Table des matières

_AVERTISSEMENT_

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

_AVERTISSEMENT__

_Dans cette étude passionnelle, nous avons voulu aussi et

principalement évoquer une Ville, la Ville comme un personnage

essentiel, associé aux états d'âme, qui conseille, dissuade,

détermine à agir._

_Ainsi, dans la réalité, cette Bruges, qu'il nous a plu d'élire,

apparaît presque humaine... Un ascendant s'établit d'elle sur ceux

qui y séjournent._

_Elle les façonne selon ses sites et ses cloches._

_Voilà ce que nous avons souhaité de suggérer: la Ville

orientant une action; ses paysages urbains, non plus seulement

comme des toiles de fond, comme des thèmes descriptifs un peu

arbitrairement choisis, mais liés à l'événement même du livre._

_C'est pourquoi il importe, puisque ces décors de Bruges

collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici,

intercalés entre les pages: quais, rues désertes, vieilles

demeures, canaux, béguinage, églises, orfèvrerie du culte,

beffroi, afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence

et l'influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux

voisines, sentent à leur tour l'ombre des hautes tours allongée

sur le texte._

I

Le jour déclinait, assombrissant les corridors de la grande

demeure silencieuse, mettant des écrans de crêpe aux vitres.

Hugues Viane se disposa à sortir, comme il en avait l'habitude

quotidienne à la fin des après-midi. Inoccupé, solitaire, il

passait toute la journée dans sa chambre, une vaste pièce au

premier étage, dont les fenêtres donnaient sur le quai du Rosaire,

au long duquel s'alignait sa maison, mirée dans l'eau.

Il lisait un peu: des revues, de vieux livres; fumait beaucoup;

rêvassait à la croisée ouverte par les temps gris, perdu dans ses

souvenirs.

Voilà cinq ans qu'il vivait ainsi, depuis qu'il était venu se

fixer à Bruges, au lendemain de la mort de sa femme. Cinq ans

déjà! Et il se répétait à lui-même: «Veuf! Être veuf! Je suis le

veuf!» Mot irrémédiable et bref! d'une seule syllabe, sans écho.

Mot impair et qui désigne bien l'être dépareillé.

Pour lui, la séparation avait été terrible: il avait connu l'amour

dans le luxe, les loisirs, le voyage, les pays neufs renouvelant

l'idylle. Non seulement le délice paisible d'une vie conjugale

exemplaire, mais la passion intacte, la fièvre continuée, le

baiser à peine assagi, l'accord des âmes, distantes et jointes

pourtant, comme les quais parallèles d'un canal qui mêle leurs

deux reflets.

Dix années de ce bonheur, à peine senties, tant elles avaient

passé vite!

Puis, la jeune femme était morte, au seuil de la trentaine,

seulement alitée quelques semaines, vite étendue sur ce lit du

dernier jour, où il la revoyait à jamais: fanée et blanche comme

la cire l'éclairant, celle qu'il avait adorée si belle avec son

teint de fleur, ses yeux de prunelle dilatée et noire dans de la

nacre, dont l'obscurité contrastait avec ses cheveux, d'un jaune

d'ambre, des cheveux qui, déployés, lui couvraient tout le dos,

longs et ondulés. Les Vierges des Primitifs ont des toisons

pareilles, qui descendent en frissons calmes.

Sur le cadavre gisant, Hugues avait coupé cette gerbe, tressée en

longue natte dans les derniers jours de la maladie. N'est-ce pas

comme une pitié de la mort? Elle ruine tout, mais laisse intactes

les chevelures. Les yeux, les lèvres, tout se brouille et

s'effondre. Les cheveux ne se décolorent même pas. C'est en eux

seuls qu'on se survit! Et maintenant, depuis les cinq années déjà,

la tresse conservée de la morte n'avait guère pâli, malgré le sel

de tant de larmes.

Le veuf, ce jour-là, revécut plus douloureusement tout son passé,

à cause de ces temps gris de novembre où les cloches, dirait-on,

sèment dans l'air des poussières de sons, la cendre morte des

années.

Il se décida pourtant à sortir, non pour chercher au dehors

quelque distraction obligée ou quelque remède à son mal. Il n'en

voulait point essayer. Mais il aimait cheminer aux approches du

soir et chercher des analogies à son deuil dans de solitaires

canaux et d'ecclésiastiques quartiers.

En descendant au rez-de-chaussée de sa demeure, il aperçut, toutes

ouvertes sur le grand corridor blanc, les portes d'ordinaire

closes.

Il appela dans le silence sa vieille servante: «Barbe!...

Barbe!...»

Aussitôt la femme apparut dans l'embrasure de la première porte,

et devinant pourquoi son maître l'avait hélée:

--Monsieur, fît-elle, j'ai dû m'occuper des salons aujourd'hui,

parce que demain c'est fête.

--Quelle fête? demanda Hugues, l'air contrarié.

--Comment! monsieur ne sait pas? Mais la fête de la Présentation

de la Vierge. Il faut que j'aille à la messe et au salut du

Béguinage. C'est un jour comme un dimanche. Et puisque je ne peux

pas travailler demain, j'ai rangé les salons aujourd'hui.»

Hugues Viane ne cacha pas son mécontentement. Elle savait bien

qu'il voulait assister à ce travail-là. Il y avait, dans ces deux

pièces, trop de trésors, trop de souvenirs d'Elle et de

l'autrefois pour laisser la servante y circuler seule. Il désirait

pouvoir la surveiller, suivre ses gestes, contrôler sa prudence,

épier son respect. Il voulait manier lui-même, quand il les

fallait déranger pour l'enlèvement des poussières, tel bibelot

précieux, tels objets de la morte, un coussin, un écran qu'elle

avait fait elle-même. Il semblait que ses doigts fussent partout

dans ce mobilier intact et toujours pareil, sofas, divans,

fauteuils où elle s'était assise, et qui conservaient pour ainsi

dire la forme de son corps. Les rideaux gardaient les plis

éternisés qu'elle leur avait donnés. Et dans les miroirs, il

semblait qu'avec prudence il fallût en frôler d'éponges et de

linges la surface claire pour ne pas effacer son visage dormant au

fond. Mais ce que Hugues voulait aussi surveiller et garder de

tout heurt, ce sont les portraits de la pauvre morte, des

portraits à ses différents âges, éparpillés un peu partout, sur la

cheminée, les guéridons, les murs; et puis surtout--un accident à

cela lui aurait brisé toute l'âme--le trésor conservé de cette

chevelure intégrale qu'il n'avait point voulu enfermer dans

quelque tiroir de commode ou quelque coffret obscur--c'aurait été

comme mettre la chevelure dans un tombeau!--aimant mieux,

puisqu'elle était toujours vivante, elle, et d'un or sans âge, la

laisser étalée et visible comme la portion d'immortalité de son

amour!

Pour la voir sans cesse, dans le grand salon toujours le même,

cette chevelure qui était encore Elle, il l'avait posée là sur le

piano désormais muet, simplement gisante--tresse interrompue,

chaîne brisée, câble sauvé du naufrage! Et, pour l'abriter des

contaminations, de l'air humide qui l'aurait pu déteindre ou en

oxyder le métal, il avait eu cette idée, naïve si elle n'eût pas

été attendrissante, de la mettre sous verre, écrin transparent,

boîte de cristal où reposait la tresse nue qu'il allait chaque

jour honorer.

Pour lui, comme pour les choses silencieuses qui vivaient autour,

il apparaissait que cette chevelure était liée à leur existence et

qu'elle était l'âme de la maison.

Barbe, la vieille servante flamande, un peu renfrognée, mais

dévouée et soigneuse, savait de quelles précautions il fallait

entourer ces objets et n'en approchait qu'en tremblant. Peu

communicative, elle avait les allures, avec sa robe noire et son

bonnet de tulle blanc, d'une soeur tourière. D'ailleurs, elle

allait souvent au Béguinage voir son unique parente, la soeur

Rosalie, qui était béguine.

De ces fréquentations, de ces habitudes pieuses, elle avait gardé

le silence, le glissement qu'ont les pas habitués aux dalles

d'église. Et c'est pour cela, parce qu'elle ne mettait pas de

bruit ou de rires autour de sa douleur, que Hugues Viane s'en

était si bien accommodé depuis son arrivée à Bruges. Il n'avait

pas eu d'autre servante et celle-ci lui était devenue nécessaire,

malgré sa tyrannie innocente, ses manies de vieille fille et de

dévote, sa volonté d'agir à sa guise, comme aujourd'hui encore où,

à cause d'une fête anodine le lendemain, elle avait bouleversé les

salons à son insu et en dépit de ses ordres formels.

Hugues attendit pour sortir qu'elle eût rangé les meubles,

s'assura que tout ce qui lui était cher fût intact et remis en

place. Puis tranquillisé, les persiennes et les portes closes, il

se décida à son ordinaire promenade du crépuscule, bien qu'il ne

cessât pas de pluviner, bruine fréquente des fins d'automne,

petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l'eau, faufile l'air,

hérisse d'aiguilles les canaux planes, capture et transit l'âme

comme un oiseau dans un filet mouillé, aux mailles interminables!

Bruges-la-Morte · 第 3 / 17 题