Un intérieur.
Les portes de l'hôtel s'ouvrirent devant un cabriolet d'une coupe
élégante et attelé d'un fort bel alezan. Un homme en descendit, gravit
rapidement le perron, traversa le vestibule avec l'aplomb d'un habitué,
et précédant les valets, alla droit vers un petit salon d'hiver où se
tenait la famille. Trois personnes s'y trouvaient réunies: une jeune
personne, assise devant un piano et tirant du clavier des gammes
brillantes; un vieillard enveloppé d'une robe de chambre et à demi
englouti dans un fauteuil; enfin, une femme belle encore quoiqu'elle
n'eût plus l'éclat de la jeunesse. Depuis que le roulement du cabriolet
avait dénoncé l'approche d'une visite, cette femme contenait mal son
émotion, tandis que le vieillard élevait vers elle, à la dérobée, un
regard pénétrant que voilaient d'épais sourcils. L'apparition du
nouveau, venu fit seule une diversion à cette scène muette:
«M. Jules Granpré, dit un valet en annonçant.
--Ah! c'est M. Granpré, s'empressa de dire celle qui semblait être la
dame du logis. Asseyez-vous, monsieur; vous prendrez, le thé avec nous,
n'est-ce pas?»
Le visiteur salua tout son monde avec une aisance parfaite et ajouta:
«Madame la baronne m'excusera si je me présente si tard chez elle: je
n'ai pas voulu laisser s'écouler la journée sans venir chercher moi-même
des nouvelles de la santé du général.»
Au lieu de se montrer sensible à cette attention, le vieillard se
retourna du côté de la cheminée, où brillait un feu clair et vif; il
allongea la main pour se saisir des pincettes; puis comme son bras
engourdi semblait se refuser à ce service, il retomba, dans son fauteuil
et s'affaissa sur lui-même avec un geste de tristesse et de
découragement. Ce mouvement n'échappa ni au nouveau venu ni à la
maîtresse de la maison: ils échangèrent un regard rapide, après quoi,
s'adressant à la jeune personne, qui avait quitté son piano, cette
dernière ajouta:
«Petite, veux-tu donner des ordres pour qu'on nous serve le thé? On
n'oubliera pas l'infusion pour ton père; veilles-y, mon enfant.»
La jeune fille sortit, et le vieillard parut désormais étranger à ce qui
se passait autour de lui. Cependant l'entretien ne s'animait guère entre
les deux interlocuteurs; rien d'intime, rien qui sortît de la sphère des
mille propos que l'on échange dans le monde. Aussi, au lieu de s'y
arrêter; vaut-il mieux jeter un coup d'oeil sur les personnages qui vont
figurer dans ce récit, et en fixer la position au moment où il commence.
Ce vieillard, alors plongé dans un assoupissement presque léthargique,
avait été l'un des plus brillants, l'un des plus intrépides officiers
des armées de l'empire. Napoléon l'avait distingué en le voyant à
l'oeuvre, et par un avancement rapide lui avait prouvé le cas qu'il
faisait de lui. Il était fils de cultivateurs et se nommait Dalincour.
L'appel aux armes qui retentit en 1792 vint, le surprendre dans ses
montagnes et pénétrer son coeur d'un sentiment nouveau. Dalincour avait
alors dix-huit ans, une santé de fer, un courage d'instinct; il n'hésita
pas, fit un paquet de ses hardes, le mit au bout de son bâton de pâtre,
embrassa sa vieille mère, et alla s'enrôler dans l'armée de Dumouriez.
Il était, quelques semaines après, aux défilés de l'Argonne, où il
reçut, avec le baptême du feu, une blessure qui le retînt un mois aux
ambulances. Depuis ce temps jusqu'en 1813, Dalincour ne connut pas le
repos; il passa par tous les grades avant d'arriver à celui de général,
et fit toutes les campagnes de la république, du consulat et de
l'empire. Lorsque Napoléon, par un de ces vertiges que causent les
fumées du pouvoir, voulut reconstituer autour de lui une noblesse,
Dalincour ne fut pas oublié et obtint un titre en rapport avec son
grade; il devint baron, ce qui ne l'empêcha pas de rester, bon soldat.
Il aurait sans doute poussé le dévouement jusqu'au bout et assisté, le
sabre au poing, à la double agonie de l'empire, si, aux affaires de
Leipzig, une balle partie des rangs de nos alliés les Saxons, ne l'eût
mis hors de combat et laissé pendant près de dix-huit mois entre la vie
et la mort. Tombé au pouvoir de l'ennemi et recueilli dans une maison
allemande, il ne fut sauvé que par miracle et à force de soins.
Quand il revint en France, les Bourbons venaient d'être, pour la seconde
fois, réintégrés sur le trône. On manquait d'officiers supérieurs; les
événements en avaient compromis un si grand nombre, qu'on ne savait où
en recruter. Dalincour devait à sa blessure de n'avoir pris aucune part
aux derniers conflits; le nouveau ministre de la guerre jeta les yeux
sur lui; on lui rendit son grade, en le nommant pair de France.
Peut-être, le soldat de Napoléon aurait-il refusé cet honneur si une
affection secrète n'eût alors dominé sa pensée. Ses hôtes de Leipzig
avaient une fille, une adorable enfant, qui avait eu pour le blessé les
attentions d'une soeur. Dalincour lui devait la vie, il le sentait:
c'était une dette de coeur que couronnait un sentiment plus tendre. Il
était jeune encore, beau, bien fait, et sa figure expressive semblait
s'être embellie d'une balafre qui la décorait. Jamais dans le cours de
ses campagnes, il n'avait songé au mariage; la carrière nomade lui
semblait incompatible avec les douceurs de la vie domestique. Mais alors
la paix était venue, et avec elle le repos du foyer. Plus rassuré sur
l'avenir, il pouvait contracter cette union rêvée: cette considération
fut décisive, il accepta tout du gouvernement nouveau. Le mariage eut
lieu. Hélas! les joies en furent courtes: quatre ans après, la baronne
Dalincour expirait en donnant le jour à une fille.
Longtemps le général fut inconsolable; les caresses mêmes de son enfant
ne cicatrisèrent pas la plaie de son coeur. Le temps seul, avec son
action lente et sourde, parvint à adoucir ce sombre regret. Emma--ainsi
se nommait sa fille--grandissait, et par le son de la voix, la grâce et
l'harmonie des traits, rappelait sa mère et des jours de bonheur trop
vite envolés. Douze ans se passèrent ainsi, pendant lesquels le général
parut absorbé dans l'affection qu'il portait à sa fille: ce sentiment
semblait lui suffire. L'âge, d'ailleurs, arrivait; il touchait à la
soixantaine. Ce n'est pas que l'on pût remarquer aucun affaiblissement
dans ses facultés, aucun déchet dans cette vigueur qui l'avait sauvé de
tant d'épreuves. C'était, à cette époque de sa vie, un fort beau
vieillard, d'un air à la fois mâle et doux, ayant l'oeil vif, le jarret
alerte, et cachant mal sous ses cheveux blancs les goûts aventureux de
la jeunesse. Ce fut là ce qui devait le perdre et empoisonner ses
derniers jours. Grâce à quelques spéculations, conduites à coup sûr et à
l'ombre de son manteau de pair Dalincour était devenu fort riche; on
parlait de sa fortune comme de l'une des plus belles et des plus rapides
qui se fussent faites depuis la restauration. A ces bruits, quelques
cupidités s'éveillèrent, et il se trama autour de lui un complot dont
les mailles l'enlacèrent peu à peu.
Un jour d'automne, dans l'une des allées de son parc, il rencontra une
personne assez jeune encore et d'une grande beauté; elle était seule, et
comme si elle eût rougi, d'être surprise, elle disparut à travers les
taillis comme une biche effarouchée. Le général voulut la suivre; ses
jambes le trahirent en chemin, il la perdit de vue: Cette aventure le
préoccupa; il ne voulut pas en avoir le démenti, alla aux informations,
et apprit que son Atalante habitait un château voisin et appartenait à
la famille des Valigny, bonne noblesse de province. On devine ce qui
s'ensuivit; la curiosité, puis un goût assez vif s'en mêlèrent. Du côté
des Valigny, on éleva des obstacles qui ne faisaient qu'irriter les
désirs du vieillard. Chaque piège était si bien tendu, si adroitement
calculé, que le baron n'en évita aucun, et après six mois de
négociations, vingt fois rompues, vingt fois reprises, mademoiselle
Éléonore de Valigny devint baronne de Dalincour, deuxième du nom.
Éléonore était d'une beauté remarquable, mais de cette beauté sévère,
presque impérieuse, qui ne parle qu'aux yeux et laisse le coeur froid.
En acceptant la main d'un vieillard, elle avait fait un calcul, rien de
plus. Sans fortune, elle s'était vue dédaignée dans la première fleur de
la jeunesse et quand ses charmes brillaient de tout leur éclat; son
coeur était sorti ulcéré de cette épreuve, et il en était résulté chez
elle une haine sourde et profonde contre les hommes.
Vingt-cinq ans sonnèrent, et le désespoir acheva ce que le dépit avait
commencé. Ne pouvant plus prétendre au bonheur, elle chercha autour
d'elle une victime: le baron obtint la préférence. Cette grande fortune
allait, entre ses mains, devenir un instrument, un moyen: maltraitée du
côté du coeur, elle pourrait du moins satisfaire sa vanité, et à son
tour écraser de ses dédains ces hommes qui l'avaient méconnue.
À peine arrivée à Paris, la nouvelle baronne de Dalincour mit ses
projets à exécution, et réalisa ses rêves avec une persévérance
infatigable. Le général ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il avait
pris un maître; n'essaya de lutter, mais ce fut en vain. Il trouva chez
Éléonore de telles ressources d'imagination, un si complet arsenal de
ruses, tant de fermeté unie à tant de souplesse, qu'il usa ses forces
dans cette lutte et fut obligé de céder. Peu de mois après son mariage,
M. Jules Granpré devint l'ami de la maison, et le baron, depuis ce
temps, s'était vu contraint de subir cette intimité, qui inondait son
coeur d'amertume et se rage.
M. Jules Granpré n'était pas ce que l'on, peut appeler un jeune homme;
il avait alors quarante ans, comme Éléonore en avait trente; mais, en
garçon qui voit le monde et sait le prix des avantages extérieurs, il
avait su conserver presque tous les attributs de la jeunesse: de beaux
cheveux, de belles dents, une taille svelte, un teint frais et coloré.
Sans être remarquable, sa physionomie; avait quelque chose de fin et
d'ironique, et ses traits, quoique irréguliers, ne manquaient pas de
délicatesse. La carrière était, du reste, assortie à l'individu: Jules
Granpré tenait à la finance et surtout au palais de la Bourse. Ses
débuts n'avaient pas été complètement heureux.» peine émancipé, il
s'était jeté, à l'étourdie; dans le jeu des effets publics et y avait
dévoré son petit patrimoine.
Depuis lors, il poursuivait sa revanche, et ses premiers efforts
n'avaient abouti qu'à une promenade assez précipitée en Belgique.
L'affaire s'était arrangée pourtant, non sans quelque dommage pour
l'honneur du fugitif. Enfin, grâce à la baronne, il avait pu sortir de
la position secondaire que, qu'alors, il avait occupée, abandonner la
_coulisse_, où végètent les joueurs obscurs, et devenir l'un des
croupiers en titre de ce tapis vert que l'on nomme la Bourse. Il venait
d'acheter une part dans un office, et était ce que l'on nomme en termes
techniques _un quart d'agent de change_. Cela pouvait passer pour une
position sociale.
Ainsi Éléonore avait pris sa revanche, et tous ses plans haineux se
trouvaient réalisés. Peut-être le succès l'avait-il mieux servie qu'elle
n'eût osé l'espérer. Sous le coup d'une lutte constante, la santé du
baron s'était profondément altérée. La sourde amertume qui le dévorait
usa chez lui les ressorts de la vie. Il voyait sa fille, son Emma, à la
merci d'une marâtre, d'une femme sans coeur comme sans pudeur; il eut
peur de ne pas vivre assez longtemps pour pouvoir la défendre, et de
l'abandonner comme une proie à cette dangereuse tutrice. Ces sentiments
qu'il comprimait, cette crainte qui l'obsédait, déterminèrent une crise:
le baron fut frappé d'apoplexie. On le secourut à temps; il en réchappa.
Mais cette secousse avait altéré les sources de la vie et de
l'intelligence: c'était désormais un' enfant, sans puissance pour le
bien; une partie du corps restait paralysée, le cerveau n'y était plus,
et la langue le servait mal. Deux sentiments seuls avaient survécu à ce
grand naufrage: la haine de sa femme et de son complice, l'amour de son
enfant. Au moment où il semblait complètement éteint, plus d'une fois
l'oeil du vieillard s'anima pour lancer des éclairs de colère ou
exprimer la tendresse la plus affectueuse.
Tels étaient les personnages que réunissait le salon du faubourg du
Roule. On servit le thé, et Emma apporta elle-même la tasse où son père
devait boire. En la voyant à ses côtés, le vieillard releva la tête avec
une émotion, visible et lui baisa la main avec une joie d'enfant:
«Buvez, papa, dit la jeune fille, c'est moi qui l'ai préparé.
--Oui, mon enfant, oui, répliqua le vieillard en la dévorant du regard,
oui, tu es un ange.»
Pendant ce temps, Granpré avait pris à part la baronne, et lui disait,
de manière à n'être entendu que d'elle seule:
«A demain, entre une heure et deux; j'ai des choses très-importantes à
vous dire.»
Il était tard, on se sépara: les portes de l'hôtel se fermèrent; et une
demi-heure après, César Falempin, affublé d'un bonnet qui n'était pas
celui d'un grenadier de la garde, allait s'introduire dans la couche où
reposait déjà sa chaste moitié, quand un bruit sec frappé au carreau de
sa vitre attira son attention.
«Qu'est-ce donc? dit-il; nous sommes au soir des surprises. Est-ce qu'il
y aurait des voleurs dans la cour? Ils s'adressent bien.»
Il ouvrit la porte, et y trouva son pauvre maître qui s'était traîné
jusque-là en s'aidant de deux cannes.
«Vous ici, mon général? mais vous avez donc la fièvre chaude?
--Chut! César! chut! répliqua le vieillard; on nous entendrait! Viens me
trouver demain à sept heures; n'y manque pas.
--Oui, mon général, oui, j'irai.
--N'y manque pas, César, ajouta le baron en articulant péniblement ces
paroles. C'est très-essentiel.»
Ses forces le trahissaient. Falempin le prit dans ses bras et le porta
jusque dans sa chambre. Tout le monde dormait dans la maison; personne
ne s'était aperçu de la sortie du pauvre infirme.