II. Expédition et caractère des Normands.--Contraste des
Normands et des Saxons.--Les Normands sont Français.--Comment
ils sont devenus Français.--Leur goût et leur
architecture.--Leur curiosité et leur littérature.--Leur
chevalerie et leurs amusements.--Leur tactique et leur succès.
III. Forme d'esprit des Français.--Deux traits principaux: les
idées distinctes et les idées suivies.--Construction
psychologique de l'esprit français.--Narrations prosaïques,
manque de coloris et de passion, facilité et
bavardage.--Logique et clarté naturelle, sobriété, grâce et
délicatesse, finesse et moquerie.--L'ordre et
l'agrément.--Quel genre de beauté et quelle sorte d'idées les
Français ont apportés dans le monde.
IV. Les Normands en Angleterre.--Leur situation et leur
tyrannie.--Ils importent leur littérature et leur langue.--Ils
oublient leur littérature et leur langue.--Peu à peu ils
apprennent l'anglais.--Peu à peu l'anglais se francise.
V. Ils traduisent en anglais des livres français.--Paroles de
sir John Mandeville.--Layamon, Robert de Gloucester, Robert de
Brunne.--Ils imitent en anglais la littérature
française.--Manuels moraux, chansons, fabliaux, chansons de
Geste.--Éclat, frivolité et vide de cette culture
française.--Barbarie et ignorances de cette civilisation
féodale.--La chanson de Geste de Richard Coeur de Lion, et les
voyages de sir John de Mandeville.--Pauvreté de la littérature
importée et implantée en Angleterre.--Pourquoi elle n'a point
abouti sur le continent ni en Angleterre.
VI. Les Saxons en Angleterre.--Persistance de la nation
saxonne, et formation de la constitution
anglaise.--Persistance du caractère saxon et formation du
caractère anglais.
VII. Opposition du héros populaire en France et en
Angleterre.--Les fabliaux du Renard et les ballades de Robin
Hood.--Comment le caractère saxon maintient et prépare la
liberté politique.--Opposition de l'état des communes en
France et en Angleterre.--Théorie de la constitution anglaise
par sir John Fortescue.--Comment la constitution de la nation
saxonne maintient et prépare la liberté politique.--Situation
de l'Église et précurseurs de la Réforme en
Angleterre.--Pierre Plowman et Wyclef.--Comment le caractère
saxon et la situation de l'Église normande préparent la
réforme religieuse.--Inachèvement et impuissance de la
littérature nationale.--Pourquoi elle n'a pas abouti.
I
Il y avait déjà un siècle et demi que sur le continent, dans
l'affaissement et la dissolution universelle, une nouvelle société
s'était faite et de nouveaux hommes avaient surgi. Contre les Normands
et les brigands, les braves à la fin avaient fait ferme. Ils avaient
planté leurs pieds dans le sol, et le chaos mouvant des choses
croulantes s'était fixé par l'effort de leurs grands coeurs et de leurs
bras. À l'embouchure des fleuves, aux défilés des montagnes, sur la
lisière des marches dévastées, à tous les passages périlleux, ils
avaient bâti leurs forts, chacun le sien, chacun sur sa terre, chacun
avec sa bande de fidèles, et ils avaient vécu à la façon d'une armée
disséminée mais en éveil, campés et ligués dans leurs châteaux, les
armes en main, et en face de l'ennemi. Sous cette discipline un peuple
redoutable s'était formé, coeurs farouches dans des corps
athlétiques[77], incapables de contrainte, affamés d'actions violentes,
nés pour la guerre permanente, parce qu'ils s'étaient trempés dans la
guerre permanente, héros et brigands qui, pour sortir de leur solitude,
se lançaient dans les entreprises, et s'en allaient en Sicile, en
Portugal, en Espagne, en Livonie, en Palestine, en Angleterre, conquérir
des terres ou gagner le paradis.
[Footnote 77: Voir, entre autres peintures de moeurs, les premiers
récits de la première croisade: Godefroy fend un Sarrasin jusqu'à la
ceinture.--En Palestine, une veuve était obligée, jusqu'à soixante ans,
de se marier, parce que nul fief ne pouvait rester sans défenseur.--Un
chef espagnol dit à ses hommes épuisés, après une bataille: «Vous êtes
trop las et trop blessés; mais venez vous battre avec moi contre cette
autre troupe; les blessures fraîches que nous recevrons nous feront
oublier celles que nous avons reçues.»--En ce temps-là, dit la
_Chronique générale d'Espagne_, les _rois_, comtes et nobles, et tous
les chevaliers, afin d'être prêts à toute heure, tenaient leurs chevaux
dans la salle où ils couchaient avec leurs femmes.]