lui raconterent tout ce qui leur etait arrive, en disant: "Le seigneur
de ce pays-la nous a parle durement, et il nous a pris pour des espions,
qui venaient observer le royaume. Nous lui avons repondu: Nous sommes
gens paisibles et tres-eloignes d'avoir aucun mauvais dessein. Nous
etions douze freres, tous enfants d'un meme pere; l'un n'y est plus, et
le plus jeune est avec notre pere au pays de Chanaan. Il nous a repondu:
Je veux eprouver s'il est vrai que vous n'ayez que des pensees de paix.
Laissez-moi donc ici l'un de vos freres; prenez le ble qui vous est
necessaire pour vos maisons, et vous en allez; et amenez-moi le plus
jeune de vos freres, afin que je sache que vous n'etes point des
espions; que vous puissiez ensuite ramener avec vous celui que je
retiens prisonnier, et qu'il vous soit permis a l'avenir d'acheter ici
ce que vous voudrez." Apres avoir ainsi parle a leur pere, comme ils
jetaient leur ble hors de leurs sacs, ils trouverent chacun leur argent
lie a l'entree du sac, et ils en furent tous epouvantes. Alors Jacob,
leur pere, leur dit: "Vous me reduisez a etre sans enfants; Joseph n'est
plus, Simeon n'est plus, et vous voulez encore m'enlever Benjamin. Tous
ces maux sont retombes sur moi." Ruben lui repondit: "Faites mourir mes
deux enfants, si je ne vous le ramene pas. Confiez-le-moi, et je vous le
rendrai certainement."--"Non, dit Jacob, mon fils n'ira point avec vous.
Son frere est mort, et je n'ai plus que lui. S'il lui arrive quelque
malheur au pays ou vous allez, vous accablerez ma vieillesse d'une
douleur qui m'emportera dans le tombeau."
Les enfants de Jacob retournent en Egypte avec Benjamin.
Cependant la famine desolait extraordinairement tout le pays, et le ble
que les enfants de Jacob avaient apporte d'Egypte etant consomme, Jacob
leur dit: "Retournez en Egypte pour nous acheter encore un peu de ble."
Juda lui repondit: "Celui qui commande en ce pays-la nous a declare sa
volonte avec serment, en disant: "Vous ne verrez point mon visage, a
moins que vous n'ameniez avec vous le plus jeune de vos freres." Si vous
voulez donc l'envoyer avec nous, nous irons ensemble, et nous acheterons
ce qui vous est necessaire. Si vous ne voulez pas nous n'irons point:
car cet homme, comme nous vous l'avons dit plusieurs fois, nous a
declare que nous ne verrions point son visage, si nous n'avions avec
nous notre jeune frere." Israel leur dit: "C'est pour mon malheur que
vous lui avez appris que vous aviez encore un autre frere." Mais ils lui
repondirent: "Il nous demanda par ordre toute la suite de notre famille:
si notre pere vivait; si nous avions encore un frere: et nous lui
repondimes conformement a ce qu'il nous avait demande. Pouvions-nous
deviner qu'il nous dirait: Amenez avec vous votre jeune frere?" Juda dit
encore a son pere: "Envoyez l'enfant avec moi, afin que nous puissions
partir et avoir de quoi vivre, et que nous ne mourions pas, nous et nos
petits enfants. Je me charge de cet enfant, et c'est a moi que vous en
demanderez compte. Si je ne le ramene, et si je ne vous le rends pas, je
consens que vous ne me pardonniez jamais cette faute. Si nous n'avions
point tant differe, nous serions deja revenus une seconde fois." Israel
leur pere dit donc: "Si c'est une necessite absolue, faites ce que vous
voudrez. Prenez avec vous des meilleurs fruits de ce pays-ci, pour en
faire present a celui qui commande; un peu de resine, de miel, de
storax, de myrrhe, de terebenthine et d'amandes. Portez aussi deux fois
autant d'argent qu'au premier voyage, et reportez celui que vous avez
trouve dans vos sacs, de peur que ce ne soit une meprise. Enfin menez
votre frere avec vous, et allez vers cet homme. Je prie mon Dieu, le
Dieu tout-puissant, de vous le rendre favorable, afin qu'il renvoie avec
vous votre frere qu'il tient prisonnier, et Benjamin que je vous confie.
Quant a moi, si je dois etre prive d'enfants, que j'en sois prive." Ils
prirent donc avec eux les presents, et le double de l'argent qu'ils
avaient la premiere fois, avec Benjamin; et etant partis, ils arriverent
en Egypte, ou ils se presenterent devant Joseph. Joseph les ayant vus,
et Benjamin avec eux, dit a son intendant: "Faites entrer ces hommes
chez moi; faites tuer quelque bete et faites-la preparer, parce qu'ils
mangeront a midi avec moi." L'intendant executa ce qui lui avait ete
commande, et les fit entrer dans la maison. Alors etant saisis de
crainte, ils s'entre-disaient: "C'est sans doute a cause de cet argent
que nous avons remporte dans nos sacs, qu'il nous a fait entrer ici,
pour faire retomber sur nous ce reproche, et nous opprimer en nous
reduisant en servitude, et s'emparant de nos anes." C'est pourquoi etant
encore a la porte, ils s'approcherent de l'intendant de Joseph, ils lui
dirent: "Seigneur, nous vous supplions de nous ecouter. Nous sommes deja
venus une fois acheter du ble: et apres l'avoir achete, lorsque nous
fumes arrives a l'hotellerie, en ouvrant nos sacs, nous y trouvames
notre argent, que nous vous rapportons maintenant au meme poids. Et nous
vous en rapportons encore d'autre, pour acheter ce qui nous est
necessaire: mais nous ne savons en aucune sorte qui a pu remettre cet
argent dans nos sacs." L'intendant leur repondit: "Ayez l'esprit en
repos; ne craignez point. Votre Dieu, et le Dieu de votre pere vous a
donne des tresors dans vos sacs: car pour moi j'ai recu l'argent que
vous m'avez donne; et j'en suis content." Il fit sortir aussi Simeon de
la prison et le leur amena. Apres les avoir fait entrer dans la maison,
il leur apporta de l'eau, ils se laverent les pieds, et il donna a
manger a leurs anes. Cependant ils tinrent leurs presents tout prets,
attendant que Joseph entrat sur le midi, parce qu'on leur avait dit
qu'ils devaient manger en ce lieu-la. Joseph etant donc entre dans sa
maison, ils lui offrirent leurs presents qu'ils tenaient en leurs mains,
et ils se prosternerent devant lui la face contre terre. Il les salua
aussi en leur faisant bon visage, et il leur demanda: "Votre pere, ce
bon vieillard dont vous m'aviez parle, vit-il encore? se porte-t-il
bien?" Ils lui repondirent: "Notre pere votre serviteur est encore en
vie, et il se porte bien." Ils s'inclinerent et se prosternerent. Joseph
levant les yeux, vit Benjamin son frere, fils de Rachel sa mere, et il
leur dit: "Est-ce la le plus jeune de vos freres dont vous m'aviez
parle? Mon fils, ajouta-t-il, que Dieu te soit misericordieux!" Et il se
hata de sortir, parce que ses entrailles avaient ete emues en voyant son
frere, et qu'il ne pouvait plus retenir ses larmes. Passant donc dans
une autre chambre, il pleura. Et apres s'etre lave le visage, il revint
se faisant violence, et il dit a ses gens: "Servez a manger." On servit
Joseph a part, et ses freres a part, et les Egyptiens qui mangeaient
avec lui furent aussi servis a part (car il n'est pas permis aux
Egyptiens de manger avec les Hebreux; ils croient qu'un pareil festin
serait profane). Ils s'assirent, donc en presence de Joseph, l'aine le
premier selon son rang et le plus jeune selon son age. Et ils furent
extremement surpris. On leur apporta des portions de sa part, et il se
trouva que la part de Benjamin etait cinq fois plus grande que les parts
de tous les autres. Ils burent ainsi avec Joseph, et firent grande
chere.
Joseph fait mettre sa coupe dans le sac de Benjamin.
Or Joseph donna cet ordre a l'intendant de sa maison, et lui dit:
"Mettez dans le sac de ces gens autant de ble qu'ils pourront en
contenir, et l'argent de chacun a l'entree du sac; et mettez ma coupe
d'argent a l'entree du sac du plus jeune avec l'argent qu'il a donne
pour le ble." Cet ordre fut donc execute, et le lendemain des le matin
on les laissa aller avec leurs anes charges. Lorsqu'ils furent sortis de
la ville, comme ils n'avaient fait encore que peu de chemin, Joseph
appela l'intendant de sa maison, et lui dit: "Courez vite apres ces
gens, arretez-les, et leur dites: Pourquoi avez-vous rendu le mal pour
le bien? La coupe que vous avez derobee est celle dans laquelle mon
seigneur boit, vous avez fait une tres-mechante action." L'intendant fit
ce qui lui avait ete commande, et les ayant arretes, il leur dit tout ce
qu'il lui avait ete ordonne de leur dire. Ils lui repondirent: "Pourquoi
notre seigneur parle-t-il ainsi a ses serviteurs, et les croit-il
capables d'une action si honteuse? Nous vous avons rapporte du pays de
Chanaan l'argent que nous trouvames a l'entree de nos sacs. Comment donc
se pourrait-il faire que nous eussions derobe et enleve de la maison de
notre seigneur de l'or ou de l'argent? Que celui de vos serviteurs, quel
qu'il puisse etre, a qui l'on trouvera ce que vous cherchez, meure; et
nous serons esclaves de mon seigneur." Il leur dit: "Que ce que vous
prononcez soit execute, ou plutot que celui qui se trouvera avoir pris
ce que je cherche, soit mon esclave; pour vous, vous en serez
innocents." Ils dechargerent donc aussitot leurs sacs a terre, et chacun
ouvrit le sien; l'intendant les ayant fouilles en commencant depuis le
plus grand jusqu'au plus petit, trouva la coupe dans le sac de Benjamin.
Alors ils dechirerent leurs vetements, chacun rechargea son ane et ils
retournerent a la ville.
Juda s'offre a demeurer esclave au lieu de Benjamin.
Juda se presenta le premier avec ses freres devant Joseph qui n'etait
pas encore sorti du lieu ou il etait; et ils se prosternerent tous
ensemble a terre devant lui. Joseph leur dit: "Pourquoi avez-vous agi
ainsi avec moi?" Juda lui dit: "Que repondrons-nous a mon seigneur? Que
lui dirons-nous, et que pouvons-nous lui representer avec quelque ombre
de justice pour notre defense? Dieu a trouve l'iniquite de vos
serviteurs. Nous sommes tous les esclaves de mon seigneur, nous et celui
sur qui on a trouve la coupe." Joseph repondit: "Dieu me garde d'agir de
la sorte, que celui qui a pris ma coupe soit mon esclave; et pour vous
autres, allez en liberte retrouver votre pere." Juda s'approchant alors
plus pres de Joseph, lui dit avec assurance: "Mon seigneur, permettez,
je vous prie, a votre serviteur, de vous adresser la parole, et ne vous
mettez pas en colere contre votre esclave, car apres Pharaon, c'est vous
qui etes mon seigneur. Vous avez demande d'abord a vos serviteurs:
Avez-vous encore votre pere ou quelque autre frere? Et nous avons
repondu: Mon seigneur, nous avons un pere qui est vieux, et un jeune
frere qu'il a eu dans sa vieillesse, dont le frere, qui etait ne de la
meme mere, est mort; il ne reste plus que celui-la, et son pere l'aime
tendrement. Vous disiez alors a vos serviteurs: Amenez-le-moi, je serais
bien aise de le voir. Mais nous vous repondimes: Mon seigneur, cet
enfant ne peut quitter son pere; car s'il le quitte, il le fera mourir.
Vous disiez a vos serviteurs: Si le dernier de vos freres ne vient avec
vous, vous ne verrez plus mon visage. Lors donc que nous fumes retournes
vers notre pere, nous lui rapportames tout ce que vous aviez dit; et
notre pere nous ayant dit quelque temps apres: Retournez en Egypte pour
nous acheter encore un peu de ble, nous lui repondimes: Nous ne pouvons
y aller seuls. Si notre jeune frere vient avec nous, nous irons
ensemble: mais a moins qu'il ne vienne, nous n'osons nous presenter
devant celui qui commande dans ce pays-la. Il nous repondit: Vous savez
que j'ai eu deux fils de Rachel ma femme: l'un d'eux etant alle aux
champs, vous m'avez dit qu'une bete l'avait devore, et il ne parait
point jusqu'a cette heure. Si vous emmenez encore celui-ci, et qu'il lui
arrive quelque accident dans le chemin, vous accablerez ma vieillesse
d'une affliction qui la conduira dans le tombeau. Si je me presente donc
a mon pere, et que l'enfant n'y soit pas, il mourra, et vos serviteurs
accableront sa vieillesse d'une douleur qui le menera au tombeau. Que ce
soit donc plutot moi qui sois votre esclave, puisque je me suis rendu
caution de cet enfant, et que j'en ai repondu a mon pere, en lui disant:
Si je ne le ramene, je veux bien que mon pere m'impute cette faute, et
qu'il ne me la pardonne jamais. Ainsi je demeurerai votre esclave, et je
servirai monseigneur en la place de l'enfant, afin qu'il retourne avec
ses freres, car je ne puis pas retourner vers mon pere sans que l'enfant
soit avec nous, de peur que je ne sois moi-meme temoin de l'extreme
affliction qui accablera notre pere."
Joseph se fait connaitre a ses freres.
Joseph ne pouvait plus se retenir; et parce qu'il etait environne de
plusieurs personnes, il commanda que l'on fit sortir tout le monde, afin
que nul etranger ne fut present lorsqu'il se ferait connaitre a ses
freres. Alors les larmes lui tombant des yeux, il eleva fortement la
voix, qui fut entendue des Egyptiens et de toute la maison de Pharaon.
Et il dit a ses freres: "Je suis Joseph. Mon pere vit-il encore?" Mais
ses freres ne purent lui repondre, tant ils etaient saisis de frayeur.
Il leur parla donc avec douceur, et leur dit: "Approchez-vous de moi."
Et tous s'etant approches de lui, il ajouta: "Je suis Joseph votre frere
que vous avez vendu a des marchands qui m'ont amene en Egypte. Ne
craignez point, et ne vous affligez point de ce que vous m'avez vendu
pour etre conduit en ce pays-ci: car Dieu m'a envoye en Egypte avant
vous pour votre salut. Il y a deja deux ans que la famine a commence sur
la terre, il en reste encore cinq, pendant lesquels on ne pourra ni
labourer ni recueillir. Dieu m'a fait venir ici avant vous pour vous
conserver la vie, et afin que vous puissiez avoir des vivres pour
subsister. Ce n'est point par votre conseil que j'ai ete envoye ici,
mais par la volonte de Dieu, qui m'a rendu comme le pere de Pharaon, le
grand maitre de sa maison, et le prince de toute l'Egypte. Hatez-vous
d'aller trouver mon pere, et dites-lui: Voici ce que vous mande votre
fils Joseph: Dieu m'a rendu comme le maitre de toute l'Egypte: venez me
trouver, ne differez point. Vous demeurerez dans la terre de Goschene,
vous serez pres de moi, avec tout ce que vous possedez. Et je vous
nourrirai la, parce qu'il reste encore cinq annees de famine; de peur
qu'autrement vous ne perissiez avec toute votre famille et tout ce qui
est a vous. Vous voyez de vos yeux, vous et mon frere Benjamin, que
c'est moi-meme qui vous parle de ma propre bouche. Annoncez a mon pere
quelle est la gloire dont je suis ici comble, et tout ce que vous avez
vu dans l'Egypte. Hatez-vous de me l'amener." Et s'etant jete au cou de
Benjamin son frere pour l'embrasser, il pleura; et Benjamin pleura aussi
en le tenant embrasse. Joseph embrassa aussi tous ses freres, il pleura
sur chacun d'eux; et apres cela ils se rassurerent pour lui parler.
Aussitot il se repandit un grand bruit dans toute la cour du roi, et on
dit publiquement que les freres de Joseph etaient venus. Pharaon s'en
rejouit avec toute sa maison. Et il dit a Joseph qu'il donnat cet ordre
a ses freres: "Chargez vos anes de ble, et retournez en Chanaan; amenez
de la votre pere et toute votre famille, et venez me trouver. Je vous
donnerai tous les biens de l'Egypte, et vous serez nourris de tout ce
qu'il y a de meilleur dans cette terre. Ordonnez-leur aussi d'emmener
des chariots de l'Egypte, pour faire venir leurs femmes et leurs petits
enfants, et dites-leur: "Amenez votre pere, et hatez-vous de revenir le
plus tot que vous pourrez, ne regrettez pas vos ustensiles, car toutes
les richesses de l'Egypte seront a vous."
Les enfants d'Israel firent ce qui leur avait ete ordonne. Et Joseph
leur fit donner des chariots, selon l'ordre qu'il en avait recu de
Pharaon, et des vivres pour le chemin. Il commanda aussi que l'on donnat
deux robes a chacun de ses freres; mais il donna cinq des plus belles a
Benjamin, et trois cents pieces d'argent. Il envoya a son pere ce qui
suit: dix anes charges de ce qu'il y avait de mieux dans l'Egypte, et
autant d'anesses qui portaient du ble et du pain pour le chemin. Il
renvoya donc ainsi ses freres, et leur dit en partant. "Ne vous mettez
point en colere pendant le chemin." Ils vinrent donc de l'Egypte au pays
de Chanaan, vers Jacob leur pere. Et ils lui dirent cette grande
nouvelle: "Votre fils Joseph est vivant, et commande dans toute la terre
de l'Egypte." Ce que Jacob ayant entendu, il se reveilla comme d'un
profond sommeil, et cependant il ne pouvait croire ce qu'ils lui
disaient. Ses enfants insistaient au contraire, en lui rapportant
comment toute la chose s'etait passee. Enfin ayant vu les chariots, et
tout ce que Joseph lui envoyait, il reprit ses esprits; et il dit: "Je
n'ai plus rien a souhaiter, puisque mon fils Joseph vit encore: j'irai,
et je le verrai avant que je meure."
Jacob va en Egypte et s'y etablit.
Israel partit donc avec tout ce qu'il avait, et vint a Beer-Scheba; et
ayant immole en ce lieu des victimes au Dieu de son pere Isaac, il
l'entendit dans une vision pendant la nuit, qui l'appelait et lui
disait: "Jacob, Jacob." Il repondit: "Me voici." Et Dieu ajouta: "Je
suis le Tres-Fort, le Dieu de votre pere, ne craignez point, allez en
Egypte, car je vous y ferai devenir un grand peuple, j'irai la avec
vous, et je vous en ramenerai. Joseph aussi vous fermera les yeux de ses
mains." Jacob etant donc parti de Beer-Scheba, ses enfants l'amenerent
avec ses petits-enfants et leurs femmes, dans les chariots que Pharaon
avait envoyes pour faire venir ce bon vieillard, avec tout ce qu'il
possedait au pays de Chanaan; et il arriva en Egypte avec toute sa race,
ses enfants et petits-enfants; toutes les personnes de la maison de
Jacob etaient au nombre de septante. Or Jacob envoya Juda devant lui
vers Joseph pour l'avertir de sa venue, afin qu'il vint au-devant de lui
en la terre de Goschene. Quand Jacob y fut arrive, Joseph fit mettre les
chevaux a son chariot, et vint au meme lieu au-devant de son pere: en le
voyant, il se jeta a son cou, et l'embrassa en pleurant. Jacob dit a
Joseph: "Je mourrai maintenant avec joie, puisque j'ai vu ton visage, et
que tu vis encore. Joseph dit a ses freres et a toute la maison de son
pere: "Je vais dire a Pharaon que mes freres et tous ceux de la maison
de mon pere sont venus me trouver de la terre de Chanaan ou ils
demeuraient: que ce sont des pasteurs de brebis, qui s'occupent a
nourrir des troupeaux, et qu'ils ont amene avec eux leurs brebis, leurs
boeufs, et tout ce qu'ils pouvaient avoir. Et lorsque Pharaon vous fera
venir, et vous demandera: Quelle est votre occupation? Vous lui
repondrez: Vos serviteurs sont pasteurs depuis leur enfance jusqu'a
present, et nos peres l'ont toujours ete comme nous, vous direz ceci
pour pouvoir demeurer dans la terre de Goschene, parce que les Egyptiens
ont en abomination tous les pasteurs de brebis." Joseph etant donc alle
trouver Pharaon lui dit: "Mon pere et mes freres sont venus du pays de
Chanaan avec leurs brebis, leurs troupeaux et tout ce qu'ils possedent,
et ils se sont arretes en la terre de Goschene." Il presenta aussi au
roi cinq de ses freres. Et le roi leur ayant demande: "A quoi vous
occupez-vous?" Ils lui repondirent: "Vos serviteurs sont pasteurs de
brebis, comme l'ont ete nos peres. Nous sommes venus passer quelque
temps dans vos terres, parce que la famine est si grande dans le pays de
Chanaan, qu'il n'y a plus d'herbe pour les troupeaux de vos serviteurs.
Et nous vous supplions d'agreer que vos serviteurs demeurent dans la
terre de Goschene." Le roi dit donc a Joseph: "Votre pere et vos freres
sont venus vous trouver. Vous pouvez choisir dans toute l'Egypte;
faites-les demeurer dans l'endroit du pays qui vous paraitra le
meilleur, et donnez-leur la terre de Goschene. Si vous connaissez qu'il
y ait parmi eux des hommes habiles, donnez-leur l'intendance sur mes
troupeaux." Joseph introduisit ensuite son pere devant le roi, et il le
lui presenta. Jacob salua Pharaon, et lui souhaita toute sorte de
prosperites. Le roi lui ayant demande quel age il avait, il lui
repondit: "Les jours des annees de mes pelerinages sont au nombre de
cent trente; les jours des annees de ma vie ont ete peu nombreux et
mauvais, et n'ont point atteint les jours des annees de la vie de mes
peres, du temps de leurs pelerinages." Et apres avoir souhaite toute
sorte de bonheur au roi, il se retira. Joseph, selon le commandement de
Pharaon, mit son pere et ses freres en possession de Ramasses dans le
pays le plus fertile de l'Egypte. Et il les nourrissait avec toute la
maison de son pere, donnant a chacun ce qui lui etait necessaire pour
vivre.
Le pieux desir de Jacob.
Israel demeura donc en Egypte, c'est-a-dire dans la terre de Goschene,
dont il jouit comme de son bien propre, et ou sa famille s'accrut et se
multiplia extraordinairement. Il y vecut dix-sept ans; et tout le temps
de sa vie fut de cent quarante-sept ans. Comme il vit que le jour de sa
mort approchait, il appela son fils Joseph, et lui dit: "Si j'ai trouve
grace devant toi, mets ta main sous ma cuisse, et donne-moi cette marque
de la bonte que tu as pour moi, de me promettre avec verite que tu ne
m'enterreras point dans l'Egypte; mais que je reposerai avec mes peres;
que tu me transporteras hors de ce pays, et me mettras dans le sepulcre
de mes ancetres." Joseph lui repondit: "Je ferai ce que vous me
commandez."--"Jure-le-moi donc," dit Jacob. Et pendant que Joseph
jurait, Israel adora Dieu, se tournant vers le chevet de son lit.
Jacob adopte les deux fils de Joseph.
Un jour on vint dire a Joseph que son pere etait malade: alors prenant
avec lui ses deux fils Manasse et Ephraim, il alla le voir. On dit a
Jacob: "Voici votre fils Joseph qui vient vous rendre visite." Jacob
reprenant ses forces, se mit sur son seant, et il dit a Joseph lorsqu'il
fut entre: "Le Dieu tout-puissant m'a apparu a Luze qui est au pays de
Chanaan et m'ayant beni, il m'a dit: Je ferai croitre et multiplier
votre race: je vous rendrai le chef d'une multitude de peuples, et vous
donnerai cette terre, et a votre race apres vous, afin que vous la
possediez pour jamais. C'est pourquoi tes deux fils Ephraim et Manasse
que tu as eus en Egypte avant que je vinsse ici avec toi, seront a moi;
et ils seront mis au nombre de mes enfants, comme Ruben et Simeon[6].
Mais les autres que tu auras apres eux, seront a toi, et ils porteront
le nom de leurs freres dans les terres qu'ils possederont." Alors Jacob
voyant les fils de Joseph, lui demanda: "Qui sont ceux-ci?" Joseph lui
repondit: "Ce sont mes enfants, que Dieu m'a donnes en ce pays."
Approchez-les de moi, dit Jacob, afin que je les benisse." Car les yeux
d'Israel s'etaient obscurcis a cause de sa grande vieillesse, et il ne
pouvait bien voir. Les ayant donc fait approcher de lui, il les
embrassa; et il dit a son fils: "Dieu a voulu me donner la joie de te
voir, et il y ajoute encore celle de voir tes enfants." Joseph les ayant
retires d'entre les genoux de son pere, se prosterna devant lui a terre.
Et ayant mis Ephraim a sa droite, c'est-a-dire, a la gauche d'Israel, et
Manasse a sa gauche, c'est-a-dire, a la droite de son pere, il les
approcha tous deux de Jacob: celui-ci etendant la main droite, la mit
sur la tete d'Ephraim qui etait le plus jeune, et sa main gauche sur la
tete de Manasse qui etait l'aine, changeant ainsi ses deux mains de
place. Et benissant les enfants de Joseph, il dit: "Que le Dieu, en
presence de qui ont marche mes peres Abraham et Isaac, le Dieu qui m'a
nourri depuis ma jeunesse jusqu'a ce jour; que l'ange qui m'a delivre de
tous maux, benisse ces enfants: qu'ils portent mon nom, et les noms de
mes peres Abraham et Isaac, et qu'ils se multiplient de plus en plus sur
la terre." Mais Joseph voyant que son pere avait mis sa main droite sur
la tete d'Ephraim, en eut de la peine; et prenant la main de son pere,
il tacha de la lever de dessus la tete d'Ephraim, pour la mettre sur la
tete de Manasse, en disant a son pere: "Vos mains ne sont pas bien, mon
pere; car celui-ci est l'aine: mettez votre main droite sur sa tete."
Mais refusant de le faire, il lui dit: "Je le sais bien, mon fils, je le
sais bien: celui-ci sera aussi chef de peuples; et sa race se
multipliera; mais son frere qui est le plus jeune sera plus grand que
lui, et sa posterite se multipliera dans les nations." Jacob les benit
donc alors, et dit: "Israel sera beni en vous, et on dira: Que Dieu vous
benisse comme Ephraim et Manasse." Ainsi il mit Ephraim devant Manasse.
Il dit ensuite a Joseph son fils: "Vous voyez que je vais mourir: Dieu
sera avec vous, et il vous ramenera au pays de vos peres. Je vous donne
de plus qu'a vos freres cette part de mon bien que j'ai gagnee sur les
Amorrheens avec mon epee et mon arc."
[6] C'est de cette maniere qu'Ephraim et Manasse prennent la place de
Joseph leur pere dont, par consequent, le nom ne se trouve
mentionne nulle part dans l'expose des tribus. Il y avait donc, en
realite, treize tribus; mais on n'en comptait cependant que douze,
parce que celle de Levi (l'administrateur du culte) n'avait pas
d'heritage forme d'un seul tout. Les descendants de Levi avaient
leurs habitations dans les principales villes du royaume, pour
qu'il se trouvat partout des hommes en etat de surveiller le culte
du vrai et unique Dieu; des hommes aptes a donner l'instruction
religieuse et l'enseignement dans la loi de Moise.
Mort de Jacob et de Joseph.