Le bruit se répand rapidement que Lamirande et Vaughan arrivent et

que ce dernier est maintenant contre le projet de loi. L'excitation

est à son comble. Les tribunes se remplissent, les députés prennent

leurs sièges. Il y a une sorte de fièvre dans l'air. Chacun sent que

le dénouement est proche.

Enfin, à une heure moins quelques minutes, Lamirande et Vaughan

entrent dans la salle des délibérations. Une longue salve

d'applaudissements les accueille. Puis, beaucoup de députés vont

offrir leur condoléances à Lamirande: la mort de sa fille était déjà

connue, bien que les circonstances extraordinaires qui l'ont

accompagnée n'eussent pas encore été révélées. Tous sont frappés du

changement survenu chez Vaughan. Ce n'est plus le même homme rieur,

insouciant, quelque peu sceptique. Il est grave, maintenant, mais

sans une ombre de tristesse. Au contraire, une joie calme est

empreinte sur ses traits, qui respirent un je ne sais quoi de doux,

de noble, de grand qu'on n'y avait jamais remarqué.

Le député qui avait la parole lorsque Lamirande et Vaughan sont

entrés voit qu'il n'a plus besoin de continuer son discours. Il y met

fin _ex abrupto_, faisant grâce à la Chambre de plusieurs pages de

May qu'il se préparait à lire. Les précédents n'ont plus d'intérêt

pour personne. C'est l'avenir qu'on veut connaître.

--Monsieur le président, dit Vaughan, aussitôt qu'il put prendre la

parole, je me propose de voter contre la dernière lecture de ce

projet de constitution que j'ai toujours défendu avec opiniâtreté.

Mais je veux, auparavant, dire à la Chambre, en quelques mots, la

raison de ce changement radical qui s'est opéré dans mes opinions

politiques. Mes idées politiques ont complètement changé parce qu'il

s'est produit en moi un profond changement moral. On a beau dire, la

religion, c'est-à-dire le lien qui nous unit à Dieu, aura toujours

une influence prépondérante sur la politique, c'est-à-dire sur le

lien qui unit les hommes entre eux. L'homme qui croit réellement en

Dieu, principe et fin de toutes choses; l'homme qui croit réellement

en Jésus-Christ, Fils de Dieu, venu en ce monde pour racheter le

genre humain et nous ouvrir le ciel: l'homme qui croit réellement en

la sainte Église catholique, fondée par Jésus-Christ sur Pierre et

les apôtres pour continuer à travers les âges son oeuvre de

rédemption et de salut; l'homme qui croit fermement à ces grandes

vérités fondamentales ne peut pas voir les choses de la politique de

la même manière que celui qui n'y croit pas. Quand je dis les choses

de la politique, je parle de la vraie politique, non des questions de

voies ferrées, de navigation, de commerce; mais de ces grands

problèmes dont la solution décide de l'avenir des peuples. Jusqu'ici,

en discutant le projet de constitution dont la Chambre est saisie, ne

n'envisageais que le côté purement humain de la question; je ne

voyais que la grandeur et la prospérité matérielles du pays; et il me

semblait que cette grandeur serait mieux assurée par l'union étroite

des provinces que par leur séparation. Je m'aperçois maintenant que

même au point de vue terrestre j'étais dans une étrange erreur, tant

il est vrai qu'on ne voit pas bien les choses de ce monde à moins de

s'élever au-dessus d'elles. Mais en ce moment la grandeur matérielle

du pays me paraît d'une importance toute secondaire. La question qui

s'impose à mon esprit, avant toute autre, la voici: Cette

constitution que nous sommes appelés à voter n'est-elle pas destinée

à mettre des entraves à l'action de l'Église catholique, à détruire

cette action entièrement si c'était possible? Les pièces qui nous ont

été communiquées, l'autre jour, prouvent que cette constitution a été

conçue dans une pensée hostile à l'Église, au salut des âmes, par

conséquent. Hier, j'étais prêt à voter cette constitution quand même,

à la voter tout en voyant qu'elle devait servir à opprimer l'Église,

à ruiner la foi. J'étais prêt à commettre ce crime politique, parce

que pour moi, matérialiste insensé, courbé vers la terre, j'attachais

une plus grande importance aux choses qui passent qu'aux choses de

l'éternité, aux questions d'étendue territoriale et de prestige

national qu'au salut ou à la perte des âmes. Aujourd'hui, si cette

constitution devait nous assurer le plus grand, le plus riche, le

plus puissant empire du monde et ne mettre en péril que le salut

d'une seule âme, je sacrifierais volontiers ma vie plutôt que de la

sanctionner par mon vote. Et si ce grand changement s'est opéré en

moi; si je vois les choses tout autrement, que le les voyais hier,

c'est que je suis parti d'ici incroyant et que je reviens croyant. Je

reviens croyant comme mon ami. La lumière qui l'éclaire, m'éclaire.

Tout ce qu'il croit, je le crois, tout ce qu'il aime, je l'aime, tout

ce qu'il adore, je l'adore, tout ce qu'il espère, je l'espère. On me

demandera peut-être comment, à quelque occasion ce changement s'est

opéré. C'est là un sujet trop sacré, trop intime pour que je puisse

même l'effleurer ici. Qu'il me suffise de dire que l'effet, si

étonnant qu'il vous paraisse, est encore bien moins extraordinaire

que la cause qui l'a produit. Et maintenant un mot à ceux de mes amis

que j'ai pu aveugler par mes sophismes en faveur de ce projet

néfaste. S'ils ne peuvent envisager la question comme je l'envisage

aujourd'hui, au point de vue surnaturel, qu'ils l'envisagent au moins

comme l'honorable chef de l'opposition, au point de vue de la saine

raison. Qu'ils considèrent que cette constitution est dirigée contre

la religion, la langue, la nationalité de tout un peuple; qu'elle a

pour objet l'unification du Canada par la destruction de ce qu'un

tiers de notre population a de plus cher au monde. Qu'ils se

persuadent qu'une oeuvre politique fondée sur une pareille base ne

saurait être ni féconde ni stable. C'est dans la séparation que nous

trouverons la véritable grandeur, la véritable prospérité, parce que

nous y trouverons la paix.

* * * * *

Le jeune Anglais reprit son siège, et il se fît un grand silence,

à la fois solennel et émotionnant, et plus approbateur qu'un tonnerre

d'acclamations. La Chambre avait compris que toute manifestation

bruyante aurait été déplacée en pareil moment. Pas un seul député ne

se leva ensuite pour prendre la parole. Tout était dit, tout était

fini.

Houghton et Lamirande firent de nouveau la motion de rigueur: "Que ce

_bill_ ne soit pas lu une troisième fois maintenant, mais dans six

mois". Le président mit cette proposition aux voix. Le résultat de

l'épreuve n'était pas douteux, car il était bien connu que Vaughan

entraînerait avec lui au moins sept députés. Ce déplacement de huit

voix mettait le gouvernement en minorité de onze: 127 contre 116,

tels furent les chiffres que donna le greffier.

À peine le président a-t-il proclamé ce résultat, que l'opposition,

restée silencieuse après le discours de Vaughan, éclate en

applaudissements insolites et se livre à une démonstration de joie

délirante. Les députés se donnent de chaleureuses poignées de mains,

se félicitent, rient, pleurent, trépignent, frappent sur leurs

pupitres, poussent des cris insensés, jettent en l'air les menus

objets qui leur tombent sous la main; tant il est vrai que les hommes

les plus graves deviennent parfois de véritables enfants sous le coup

d'une forte émotion. Lamirande seul est calme au milieu de cette

tempête.

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 43 / 48 题