Gratia super gratiam, mulier sancta
et pudorata.
La femme sainte et pleine de pudeur,
est une grâce qui passe toute grâce.
Eccli. XXVI, 19.
Jetons un regard sur le passé.
Quinze années avant les événements que nous venons de relater, Joseph
Lamirande, âgé de vingt-cinq ans, venait d'être admis à la pratique
de la médecine. Il avait choisi cette profession uniquement pour
faire du bien à ses semblables; car une modeste aisance que lui avait
laissée son père, le dispensait de gagner son pain de chaque jour. Il
savait, toutefois, que l'aisance n'est pas donnée à quelques
privilégiés pour qu'ils passent leurs jours dans l'oisiveté et la
mollesse. Au contraire, plus l'homme est débarrassé des soucis
matériels de l'existence, plus il doit consacrer sa vie au service du
prochain. Celui qui ne se procure le nécessaire qu'au prix d'un rude
et incessant labeur est quelque peu excusable de songer à lui-même
d'abord, aux autres ensuite. Mais le chrétien que Dieu a exempté du
soin de pourvoir à sa propre subsistance, n'est-il pas tenu à se
dépenser pour les autres? C'était donc pour se rendre utile à ses
concitoyens que Lamirande avait embrassé la profession médicale. Il
devint bientôt notoire que ceux qui pouvaient payer les services d'un
homme de l'art ne devaient pas s'adresser à lui. Les très pauvres
étaient ses seuls patients; et il les soignait avec la même
attention, la même assiduité que met dans l'exercice de sa profession
auprès des riches le médecin qui a la légitime ambition de se créer
une clientèle lucrative.
Le jeune docteur Lamirande était lié d'amitié, depuis longtemps, avec
la famille Leverdier, dont le chef était mort, laissant une veuve et
des orphelins dans des circonstance difficiles. Lamirande avait aidé
la mère à faire instruire ses enfants. L'aîné, Paul, plus jeune de
quelques années seulement que son protecteur, doué d'un talent
brillant, s'était livré de bonne heure au journalisme. Lamirande le
suivait avec intérêt, le dirigeait par ses bons conseils, et
entrevoyait avec satisfaction le jour où son jeune ami serait à la
tête d'un journal et pourrait donner libre carrière à son ardent
patriotisme. Les deux hommes s'aimaient comme des frères.
Du vivant du père, la famille Leverdier avait adopté une orpheline,
Marguerite Planier, un peu plus âgée que Paul. Douce, affectueuse,
dévouée, intelligente, les qualités de son esprit et de son coeur
l'emportaient même sur les charmes de son visage qui était cependant
d'une beauté peu ordinaire.
Dans son immortel poème, le chantre des Acadiens peint son héroïne,
Évangéline, par ce vers remarquable, l'un des plus beaux de la langue
anglaise:
When she had passed, it seemed like the ceasing of exquisite music.
"Quand elle s'était éloignée, on aurait dit qu'une musique exquise
avait cessé de se faire entendre."
Cette harmonie délicieuse, Lamirande voulut en jouir toute sa vie.
Un soir du mois de juin, il se promenait avec son ami sur les
hauteurs de Sainte-Foye, sous les beaux arbres qui bordent chaque
côté du chemin et dont les branches gracieusement courbées se
joignent et se confondent, formant un long tunnel de verdure.
--Mon ami, dit le jeune médecin, que dirais-tu si un lien nouveau
s'ajoutait à ceux qui nous unissent déjà?
--Je dirais que voilà un nouveau bonheur pour moi, répondit
Leverdier avec enthousiasme. Mais quel est ce nouveau lien? Pourtant
je le devine, et pour cela je n'ai pas besoin d'être sorcier. Tout
sage que tu es, les battements de ton coeur sont assez visibles,
crois-m'en. Tu aimes ma soeur adoptive, elle t'aime, et vous allez
vous marier; car rien ne s'y oppose et personne n'interviendra pour
gâter votre bonheur. Certes, ce n'est pas comme dans les romans où le
héros et l'héroïne ne parviennent à s'unir qu'après s'être arraché
tous les cheveux, avoir versé des torrents de larmes et essayé de
débarrasser la terre de leur inutile présence. Vous n'en serez pas
moins heureux.... Mais soyons sérieux. Vraiment, je suis enchanté....
--Et pourtant je ne t'ai pas encore dit de quoi il s'agit, dit
Lamirande en souriant doucement. Avoue que les prémisses posées ne
renferment pas les conclusions. Je songeais peut-être à te proposer
la fondation d'un journal....
--Cependant, je ne me trompe pas, dit avec impétuosité le jeune
homme.
--Eh bien! mon cher ami, répondit Lamirande, devenu grave, tu ne te
trompes pas. Je ne puis te dire combien je suis heureux de voir que
ce projet t'agrée. J'avais peur....
--Tu avais peur de quoi? Tu es trop sincère pour dire que tu ne te
croyais pas digne d'entrer dans notre famille! de quoi donc avais-tu
peur?
--Toi qui es si bon devineur, tu dois être capable de te l'imaginer.
--Non, j'avoue qu'ici je perds mon latin entièrement.
--Je craignais de trouver en toi un rival!
--Un rival!
--Mais oui! tu n'ignores pas que Marguerite n'est pas plus ta soeur
qu'elle n'est la mienne; et je ne conçois pas qu'on puisse la
connaître comme tu la connais sans l'aimer... comme je l'aime.
--Si c'est là toute ta crainte, rassure-toi. J'aime ma grande soeur
Marguerite comme ma jeune soeur Hélène, et pas autrement. L'idée
qu'elle doit être ta femme, loin de me causer le plus léger chagrin,
me remplit de bonheur.... Du reste, tu le sais, d'ici à longtemps mes
jeunes frères auront besoin de moi. Je ne pourrai même pas songer à
me marier avant dix ans.
Longtemps les deux amis se promenèrent sous les beaux arbres,
devisant sur le grand bonheur qui était entré dans la vie de l'un
d'eux et que l'autre partageait fraternellement. Le soleil s'enfonça
derrière les Laurentides empourprées; les ombres, les frais et le
silence du soir se répandirent sur la campagne endormie; et les deux
heureux causaient toujours. Leurs coeurs étaient calmes comme la
nature en ce moment. Il leur semblait que jamais les grands ormes
caressés doucement par la brise ne seraient dépouillés de leur parure
ni tordus par les tempêtes de l'automne; il leur semblait aussi que
jamais la paix et la joie qui remplissaient leur âme ne pourraient
faire place à l'inquiétude, à la tristesse, à l'amertume.
Enfin, ils se dirigèrent vers la ville. En passant devant la chapelle
de Notre-Dame-du-Chemin, dont la porte était encore ouverte,
Lamirande, poussée par une sorte d'inspiration, dit à son compagnon:
"Nous sommes heureux, n'oublions pas les malheureux. Parmi ceux que
nous aimons il y en a peut-être que la douleur accable. Entrons dire
un _Ave Maria_ pour celui ou celle des nôtres qui souffre le plus en
ce moment".
Sans aucun doute ce fut pour la soeur unique de Paul que les deux
amis, sans le savoir, offrirent leur courte mais fervente prière.
Hélène Leverdier avait seize ans. Joyeuse, enjouée, charmante, ses
grands yeux gris riaient toujours et n'avaient jamais pleuré depuis
la mort de son père. Elle était la vie de la maison. Quelles rêveries
innocentes passaient par cette jeune tête? Nul n'aurait pu les
deviner; elle-même n'aurait guère pu les définir. Lamirande la
regardait comme une enfant et la traitait comme si elle eût été
réellement la soeur de celle qu'il voulait épouser. Voyait-elle que
Larnirande et Marguerite s'aimaient? Aimait-elle cet homme grave,
plus âgé qu'elle de près de dix ans? Savait-elle seulement ce que
c'est que l'amour? Elle n'aurait probablement pas pu répondre à ces
questions. Elle ne s'était rendu compte que d'une chose, c'est
qu'elle était parfaitement heureuse lorsque Lamirande était auprès
d'elle et que, sans être malheureuse lorsqu'il n'y était pas, elle
attendait toujours son arrivée avec impatience.
Ce même soir du mois de juin, à l'heure du crépuscule, Marguerite fît
à Hélène la douce confidence de son bonheur. Un sanglot navrant et
une expression d'indicible douleur firent comprendre à Marguerite ce
que jusque-là Hélène elle-même avait à peine soupçonné.
--Pauvre sceur! s'écria l'aînée en ouvrant ses bras à l'enfant.
Hélène s'y jeta et pleura longtemps. Enfin, elle put murmurer:
--Tu as surpris un secret que j'ignorais presque moi-même.... Qu'il
n'en soit plus jamais question, même entre nous. Oublie ce que tu as
vu; ou si tu ne peux l'oublier, n'y pense qu'en priant pour moi....
Mon coeur est brisé, mais avec la grâce de Dieu il ne deviendra pas
coupable. Prie pour moi, chère Marguerite, afin que je ne t'envie
jamais ton bonheur!
Marguerite ne put que répéter en serrant l'enfant sur son coeur:
--Pauvre soeur! Pauvre soeur!
Devenue la femme de Lamirande, Marguerite fut heureuse; mais le
souvenir de ce soir d'été, de ce pâle visage angoissé, entrevu à la
lumière indécise du crépuscule, la poursuivait toujours et tempérait
son bonheur d'une amertume salutaire.
Pour Hélène, elle avait lutté et prié; et elle avait remporté la
victoire que Dieu accorde toujours à ceux qui luttent et qui prient;
victoire qui ne supprime pas la souffrance mais qui la rend
supportable en la sanctifiant. Personne, à part Marguerite, ne
s'était jamais douté de la blessure, puis de la cicatrice qu'elle
portait au coeur. La jeune fille enjouée était subitement devenue
grave, sans mélancolie, voilà tout ce que le monde avait remarqué.
Ses grands yeux ne riaient plus, mais ils avaient acquis une
profondeur et une douceur infinies.
* * * * *
Les anges que Dieu donna à Lamirande ne firent que passer sur la
terre pour s'envoler aussitôt au ciel; tous, moins la petite Marie.
Malgré le chagrin naturel que lui causa la perte de ses enfants, le
jeune médecin s'inquiétait parfois de l'intensité de son bonheur
domestique. Si je fais un peu de bien à mes semblables, se disait-il,
n'en suis-je pas amplement récompensé dès cette vie? Et S'il faut
souffrir pour mériter le ciel, que deviendrai-je, ô mon Dieu!
Cependant, il ne demandait pas d'épreuves, croyant humblement que le
ciel ne lui en envoyait pas à cause de sa faiblesse.
Quelques années avant l'époque où s'ouvre notre récit, il était entré
dans la vie politique, par pur dévouement, pour mieux servir l'Église
et la Patrie. La pensée d'arriver par ce moyen aux honneurs ne lui
vint seulement pas à l'esprit. Et pourtant il aurait pu légitimement
aspirer aux premières places, car il était doué d'une intelligence
supérieure, d'une éloquence peu ordinaire, d'un extérieur agréable,
d'un caractère sympathique. Mais il avait remarqué que ceux qui
recherchent les grandes charges de l'État n'en font pas toujours, une
fois qu'ils les ont obtenues, un usage utile au pays; et craignant de
faire comme tant d'autres, il se contenta de son titre de simple
député au parlement fédéral.
Son ami, Paul Leverdier, avec son aide, avait enfin réussi à fonder
un journal libre de toute attache de parti: la _Nouvelle-France_.
Revenons maintenant à l'année 1945.