2 Cor. VI, 8.

Au sortir de la séance, Lamirande et Leverdier, Houghton et quelques

autres députés de l'opposition se réunirent.

--Mon cher Lamirande, dit Houghton, qu'allons-nous faire? Que

pouvons-nous faire? Nous avons le droit, le bon sens, la justice,

toutes les belles choses du monde, de notre côté; mais nous avons

contre nous les gros bataillons. La deuxième et la troisième lecture

de ce projet d'iniquité se voteront infailliblement, à une immense

majorité, comme la première lecture vient de se voter... à moins que

la province de Québec ne se réveille, et rien n'indique que son

sommeil soit près de finir.

--Rien ne l'indique extérieurement, répondit Lamirande, mais je

l'espère tout de même; et cet espoir n'est pas un sentiment vague, il

repose sur un fondement solide: le dévouement, le patriotisme,

l'esprit de sacrifice de notre clergé. Dans quelques jours, il peut

se produire un événement qui réveillera la province de Québec comme

jamais pays n'a été réveillé.

--Puisque vous avez un tel espoir, dit Houghton, nous devons nous

organiser en vue de gagner du temps. Il faut retarder la deuxième et

la troisième lecture autant que possible.

* * * * *

Le lendemain la bataille commença. Des deux côtés, il fallait user

d'une grande habileté. Le gouvernement, tout en pressant l'adoption

du néfaste projet, devait bien se garder de laisser voir une hâte

indécente qui aurait pu exciter les soupçons des uns et froisser les

susceptibilités des autres. Beaucoup de députés ministériels

voulaient parler sur cette question si importante. Leurs discours

étaient préparés depuis longtemps. Leur imposer silence, c'eût été

aussi imprudent que de condamner la soupape de sûreté d'une machine à

vapeur. L'opposition pouvait critiquer, combattre la mesure; mais se

livrer à une obstruction trop apparente, c'était fournir à la

majorité le prétexte d'appliquer la redoutable clôture du débat.

À la proposition du gouvernement, "que le _bill_ soit maintenant lu

pour la deuxième fois", Houghton et Lamirande opposèrent l'amendement

traditionnel: "pas maintenant, mais dans six mois". Puis les discours

commencèrent.

Les attaques de l'opposition étaient tellement vigoureuses, tellement

logiques que les ministres et les autres chefs du parti ministériel

étaient bien obligés de répondre. S'ils avaient gardé le silence,

comme c'était un peu leur intention, d'abord, la démoralisation

aurait pu s'introduire dans le gros de l'armée. Donc, pendant cinq ou

six jours, c'était un feu roulant. Mais tout s'épuise ici-bas, même

un débat parlementaire. Les principaux orateurs de l'opposition

avaient vidé leur sac, et la répétition des mêmes arguments par des

orateurs de mérite secondaire ne provoquaient plus que de courtes et

rares répliques du côté ministériel. Tandis que dans les premiers

jours de la discussion chaque discours prononcé à gauche de l'orateur

faisait lever à droite trois ou quatre députés qui brûlaient d'y

répondre; maintenant les membres de l'opposition étaient obligés de

se succéder les uns aux autres.

L'après-midi du septième jour, au commencement de la séance,

Lamirande, Houghton et Leverdier étaient réunis pour discuter la

situation.

--Voilà une semaine que cela dure, dit Houghton à Lamirande, et nous

sommes rendus au bout de nos forces. Avez-vous quelques nouvelles?

--Pas encore, et je n'en attends guère avant quatre ou cinq jours

encore.

--Ne vaudrait-il pas mieux alors laisser voter la deuxième lecture et

nous reprendre sur la discussion en "comité général" et enfin sur la

troisième lecture?

Leverdier penchait du côté de Houghton mais Lamirande était d'avis

contraire.

--Je ne puis me décider, fit-il, à laisser voter la deuxième lecture

maintenant, car quelque chose me dit que nous aurons plus tard besoin

des délais que nous pouvons obtenir en "comité général" et sur la

troisième lecture. Vous ne voyez là qu'un simple pressentiment,

peut-être, mais il est assez fort et assez persistant pour m'engager

à ne pas le mépriser.

--Je respecte tout chez vous, mon cher Lamirande, dit Houghton, même

vos pressentiments; mais vraiment je ne vois pas comment nous allons

pouvoir prolonger le débat sur la deuxième lecture pendant quatre ou

cinq jours encore. Dès demain, peut-être même ce soir, ils vont nous

appliquer la clôture.

--Je le sais, répondit Lamirande; aussi faut-il soulever un incident

qui suspende forcément les débats pendant quelques jours.

--Oui, mais comment? Je ne vois aucun incident à l'horizon, dit le

chef de l'opposition.

--Comment?

--Je vais mettre le secrétaire d'État en accusation et demander une

enquête.

--Avez-vous des preuves contre lui?

--Dans le moment, je n'en ai aucune dont je puisse me servir.

--Vous m'étonnez vraiment... J'ai dû mal comprendre. Ce n'est pas

vous qui porterez jamais une accusation calomnieuse contre un

adversaire, même si vous aviez la certitude de faire triompher ainsi

la plus juste des causes.

--Certes, vous avez raison! "La fin justifie les moyens" est,

quoiqu'on en dise, une doctrine que l'Église catholique condamne. Il

ne faut jamais faire le mal, quand même on croirait obtenir par là un

grand bien. La théologie nous enseigne que s'il était possible de

vider l'enfer en commettant un seul péché véniel, il ne faudrait pas

le commettre. Aussi je n'ai pas dit que j'allais porter une

accusation fausse contre M. Montarval. Au contraire, je suis aussi

certain que ce dont je vais l'accuser est vrai que je suis sûr de

vous voir devant moi en ce moment.

--Une telle certitude, reprit Houghton, est suffisante pour mettre

votre conscience à l'aise, je le comprends. Mais, vous ne l'ignorez

point, il ne suffit pas de _savoir_ qu'une accusation est vraie, il

faut aussi pouvoir la prouver; et vous m'avez dit tout à l'heure que

vous n'avez pas de preuve!

--Pas de preuve dont je puisse me servir devant un comité.

--Alors comment pouvez-vous songer à porter une accusation?

--La preuve peut arriver d'un jour à l'autre.

--Et si elle n'arrive pas?

--Je serai un homme ruiné à tout jamais, au point de vue politique et

social.

--Au moins, vous n'y allez pas en aveugle! Vous savez exactement où

cela peut vous conduire.

--Exactement.

--Est-ce bien prudent ce que tu veux faire là, mon cher ami? fit

Leverdier qui avait jusque-là gardé le silence.

--Au point de vue humain, c'est une folie. Au point de vue humain je

devrais attendre pour agir que j'eusse en ma possession les preuves

dont tu connais comme moi l'existence.

--Mais ta réputation, tu ne dois pas l'exposer. C'est un bien qui ne

t'appartient pas exclusivement. Elle appartient à tes amis, à ton

pays.

--Tu admettras que ma réputation m'appartient autant, au moins, que

ma vie. Or l'homme a le droit d'exposer sa vie pour sauver la vie de

ses semblables. Pour accomplir une grande oeuvre de charité, nous

avons même le droit de courir au-devant d'une mort certaine. Il

s'agit de sauver tout un pays et je n'aurais pas le droit d'exposer

mon honneur!

--Pour un homme de coeur, fit Houghton, l'honneur est un bien plus

précieux que la vie... et vous voulez l'exposer! C'est un acte

vraiment héroïque devant lequel je reculerais certainement moi-même,

mais que j'admire.

--Mais ce terrible risque, reprit Leverdier, est-il nécessaire,

est-il même utile? Ne vaudrait-il pas mieux, après tout, laisser

voter la deuxième lecture, puisque nous ne pouvons guère plus la

retarder par les moyens ordinaires, et prolonger la discussion autant

que possible en comité et sur la troisième lecture?

--Quelque chose qui n'est pas naturel, répondit Lamirande d'un ton

grave, quelque chose de solennel et d'impératif, me dit que nous

aurons besoin, plus tard, de tous les délais que pourront nous donner

ces deux phases de la discussion. C'est un avertissement auquel je

n'ose résister... Vous croyez tous deux au surnaturel, à l'existence

des esprits, à leur pouvoir de communiquer directement avec l'âme. Eh

bien! c'est à un message d'en haut que j'obéis... Mon Dieu! si vous

saviez tout, mes chers amis vous ne chercheriez pas à me détourner de

ce devoir.

Tous trois étaient vivement émus. Ils gardèrent le silence pendant

quelques instants.

--Du reste, reprit Lamirande, comme parlant à lui-même, à quoi me

servira l'honneur si l'iniquité de cet homme triomphe! La perte de ma

réputation! Ce ne sera qu'une goutte de plus dans l'océan d'amertume

et de désolation qui submergera notre malheureuse patrie, si Dieu

permet, à cause de nos crimes, que ce complot de l'enfer réussisse.

En exposant mon honneur, en l'offrant en sacrifice, je puis peut-être

gagner les quelques jours qui sont nécessaires pour que la lumière

puisse se faire. Et si la lumière ne se fait pas, si la patrie

succombe, le fardeau sera moins lourd à porter pourvu que je puisse

me rendre le témoignage d'avoir tout sacrifié pour elle.

--Ma résolution est irrévocable, dit-il, en s'adressant à ses deux

compagnons. À la reprise des débats, à huit heures ce soir, je brûle

mes vaisseaux!

* * * * *

À la séance du soir, au moment où l'on croyait que tout débat était

fini et que la deuxième lecture du _bill_ était sur le point de se

voter, Lamirande se leva. Un grand silence se fit aussitôt, car tout

le monde comprit comme instinctivement, qu'il allait se passer

quelque chose de grave.

--Monsieur le président, dit-il, pour me servir du barbarisme

consacré par l'usage, je soulève une question de privilège, et je

fais la déclaration que voici: j'accuse un membre de cette Chambre,

l'honorable Aristide Montarval, député de la division centre de la

ville de Québec, et secrétaire d'État, d'avoir conspiré et comploté

avec diverses personnes, en vue de tromper cette Chambre et le pays

sur la nature du projet de constitution actuellement devant nous, et

j'ajoute que le dit projet de constitution est le fruit de

conspirations et de complots contraires à l'intérêt public, au bon

ordre et à la paix; j'accuse, de plus, l'honorable Aristide Montarval

d'employer actuellement des moyens illicites, savoir des lettres de

menace, pour empêcher cette Chambre d'acquérir une connaissance vraie

de la nature du projet de constitution qu'elle est appelée à voter.

Je demande, par conséquent, qu'il soit nommé un comité spécial pour

examiner cette accusation, entendre la preuve et faire rapport.

Ces paroles étranges, prononcées d'une voix forte et pénétrante,

causèrent, il est à peine besoin de le dire, un profond émoi parmi la

députation et dans les tribunes. Une sourde rumeur remplace le

silence de tout à l'heure. En parlant, Lamirande, quoi qu'il

s'adressât au président, comme le veut l'usage parlementaire, avait

tenu son regard fixé sur Montarval qui, malgré son audace, n'en put

soutenir l'éclat. Visiblement, le ministre était terrifié. Il se

remit, cependant, bientôt. Son intelligence hors ligne lui permit de

saisir la situation. Lamirande sait tout, se dit-il, mais il ne peut

rien prouver. Mes lettres de menace ont produit leur effet;

l'archevêque a refusé de lui remettre nos archives. Il porte cette

accusation pour gagner du temps et dans l'espoir que l'archevêque

changera d'idée.

Aussitôt que le calme fut rétabli, Montarval se leva:

--L'honorable député de Charlevoix, dit-il avec son mauvais sourire,

a oublié une chose pourtant essentielle: il n'a pas offert de

_prouver_ son accusation, encore plus vague qu'elle n'est grave.

Est-ce bien un oubli? Cette omission n'est-elle pas plutôt voulue?

Et il reprit son siège comme pour attendre une réponse:

--Monsieur le président, dit Lamirande, lorsqu'un député porte une

accusation contre un collègue il est tenu de la prouver. S'il ne la

prouve pas, tant pis pour lui. Si je ne prouve pas l'accusation que

je viens de porter, la Chambre pourra m'infliger le châtiment qu'elle

jugera convenable; elle pourra m'expulser de cette enceinte si elle

trouve que j'ai agi malicieusement, sans cause suffisante; et je m'en

irai déshonoré à tout jamais. L'honorable ministre le voit, je sais

parfaitement ce qui m'attend si je ne prouve pas ce que j'affirme.

Mon honneur, auquel je tiens probablement autant que le secrétaire

d'État tient au sien, me fait un devoir de ne négliger aucun moyen à

ma disposition pour établir la vérité de mon accusation.

--Eh bien! répliqua Montarval, je serai bref. Je nie, tout

simplement, l'accusation, et je la nie de la manière la plus formelle

et la plus ample: je la nie _in toto_; je déclare qu'elle ne repose

sur rien, qu'elle est entièrement, absolument fausse et ne renferme

pas une parcelle de vérité. Pour prouver que je ne crains pas

l'enquête, non seulement j'accepte la proposition de nommer un comité

spécial, mais je laisse à mon accusateur le soin de former ce comité

à sa guise. Qu'il n'y fasse entrer, s'il le veut, que ses propres

amis, que des adversaires du gouvernement.

--Nous laisserons le choix des membres du comité au président, dit

simplement Lamirande.

--Très bien! répliqua Montarval. Et que le comité se réunisse au plus

tôt. Maintenant, aux affaires sérieuses!

Le gouvernement aurait voulu faire voter la deuxième lecture

immédiatement, mais Houghton intervint fortement et fit voir qu'il ne

serait pas convenable de voter le projet, même en deuxième lecture,

aussi longtemps que la Chambre ne serait pas fixée sur la valeur de

cette accusation. Les ministres, inspirés par Montarval, étaient

disposés à ne pas tenir compte des observations du chef de

l'opposition et à précipiter le vote. Par amitié personnelle pour

Lamirande, Vaughan, qui était à la tête d'un groupe assez important

du parti ministériel, demanda du délai. Quelques députés ministériels

français, qui avaient remarqué l'effet produit sur Montarval par

l'accusation, eurent des inquiétudes. "Si c'était vrai, après tout",

se disaient-ils. Ils insistèrent donc, à leur tour, sur la nécessité

de surseoir. Ces débats occupèrent toute la séance, et le

gouvernement dut céder.

C'était un premier succès pour Lamirande: il avait gagné du temps,

mais à quel prix!

C'était le jeudi soir. Le lendemain, le comité se réunirait. Il

pourrait, sans paraître trop exigeant, demander qu'on lui accordât

jusqu'au lundi, pour préparer sa cause. Mais rendu au lundi, il lui

faudrait ou procéder ou avouer qu'il n'avait pas de preuve à offrir!

Ce n'était pas seulement l'expulsion de la Chambre, le déshonneur

politique qui l'attendait. Il allait devenir la risée de tout le

pays. Il passerait pour un véritable fou aux yeux de tout le monde.

Pour affronter le mauvais vouloir, la colère, la haine de ses

semblables, il suffit d'un courage ordinaire; mais s'exposer, de

propos délibéré, au ridicule, c'est de l'héroïsme. Aussi Lamirande se

sentit-il accablé d'une angoisse mortelle. Arrivé à son logement,

après la séance, il s'en ouvrit à Leverdier.

--Mon cher, dit-il, prie pour moi comme tu n'as jamais prié, car je

suis tenté comme je ne l'ai jamais été. C'est que l'orgueil, l'amour

propre est le sentiment le plus difficile à vaincre que connaisse le

pauvre coeur humain. L'idée que je vais peut-être passer aux yeux de

mes compatriotes pour un insensé qui devrait être à la Longue-Pointe,

m'épouvante horriblement. Notre divin Sauveur a été traité de fou par

Hérode et sa cour. Qu'il m'accorde la grâce d'accepter cette

humiliation en union avec Lui!

--C'est une position terrible, en effet, fit Leverdier, et tu as

toutes mes sympathies. Si, en partageant ta douleur, je pouvais

diminuer tes souffrances!

--Merci, mon ami, merci! Sais-tu à quelle tentation je crains de

succomber?

--Non, pas du tout, à moins que ce ne soit à une sorte de désespoir.

--Je crains qu'au dernier moment, me voyant acculé au pied du mur et

obligé de choisir entre le ridicule et l'abus de confiance, je n'aie

la faiblesse d'opter pour ce dernier en disant au comité: "Faites

venir l'archevêque de Montréal!" Il est certain que le saint évêque

ne m'a communiqué l'existence des preuves qu'il possède que sous le

sceau du secret. Je ne puis donc pas révéler ce qu'il m'a ainsi

confié; et, cependant, je crains de le faire, par lâcheté et par

orgueil, pour échapper au ridicule. C'est pourquoi je te demande de

prier pour moi.

Longtemps les deux amis restèrent ensemble, priant humblement.

* * * * *

Le président de la Chambre avait choisi, comme membres de la

commission qui devait s'enquérir de l'accusation portée contre le

secrétaire d'État, sept députés des plus sérieux et des mieux posés

des différents groupes. Houghton, Leverdier et un troisième membre de

l'opposition, un membre du cabinet, et trois députés ministériels,

parmi lesquels se trouvait Vaughan, formèrent le comité dont la

présidence fut confiée au ministre. Le comité se réunit à dix heures,

vendredi matin. Montarval était présent, l'air insolent et

provocateur. Le président donna lecture de l'accusation et invita

l'accusateur à produire ses preuves et ses témoins. Lamirande, très

calme, demanda au comité de vouloir bien lui accorder un délai de

deux jours.

--C'est une demande extraordinaire, lui fait observer le président.

Règle générale, une enquête de cette nature doit commencer aussitôt

l'accusation portée. Il est d'usage que le député qui croit devoir

dénoncer un de ses collègues attende pour le faire qu'il ait ses

preuves devant lui.

--Tout cela est très vrai, monsieur le président, fit Lamirande;

aussi est-ce comme une faveur exceptionnelle, et nullement comme un

droit, que je demande au comité de vouloir bien remettre l'examen de

cette affaire à lundi. Je prie les membres du comité de croire que je

n'agis pas à la légère en cette circonstance.

--Monsieur le président, dit Montarval, je ne m'oppose nullement à la

demande si extraordinaire de mon accusateur. Non pas que je sois

indifférent; non pas que je n'aie pas hâte de voir la fin de cette

mystification--car c'est plutôt une mystification qu'une

accusation--; mais parce que je veux donner la plus grande latitude à

mon adversaire. Je ne veux pas que, plus tard, il puisse dire: "Ah,

si le comité m'eût accordé un délai de deux jours seulement, j'aurais

pu produire mes preuves". L'honorable député est la victime d'une

mystification, je le répète. Certes, qu'on lui donne jusqu'à lundi

pour qu'il ait le temps de s'apercevoir de son erreur.

Le secrétaire d'État avait le beau rôle. Ses paroles modérées,

plausibles, cadraient mal, cependant, avec le mauvais sourire qui

errait sur ses lèvres et qui ne parvenait pas à éteindre la lueur

sinistre de ses yeux. De son côté, Lamirande, malgré la fausse

position dans laquelle il se trouvait déjà, conserva un visage

tellement serein, tellement composé que tous les assistants furent

frappés du contraste entre les deux hommes. Celui qui n'aurait fait

_qu'entendre_ l'accusé et l'accusateur aurait certainement donné gain

de cause au premier; tandis qu'en les _voyant_ on ne pouvait avoir la

moindre sympathie que pour Lamirande.

--Eh bien! fit le président, puisque le principal intéressé consent à

l'ajournement, l'enquête commencera lundi soir à huit heures. Lundi

avant-midi plusieurs députés seront absents. La Chambre ne siégera

sans doute pas après six heures; de sorte que nous pourrons commencer

à huit heures. Par exemple, monsieur Lamirande, il faudra être prêt

alors.

--Je ne demanderai certainement pas un nouvel ajournement, monsieur

le président.

* * * * *

Et Lamirande, comment se prépara-t-il pour le jour de l'épreuve?

Depuis des semaines il avait demandé à toutes les communautés du pays

de se mettre en prière. Maintenant, il télégraphia à toutes celles

qu'il pouvait atteindre pour les exhorter à redoubler leurs

supplications. Il visita toutes les maisons religieuses d'Ottawa pour

solliciter leur aide spirituelle. Puis, il se renferma chez les pères

capucins et passa les trois journées du samedi, du dimanche et du

lundi dans le jeûne le plus rigoureux et la prière la plus ardente.

Il avait donné rendez-vous à Leverdier, dans la bibliothèque du

parlement, à sept heures et demie du lundi soir.

--Eh bien! dit-il en voyant son ami, aucune nouvelle de Mgr de

Montréal?

--Aucune, répondit tristement Leverdier.

--Que la volonté de Dieu soit faite!

--Mon pauvre cher ami, que tu dois souffrir et que je souffre pour

toi!

--Je te remercie de tes sympathies, Leverdier, elles me sont très

douces; mais tu as tort de me plaindre: je ne souffre pas du tout. Je

n'ai jamais été plus calme qu'en ce moment, et rarement plus heureux.

--Mais l'autre jour tu semblais redouter beaucoup la terrible épreuve

qui t'attend tout à l'heure.

--Je ne la redoute plus. Sans doute, la chair se révolte contre

l'humiliation; mais l'âme, avec la grâce de Dieu, peut dompter la

chair et éprouver, dans cette victoire, un bonheur indicible.

Ils se rendirent ensemble à la pièce où le comité devait se réunir.

Elle était déjà remplie d'une foule de curieux. À huit heures

précises, le président ouvrit la séance par la formule ordinaire "À

l'ordre, messieurs".

--Monsieur Lamirande, fit le président, êtes-vous maintenant en état

de produire des documents ou de faire entendre des témoins à l'appui

de l'accusation que vous avez portée contre l'honorable secrétaire

d'État?

--Je regrette d'être forcé de dire, monsieur le président, que je ne

le suis pas, répondit Lamirande.

--Alors, sans aucun doute, vous allez retirer l'accusation?

--Je ne puis la retirer, car je sais qu'elle est fondée.

--Vous la savez fondée, mais vous n'avez aucune preuve à produire!

--C'est exactement la position dans laquelle je me trouve.

--Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur Lamirande, qu'une telle

position n'est pas tenable; vous devez le comprendre vous-même.

--Je le comprends parfaitement, monsieur le président.

--Et vous persistez dans votre refus de retirer votre accusation?

--Oui, monsieur le président.

Quelques sifflets se firent entendre au fond de la pièce. Le

président ordonna qu'on fit silence. Montarval avait sur les lèvres

un sourire plus mauvais qu'à l'ordinaire.

--Si le comité est d'avis, dit-il, que sa dignité et la dignité de la

Chambre le permettent, je suis prêt à accorder encore une journée de

délai à mon accusateur.

Ces paroles provoquent des applaudissements que le président réprime

aussitôt.

--Le comité, dit-il, va délibérer à huit clos, et fera connaître sa

décision.

Les assistants se retirèrent. Un quart d'heure plus tard la porte fut

de nouveau ouverte au public.

--Le comité a résolu, dit le président de faire rapport immédiatement

à la Chambre de tout ce qui s'est passé. La Chambre se prononcera sur

ce qu'il convient de faire.

--Mon pauvre Lamirande, dit Vaughan, au sortir de la séance du

comité, je ne te comprends plus. Tu rends inévitable ton expulsion de

la Chambre, tu cours au déshonneur politique, et, faut-il que je te

le dise, au ridicule, qui est pire que tout le reste.

--Tu dois me supposer assez d'intelligence pour comprendre une chose

aussi évidente.

--Alors pourquoi agis-tu de la sorte?

--Pour des raisons que tu approuveras un jour.

--Si tu n'étais pas aussi calme je te dirais de consulter un médecin.

Mais de toute évidence ton cerveau ne souffre d'aucune fatigue....

--Il n'a jamais été mieux équilibré... Mais laissons cela. Je veux,

Vaughan, te faire une question et je te demande de me répondre

sincèrement. Si je prouvais tout ce dont j'ai accusé Montarval,

serais-tu toujours favorable au projet du gouvernement?

--Oui, mon ami, je le serais!

--Tu voterais cette constitution quand même il te serait prouvé,

clair comme le jour, qu'elle est le fruit d'une conspiration

ténébreuse, qu'elle n'a qu'un but: l'écrasement de la race française

et de la religion catholique!

--Oui, je la voterais même dans ces conditions; car, tu le sais, je

suis en faveur d'un Canada uni, d'un Canada grand, imposant. Tu le

sais également, je n'ai aucune haine contre la race française ni

contre la religion catholique, loin de là. J'admire les efforts

héroïques que tu fais pour les conserver. Mais, enfin, si la race

française et la religion catholique ne peuvent pas s'accommoder d'un

Canada s'étendant d'un océan à l'autre, tant pis pour elles!

--Mais crois-tu qu'un pays pourrait être vraiment grand, vraiment

prospère, vraiment heureux, s'il devait son origine à une

conspiration ourdie en haine d'une race, en haine surtout d'une

religion? N'est-ce pas que la vie nationale serait empoisonnée dans

sa source même?

--Je te répondrai ce que les protestants répondent à ceux qui leur

reprochent les crimes des fondateurs de leur religion: loeuvre est

bonne, malgré les fautes de ceux qui l'ont faite.

--Et trouves-tu cette réponse satisfaisante?

--Elle ne l'est guère quand il s'agit de fonder une religion, car une

bonne religion ne peut sortir d'une source impure. C'est pourquoi

j'ai toujours dit que s'il y a une religion vraie et bonne c'est la

religion catholique, car elle seule a un Fondateur qu'on peut aimer

et respecter. Mais il me semble que lorsqu'il s'agit d'une oeuvre

purement politique, on n'est pas tenu de la juger d'après les vertus

ou les vices de ses auteurs, mais d'après ses mérites intrinsèques.

--Pourtant Celui que tu déclares digne d'amour et de respect a dit

qu'un mauvais arbre ne saurait produire de bon fruits!

--Ah! soupira Vaughan, devenu pensif, si j'avais ta foi je verrais

peut-être toutes choses comme tu les vois, même les choses

politiques.

Puis les deux amis se séparèrent.

Lamirande constata que déjà plusieurs de ses collègues s'éloignaient

de lui comme on s'éloigne d'un pestiféré; que d'autres le regardaient

comme un objet de curiosité, comme un toqué. Ces derniers étaient les

plus charitables. Ils ne lui attribuaient pas de motifs inavouables,

mais ils étaient bien persuadés que leur pauvre collègue était la

victime d'une idée fixe et qu'il serait bientôt à Saint-Jean-de-Dieu.

--Ma carrière est finie, se dit Lamirande. Et une angoisse, lourde

comme une montagne, vint s'abattre sur son coeur et l'écrasa

affreusement. Il faillit crier. Mais cette douleur du coeur, si

grande qu'elle fût, ne put troubler son âme qui resta dans une union

étroite avec Dieu.

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 33 / 48 题