Chapitre XI

O generatio infidelis et perversa!

Ô race incrédule et dépravée!

Luc IX, 41.

Quelques jours plus tard Lamirande, Leverdier et un petit groupe

d'amis, hommes de valeur réelle, mais peu connus dans les cercles

politiques, lancèrent un manifeste fen-ne et calme, aux quatre coins

de la province. Cet appel produisit une profonde émotion. On eût dit

d'abord que tout le parti conservateur allait se rallier autour du

jeune député. Dès le commencement de la crise, tous les journaux

catholiques canadiens-français furent unanimes à dénoncer le projet

de sir Henry comme une trahison, une infamie, un attentat contre le

Canada français. Même le _Mercure_ ne put résister au courant

populaire: il publia des articles violents contre le premier

ministre. Partout on convoqua des assemblées. La politique du

gouvernement fut vigoureusement condamnée et la nécessité de faire

sortir la province de la Confédération hautement proclamée. Si les

élections eussent eu lieu dans les quinze jours qui suivirent la

dissolution du parlement, pas un seul partisan de sir Henry n'aurait

été élu dans toute la province.

* * * * *

À peine sir Vincent eut-il démissionné que la nouvelle se répandit

que M. Montarval l'avait remplacé. Ce choix augmenta le

mécontentement général. Les conservateurs n'avaient guère confiance

en lui, car ses anciennes accointances avec les radicaux n'étaient un

secret pour personne. Son manque de religion le rendait plus que

suspect aux yeux des catholiques. La _Libre-Pensée_ et les autres

journaux révolutionnaires avaient beau répudier le nouveau ministre,

le traiter de rétrograde, de réactionnaire et même de clérical, ils

ne réussirent guère à donner le change à l'opinion qui se souleva

contre le cabinet et menaça de l'emporter.

Pendant quinze jours, les ministres ne donnèrent pas signe de vie.

Ils ne se montrèrent nulle part, ne firent aucune communication aux

journaux, ne se laissèrent même pas interroger par les reporters.

C'était une tactique habile, car en se tenant cois, ils n'ajoutèrent

aucun aliment nouveau au feu qu'ils avaient allumé. Ce n'était certes

pas un feu de paille; mais même le bois le plus dur, même la houille

finit par se consumer. Contre des gens qui ne se défendent pas le

bras le plus vigoureux est à moitié désarmé.

Seule la fureur de Saint-Simon allait toujours _crescendo_. Le

_Progrès_ n'était plus un journal, c'était un volcan en pleine

éruption, vomissant, à jet continu, flammes, fumée, cendres, eau

bouillante, pierres brûlantes et lave; de la boue, surtout. Il en

amoncela des montagnes sur la tête des ministres. Il leur appliqua

des épithètes tellement injurieuses, tellement outrageantes que même

ceux qui étaient les plus outrés contre eux finirent par dire: c'est

trop fort! De plus, il prêcha une véritable guerre d'extermination

contre les Anglais et les protestants. Ses écrits furent reproduits

par la presse anglaise des autres provinces et passèrent au loin pour

être l'écho fidèle des sentiments et des aspirations de la masse des

Canadiens français. Lamirande et Leverdier avaient beau répudier de

toutes leurs forces le langage atroce du _Progrès_, ils ne

parvenaient pas à détruire entièrement l'effet désastreux de ces

appels insensés. Pendant les quinze premiers jours, Saint-Simon avait

réussi à faire, dans les provinces anglaises, un mal incalculable à

la cause du Canada français.

La province de Québec, toutefois, restait unie. Les majorités que les

ministres auraient pu obtenir dans les autres provinces n'auraient

probablement pas été suffisantes pour tenir tête à la députation

compacte du Canada français. Il fallait donc, à tout prix, briser

l'union qui s'était momentanément établie parmi nos compatriotes.

* * * * *

Oh! la puissance maudite de l'or! _Auri sacra fames!_ s'écriait le

poète latin, il y a deux mille ans. La nature humaine n'a pas changé

depuis lors: l'exécrable soif de la richesse est toujours sa plus

honteuse infirmité. Sans doute, l'orgueil, la luxure, l'intempérance

font de terribles ravages, de nombreuses victimes. Mais existe-t-il

une autre passion qui dégrade l'homme autant que l'affreuse cupidité?

Existe-t-il un autre vice qui le conduit dans d'aussi insondables

abîmes d'infamie? Qu'on ne l'oublie pas, c'est la soif de l'or qui a

fait commettre le crime unique de Judas. Il avait été choisi par le

divin Sauveur et élevé par lui à la dignité suréminente d'Apôtre; il

était destiné à devenir une des colonnes de l'Église, un des

évangélisateurs des peuples, un de nos pères dans la foi.

Il devait donc posséder des qualités réelles qui le désignaient au

choix du divin Maître. Mais il avait un défaut: il aimait l'argent

d'une manière désordonnée. Et ce défaut, malgré les grâces

surabondantes qu'il dut recevoir pendant les trois années qu'il passa

dans l'intimité de Jésus, le conduisit au crime le plus énorme et le

plus invraisemblable qui ait été commis depuis que le monde existe.

Le plus énorme, puisque jamais on n'avait vu et que jamais on ne

verra pareil attentat contre une semblable Personne; le plus

invraisemblable, parce que jamais mobile aussi chétif n'a fait

commettre forfait aussi grand. Judas ne pouvait avoir aucune haine à

assouvir, aucune injure à venger, aucune ambition à satisfaire, aucun

triomphe à espérer. Il a livré son Maître, qu'il devait pourtant

aimer un peu, pour la misérable somme de trente pièces d'argent, le

prix d'un petit champ!

Ou l'argent qui est ainsi maître des âmes, dit Huysmans, est

diabolique, ou il est impossible à expliquer.

C'est en méditant sur le crime de Judas que l'on parvient à se faire

une idée de la puissance épouvantable de l'or sur le coeur de

l'homme.

Cette puissance infernale, Montarval et sir Henry Marwood la

connaissaient. C'est sur elle qu'ils comptaient surtout.

Deux semaines après la dissolution de la chambre, Lamirande et

Leverdier se rencontrèrent au bureau de rédaction de la

_Nouvelle-France_. Ils avaient bien travaillé, chacun de son côté.

Dans une série d'articles, brillants et solides, le journaliste avait

exposé la situation avec autant de force que de dignité. Le député

s'était prodigué dans les réunions publiques, électrisant ses

auditeurs par sa parole vibrante et chaude, par son patriotisme aussi

éclairé qu'ardent.

--As-tu remarqué le _Mercure_ depuis trois jours? demanda le

journaliste à son ami.

--Je dois t'avouer qu'à part le tien je n'ai guère lu les journaux

depuis que la campagne est ouverte. Que dit le dieu du commerce... et

des voleurs? _Mercure_, singulier nom pour un journal catholique!

--C'est un nom prédestiné. Qu'est-ce que le dieu du commerce dit? Il

ne dit rien. Il fait beaucoup, par exemple; il fait son métier: du

commerce, des affaires.

--Explique-toi donc; je n'y comprends rien. Il me semble avoir vu

dans ton journal des articles pas trop mal tournés reproduits du

_Mercure_.

--Oui, mais cela a cessé net. Avant-hier, pas un mot sur la

situation, mais un long article sur le monopole de la lumière

électrique à Montréal. Hier, même silence sur la crise, accentué par

une savante étude sur le commerce des grains à Chicago. Voici le

numéro de ce matin qui m'arrive; pas une allusion à ce qui préoccupe

tous les esprits; par contre, on y parle chemins de fer le long de

trois colonnes.

--Les rédacteurs se sont peut-être épuisés. Tout le monde n'a pas ta

fécondité, mon cher journaliste.

--Si les rédacteurs n'ont plus rien à dire, ils pourraient au moins

jouer des ciseaux. Surtout, ils pourraient laisser faire leurs

correspondants et leurs reporters. Plus de comptes rendus des

réunions publiques. Quelques lignes perdues au fond des _Faits

divers._ Un étranger qui lirait le _Mercure_ des trois derniers jours

ne pourrait jamais s'imaginer que nous passons par une crise qui met

en péril notre avenir national. Mon cher ami, tu connais assez les

hommes pour savoir que ce n'est pas là un simple effet de

l'épuisement intellectuel de ces messieurs. C'est le coeur qui est

épuisé.

--J'avoue que cela a mauvaise mine.

--Oui, très mauvaise mine. Du reste, voici un mot que je viens de

recevoir d'un ami de Montréal. Il dit: "Tu as dû remarquer le silence

du _Mercure_ depuis trois jours, et tu dois en soupçonner la cause:

les gens de ce journal sont gelés. Le directeur est monté à Ottawa,

ces jours derniers. Je sais qu'il s'est entretenu longuement avec les

ministres. Depuis son retour le _Mercure_ a pris l'intéressante

attitude que tu vois. Je tiens de bonne source que les impressions

gouvernementales abondent dans les ateliers du _Mercure._ On y

travaille jour et nuit". Voilà ce que m'écrit mon correspondant de

Montréal. Comme tu vois, le dieu du commerce fait des affaires.

--C'est-à-dire que ces malheureux se sont vendus au gouvernement,

corps et âme!

--Ils appellent cela "recevoir des explications"

--Mon Dieu! s'écria Lamirande, vous n'aurez donc jamais pitié de

nous! Hélas! Nous ne méritons guère que vos rigueurs, car nous ne

savons plus faire le moindre sacrifice pour Vous. Nous ne savons même

pas nous dévouer à la défense de nos propres intérêts, du moment que

ces intérêts ne se traduisent pas par des chiffres. Voilà le fruit de

cette éducation pratique à outrance qu'on nous donne depuis un quart

de siècle. Les mots: honneur, dignité nationale, patriotisme,

dévouement, sont des expressions vides de sens pour un grand nombre.

--Pourtant, dit Leverdier, il y a encore du bon chez nos populations

rurales. Tu as dû le constater ces jours-ci, plus que jamais.

--Oui, sans doute, il y a encore du bon, il y a encore de la foi;

mais aussi il existe je ne sais quelle apathie, même au milieu de

l'effervescence actuelle. On sent qu'il faudrait peu de chose pour

tout compromettre, pour arrêter l'élan patriotique, et nous livrer,

impuissants, au pouvoir de nos ennemis. Les masses sont indignées

contre le gouvernement, mais elles ne voient pas ce que nous sentons,

toi et moi et quelques autres; elles ne voient pas que la politique

des ministres est d'inspiration maçonnique. Il faudrait quelque fait

éclatant pour leur crever les yeux; il faudrait prendre les loges en

flagrant délit de conspiration, les montrer au peuple décrétant notre

ruine. Nous savons, nous, que la secte infernale est au fond de ce

qui se passe. Mais comment le _prouver_, de manière à créer chez le

peuple la certitude voulue? Pour remuer les masses il faut des _faits

indéniables._ Une preuve par induction ne suffit pas. Que ne

donnerais-je pour pouvoir déchirer le voile qui cache à nos

compatriotes la perfidie des loges!

--J'ai souvent songé à cela, répond le journaliste. Si j'étais riche,

il me semble que je dépenserais volontiers toute ma fortune à

fabriquer une clé d'or assez longue pour ouvrir toutes les loges et

toutes les arrière-loges du pays.

--Je ne crois guère à la puissance de l'or pour le bien. Il est tout

puissant pour le mal; mais nous ne voyons pas que Notre-Seigneur et

les Apôtres s'en soient beaucoup servis pour fonder l'Église et

convertir le monde. C'est par le dévouement et le sacrifice qu'ils

ont changé la face de la terre. Si nous ne réussissons pas mieux, mon

cher ami, soyons en convaincus, c'est parce que nous ne savons pas

nous immoler.

--Pourtant, sans nous vanter, dit Leverdier, il me semble que nous

pouvons nous rendre le témoignage de travailler, avec un vrai

désintéressement, pour la cause que nous défendons. Ni toi, ni moi,

ni plusieurs autres que je pourrais nommer n'avons pour mobile notre

avancement personnel.

--Sans doute, nous avons un certain désintéressement; mais il ne faut

pas confondre le désintéressement avec l'esprit de sacrifice. Un

homme est _désintéressé_ lorsqu'il prête son capital sans exiger le

moindre intérêt; mais fait-il un véritable sacrifice? J'ai bien peur

que si nous nous examinions de près, notre esprit de sacrifice ne

nous paraîtrait pas dépasser les limites d'une vertu fort ordinaire.

Supposons que, pendant que nous parlons, un ange viendrait tout à

coup nous dire, de la part de Dieu, que notre cause triompherait si

nous consentions à perdre la vie, ou l'honneur, ou même la santé; si

nous voulions passer le reste de nos jours privés de la parole ou de

la vue; quelle serait notre réponse, mon pauvre ami!

--Toi, au moins, je le sais, tu consentirais à n'importe quel

sacrifice!

--Hélas! je n'en suis pas aussi certain que toi.

* * * * *

Le quatrième jour, le _Mercure_ sortit de son mutisme et consacra

un article à la brûlante question du jour. Dès les premières lignes,

la noire trahison éclata. Voici ce que disait ce journal:

"Depuis plus de deux semaines un vent de révolution souffle sur notre

province. Nous l'avouons, nous nous sommes laissé entraîner par le

courant, par l'affolement général. Sans être allés aussi loin que

plusieurs de nos confrères, nous avons écrit des choses que nous

regrettons. Après trois jours de silence et de réflexion, nous voyons

que c'est notre devoir de revenir sur nos pas et nous le faisons

courageusement. Revenir sur ses pas n'est pas une opération qui

flatte l'amour-propre du journaliste, mais c'est parfois un devoir,

un devoir aussi impérieux que désagréable. Quand celui qui a la

mission de guider l'opinion s'aperçoit qu'il fait fausse route, ce

serait pour lui un crime sans nom que de persévérer, par orgueil,

dans la voie néfaste où il s'est engagé. Ce crime nous ne le

commettrons pas; nous ferons notre devoir, quelque pénible qu'il

soit.

"Où peut, où doit nous conduire l'agitation fiévreuse dans laquelle

la province est plongée depuis quinze jours? À quoi cette campagne

dans laquelle nous nous sommes engagés, si inconsidérément, va-t-elle

aboutir? À rien du tout, ou bien à la guerre civile. Et c'est parce

que cette réponse s'impose à notre esprit avec la même force que la

lumière du soleil frappe nos yeux, que nous avons pris la

détermination de crier à nos compatriotes: Arrêtez! pendant qu'il est

encore temps.

"Les violences de langage de quelques-uns des agitateurs parmi nous

ont profondément irrité les populations des provinces anglaises.

"Nous ne pouvons pas espérer que la politique séparatiste y reçoive

le moindre appui. Dans la nouvelle Chambre il n'y aura pas dix

députés des autres provinces qui consentiront à la sortie de notre

province de la Confédération. Quand même les soixante-cinq députés

que nous envoyons à Ottawa seraient unanimes à demander cette sortie,

jamais ils ne pourraient l'obtenir par des voies constitutionnelles.

"Donc, comme nous le disions tout à l'heure, la campagne inconsidérée

dans laquelle nous nous sommes lancés aboutira infailliblement, soit

à rien du tout, soit à la guerre civile. À la guerre civile, il ne

faut pas songer. Pourquoi, alors, nous donner tant de mal pour nous

trouver en face d'un résultat radicalement nul?

"Sans doute, le projet que le gouvernement a soumis n'est pas

acceptable dans sa forme actuelle. Il devra être modifié dans

plusieurs de ses détails. La province doit exiger des garanties.

Mais, en même temps, si nous voulons être vraiment utiles à notre

pays, si nous voulons être des patriotes pratiques, et non pas des

utopistes et des visionnaires, il nous faut accepter le projet

gouvernemental en principe et abandonner toute idée de séparation.

Quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas écarter l'union

fédérative des provinces. Dès lors, la seule politique sage

n'est-elle pas de travailler à rendre cette union la plus acceptable

possible?"

* * * * *

Cet article habile et perfide, que Montarval lui-même avait sans

doute rédigé, produisit par toute la province un grand émoi. Il donna

le ton à presque tous les journaux ci-devant ministériels qui, les

uns après les autres, rentrèrent dans les rangs et répétèrent, avec

quelques amplifications et variantes, les sophismes du _Mercure_. Il

ne resta guère que la _Nouvelle-France_, à Québec, et le _Drapeau

national_, à Montréal, pour défendre la politique de séparation.

Le _Progrès catholique_, de Saint-Simon, continua à compromettre, par

ses sorties de plus en plus violentes, la cause dont il se disait

l'unique soutien véritable. Les journaux radicaux demandaient

toujours ouvertement l'union législative; mais leur voix n'avait que

peu d'écho. Le péril, pour la cause nationale, c'était la perfide

politique du gouvernement: une union législative habilement déguisée

sous le nom et les apparences d'une confédération.

* * * * *

Les journalistes ministériels étaient rentrés dans les rangs,

ainsi qu'un grand nombre de chefs et de sous-chefs, de capitaines et

de lieutenants. Il n'était guère plus possible de continuer les

réunions populaires hostiles à la politique gouvernementale. Les

orateurs faisaient défaut partout. Les uns se disaient malades, ou

trop occupés; d'autres avouaient cyniquement qu'ils avaient changé

d'opinion, que les idées du _Mercure_ leur paraissaient sages. De

tous ceux qui avaient l'habitude de la parole, Lamirande et Leverdier

restaient presque seuls pour faire la lutte. Ils avaient beau se

multiplier ils ne pouvaient pas être partout en même temps. Beaucoup

d'assemblées convoquées par le comité national durent être

contremandées; d'autres eurent lieu, mais tournèrent au profit des

_lâcheurs_. Les ministres français commençaient à se montrer dans

certaines parties de la province. Ils furent quelque peu sifflés,

mais quinze jours auparavant on les aurait lapidés.

Cependant, malgré ce revirement des journalistes, des orateurs

politiques et des organisateurs d'élections, le gouvernement n'osait

pas encore risquer la bataille suprême. Les _brefs_, attendus de jour

en jour, ne venaient pas. Les couches profondes du peuple étaient

encore indignées contre les ministres et fortement attachées à

Lamirande qui inspirait une grande confiance partout où il se

montrait. Le terrain n'était donc pas suffisamment préparé pour

assurer la victoire aux ministres. Tant que Lamirande serait debout,

le gouvernement ne pouvait pas compter avec certitude sur le

triomphe. Il fallait abattre ce gêneur. Mais comment?

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 16 / 48 题