II

Un intérieur.

Les portes de l'hôtel s'ouvrirent devant un cabriolet d'une coupe

élégante et attelé d'un fort bel alezan. Un homme en descendit, gravit

rapidement le perron, traversa le vestibule avec l'aplomb d'un habitué,

et précédant les valets, alla droit vers un petit salon d'hiver où se

tenait la famille. Trois personnes s'y trouvaient réunies: une jeune

personne, assise devant un piano et tirant du clavier des gammes

brillantes; un vieillard enveloppé d'une robe de chambre et à demi

englouti dans un fauteuil; enfin, une femme belle encore quoiqu'elle

n'eût plus l'éclat de la jeunesse. Depuis que le roulement du cabriolet

avait dénoncé l'approche d'une visite, cette femme contenait mal son

émotion, tandis que le vieillard élevait vers elle, à la dérobée, un

regard pénétrant que voilaient d'épais sourcils. L'apparition du

nouveau, venu fit seule une diversion à cette scène muette:

«M. Jules Granpré, dit un valet en annonçant.

--Ah! c'est M. Granpré, s'empressa de dire celle qui semblait être la

dame du logis. Asseyez-vous, monsieur; vous prendrez, le thé avec nous,

n'est-ce pas?»

Le visiteur salua tout son monde avec une aisance parfaite et ajouta:

«Madame la baronne m'excusera si je me présente si tard chez elle: je

n'ai pas voulu laisser s'écouler la journée sans venir chercher moi-même

des nouvelles de la santé du général.»

Au lieu de se montrer sensible à cette attention, le vieillard se

retourna du côté de la cheminée, où brillait un feu clair et vif; il

allongea la main pour se saisir des pincettes; puis comme son bras

engourdi semblait se refuser à ce service, il retomba, dans son fauteuil

et s'affaissa sur lui-même avec un geste de tristesse et de

découragement. Ce mouvement n'échappa ni au nouveau venu ni à la

maîtresse de la maison: ils échangèrent un regard rapide, après quoi,

s'adressant à la jeune personne, qui avait quitté son piano, cette

dernière ajouta:

«Petite, veux-tu donner des ordres pour qu'on nous serve le thé? On

n'oubliera pas l'infusion pour ton père; veilles-y, mon enfant.»

La jeune fille sortit, et le vieillard parut désormais étranger à ce qui

se passait autour de lui. Cependant l'entretien ne s'animait guère entre

les deux interlocuteurs; rien d'intime, rien qui sortît de la sphère des

mille propos que l'on échange dans le monde. Aussi, au lieu de s'y

arrêter; vaut-il mieux jeter un coup d'oeil sur les personnages qui vont

figurer dans ce récit, et en fixer la position au moment où il commence.

Ce vieillard, alors plongé dans un assoupissement presque léthargique,

avait été l'un des plus brillants, l'un des plus intrépides officiers

des armées de l'empire. Napoléon l'avait distingué en le voyant à

l'oeuvre, et par un avancement rapide lui avait prouvé le cas qu'il

faisait de lui. Il était fils de cultivateurs et se nommait Dalincour.

L'appel aux armes qui retentit en 1792 vint, le surprendre dans ses

montagnes et pénétrer son coeur d'un sentiment nouveau. Dalincour avait

alors dix-huit ans, une santé de fer, un courage d'instinct; il n'hésita

pas, fit un paquet de ses hardes, le mit au bout de son bâton de pâtre,

embrassa sa vieille mère, et alla s'enrôler dans l'armée de Dumouriez.

Il était, quelques semaines après, aux défilés de l'Argonne, où il

reçut, avec le baptême du feu, une blessure qui le retînt un mois aux

ambulances. Depuis ce temps jusqu'en 1813, Dalincour ne connut pas le

repos; il passa par tous les grades avant d'arriver à celui de général,

et fit toutes les campagnes de la république, du consulat et de

l'empire. Lorsque Napoléon, par un de ces vertiges que causent les

fumées du pouvoir, voulut reconstituer autour de lui une noblesse,

Dalincour ne fut pas oublié et obtint un titre en rapport avec son

grade; il devint baron, ce qui ne l'empêcha pas de rester, bon soldat.

Il aurait sans doute poussé le dévouement jusqu'au bout et assisté, le

sabre au poing, à la double agonie de l'empire, si, aux affaires de

Leipzig, une balle partie des rangs de nos alliés les Saxons, ne l'eût

mis hors de combat et laissé pendant près de dix-huit mois entre la vie

et la mort. Tombé au pouvoir de l'ennemi et recueilli dans une maison

allemande, il ne fut sauvé que par miracle et à force de soins.

Quand il revint en France, les Bourbons venaient d'être, pour la seconde

fois, réintégrés sur le trône. On manquait d'officiers supérieurs; les

événements en avaient compromis un si grand nombre, qu'on ne savait où

en recruter. Dalincour devait à sa blessure de n'avoir pris aucune part

aux derniers conflits; le nouveau ministre de la guerre jeta les yeux

sur lui; on lui rendit son grade, en le nommant pair de France.

Peut-être, le soldat de Napoléon aurait-il refusé cet honneur si une

affection secrète n'eût alors dominé sa pensée. Ses hôtes de Leipzig

avaient une fille, une adorable enfant, qui avait eu pour le blessé les

attentions d'une soeur. Dalincour lui devait la vie, il le sentait:

c'était une dette de coeur que couronnait un sentiment plus tendre. Il

était jeune encore, beau, bien fait, et sa figure expressive semblait

s'être embellie d'une balafre qui la décorait. Jamais dans le cours de

ses campagnes, il n'avait songé au mariage; la carrière nomade lui

semblait incompatible avec les douceurs de la vie domestique. Mais alors

la paix était venue, et avec elle le repos du foyer. Plus rassuré sur

l'avenir, il pouvait contracter cette union rêvée: cette considération

fut décisive, il accepta tout du gouvernement nouveau. Le mariage eut

lieu. Hélas! les joies en furent courtes: quatre ans après, la baronne

Dalincour expirait en donnant le jour à une fille.

Longtemps le général fut inconsolable; les caresses mêmes de son enfant

ne cicatrisèrent pas la plaie de son coeur. Le temps seul, avec son

action lente et sourde, parvint à adoucir ce sombre regret. Emma--ainsi

se nommait sa fille--grandissait, et par le son de la voix, la grâce et

l'harmonie des traits, rappelait sa mère et des jours de bonheur trop

vite envolés. Douze ans se passèrent ainsi, pendant lesquels le général

parut absorbé dans l'affection qu'il portait à sa fille: ce sentiment

semblait lui suffire. L'âge, d'ailleurs, arrivait; il touchait à la

soixantaine. Ce n'est pas que l'on pût remarquer aucun affaiblissement

dans ses facultés, aucun déchet dans cette vigueur qui l'avait sauvé de

tant d'épreuves. C'était, à cette époque de sa vie, un fort beau

vieillard, d'un air à la fois mâle et doux, ayant l'oeil vif, le jarret

alerte, et cachant mal sous ses cheveux blancs les goûts aventureux de

la jeunesse. Ce fut là ce qui devait le perdre et empoisonner ses

derniers jours. Grâce à quelques spéculations, conduites à coup sûr et à

l'ombre de son manteau de pair Dalincour était devenu fort riche; on

parlait de sa fortune comme de l'une des plus belles et des plus rapides

qui se fussent faites depuis la restauration. A ces bruits, quelques

cupidités s'éveillèrent, et il se trama autour de lui un complot dont

les mailles l'enlacèrent peu à peu.

Un jour d'automne, dans l'une des allées de son parc, il rencontra une

personne assez jeune encore et d'une grande beauté; elle était seule, et

comme si elle eût rougi, d'être surprise, elle disparut à travers les

taillis comme une biche effarouchée. Le général voulut la suivre; ses

jambes le trahirent en chemin, il la perdit de vue: Cette aventure le

préoccupa; il ne voulut pas en avoir le démenti, alla aux informations,

et apprit que son Atalante habitait un château voisin et appartenait à

la famille des Valigny, bonne noblesse de province. On devine ce qui

s'ensuivit; la curiosité, puis un goût assez vif s'en mêlèrent. Du côté

des Valigny, on éleva des obstacles qui ne faisaient qu'irriter les

désirs du vieillard. Chaque piège était si bien tendu, si adroitement

calculé, que le baron n'en évita aucun, et après six mois de

négociations, vingt fois rompues, vingt fois reprises, mademoiselle

Éléonore de Valigny devint baronne de Dalincour, deuxième du nom.

Éléonore était d'une beauté remarquable, mais de cette beauté sévère,

presque impérieuse, qui ne parle qu'aux yeux et laisse le coeur froid.

En acceptant la main d'un vieillard, elle avait fait un calcul, rien de

plus. Sans fortune, elle s'était vue dédaignée dans la première fleur de

la jeunesse et quand ses charmes brillaient de tout leur éclat; son

coeur était sorti ulcéré de cette épreuve, et il en était résulté chez

elle une haine sourde et profonde contre les hommes.

Vingt-cinq ans sonnèrent, et le désespoir acheva ce que le dépit avait

commencé. Ne pouvant plus prétendre au bonheur, elle chercha autour

d'elle une victime: le baron obtint la préférence. Cette grande fortune

allait, entre ses mains, devenir un instrument, un moyen: maltraitée du

côté du coeur, elle pourrait du moins satisfaire sa vanité, et à son

tour écraser de ses dédains ces hommes qui l'avaient méconnue.

À peine arrivée à Paris, la nouvelle baronne de Dalincour mit ses

projets à exécution, et réalisa ses rêves avec une persévérance

infatigable. Le général ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il avait

pris un maître; n'essaya de lutter, mais ce fut en vain. Il trouva chez

Éléonore de telles ressources d'imagination, un si complet arsenal de

ruses, tant de fermeté unie à tant de souplesse, qu'il usa ses forces

dans cette lutte et fut obligé de céder. Peu de mois après son mariage,

M. Jules Granpré devint l'ami de la maison, et le baron, depuis ce

temps, s'était vu contraint de subir cette intimité, qui inondait son

coeur d'amertume et se rage.

M. Jules Granpré n'était pas ce que l'on, peut appeler un jeune homme;

il avait alors quarante ans, comme Éléonore en avait trente; mais, en

garçon qui voit le monde et sait le prix des avantages extérieurs, il

avait su conserver presque tous les attributs de la jeunesse: de beaux

cheveux, de belles dents, une taille svelte, un teint frais et coloré.

Sans être remarquable, sa physionomie; avait quelque chose de fin et

d'ironique, et ses traits, quoique irréguliers, ne manquaient pas de

délicatesse. La carrière était, du reste, assortie à l'individu: Jules

Granpré tenait à la finance et surtout au palais de la Bourse. Ses

débuts n'avaient pas été complètement heureux.» peine émancipé, il

s'était jeté, à l'étourdie; dans le jeu des effets publics et y avait

dévoré son petit patrimoine.

Depuis lors, il poursuivait sa revanche, et ses premiers efforts

n'avaient abouti qu'à une promenade assez précipitée en Belgique.

L'affaire s'était arrangée pourtant, non sans quelque dommage pour

l'honneur du fugitif. Enfin, grâce à la baronne, il avait pu sortir de

la position secondaire que, qu'alors, il avait occupée, abandonner la

_coulisse_, où végètent les joueurs obscurs, et devenir l'un des

croupiers en titre de ce tapis vert que l'on nomme la Bourse. Il venait

d'acheter une part dans un office, et était ce que l'on nomme en termes

techniques _un quart d'agent de change_. Cela pouvait passer pour une

position sociale.

Ainsi Éléonore avait pris sa revanche, et tous ses plans haineux se

trouvaient réalisés. Peut-être le succès l'avait-il mieux servie qu'elle

n'eût osé l'espérer. Sous le coup d'une lutte constante, la santé du

baron s'était profondément altérée. La sourde amertume qui le dévorait

usa chez lui les ressorts de la vie. Il voyait sa fille, son Emma, à la

merci d'une marâtre, d'une femme sans coeur comme sans pudeur; il eut

peur de ne pas vivre assez longtemps pour pouvoir la défendre, et de

l'abandonner comme une proie à cette dangereuse tutrice. Ces sentiments

qu'il comprimait, cette crainte qui l'obsédait, déterminèrent une crise:

le baron fut frappé d'apoplexie. On le secourut à temps; il en réchappa.

Mais cette secousse avait altéré les sources de la vie et de

l'intelligence: c'était désormais un' enfant, sans puissance pour le

bien; une partie du corps restait paralysée, le cerveau n'y était plus,

et la langue le servait mal. Deux sentiments seuls avaient survécu à ce

grand naufrage: la haine de sa femme et de son complice, l'amour de son

enfant. Au moment où il semblait complètement éteint, plus d'une fois

l'oeil du vieillard s'anima pour lancer des éclairs de colère ou

exprimer la tendresse la plus affectueuse.

Tels étaient les personnages que réunissait le salon du faubourg du

Roule. On servit le thé, et Emma apporta elle-même la tasse où son père

devait boire. En la voyant à ses côtés, le vieillard releva la tête avec

une émotion, visible et lui baisa la main avec une joie d'enfant:

«Buvez, papa, dit la jeune fille, c'est moi qui l'ai préparé.

--Oui, mon enfant, oui, répliqua le vieillard en la dévorant du regard,

oui, tu es un ange.»

Pendant ce temps, Granpré avait pris à part la baronne, et lui disait,

de manière à n'être entendu que d'elle seule:

«A demain, entre une heure et deux; j'ai des choses très-importantes à

vous dire.»

Il était tard, on se sépara: les portes de l'hôtel se fermèrent; et une

demi-heure après, César Falempin, affublé d'un bonnet qui n'était pas

celui d'un grenadier de la garde, allait s'introduire dans la couche où

reposait déjà sa chaste moitié, quand un bruit sec frappé au carreau de

sa vitre attira son attention.

«Qu'est-ce donc? dit-il; nous sommes au soir des surprises. Est-ce qu'il

y aurait des voleurs dans la cour? Ils s'adressent bien.»

Il ouvrit la porte, et y trouva son pauvre maître qui s'était traîné

jusque-là en s'aidant de deux cannes.

«Vous ici, mon général? mais vous avez donc la fièvre chaude?

--Chut! César! chut! répliqua le vieillard; on nous entendrait! Viens me

trouver demain à sept heures; n'y manque pas.

--Oui, mon général, oui, j'irai.

--N'y manque pas, César, ajouta le baron en articulant péniblement ces

paroles. C'est très-essentiel.»

Ses forces le trahissaient. Falempin le prit dans ses bras et le porta

jusque dans sa chambre. Tout le monde dormait dans la maison; personne

ne s'était aperçu de la sortie du pauvre infirme.

Les Idoles d'argile. · 第 2 / 24 题