Les Saxons.
I. L'ancienne patrie.--Le sol, la mer, le ciel, le climat.--La
nouvelle patrie.--Le pays humide et la terre
ingrate.--Influence du climat sur le caractère.
II. Le corps.--La nourriture.--Les moeurs.--Les instincts
rudes en Germanie, en Angleterre.
III. Les instincts nobles en Germanie.--L'individu.--La
famille.--L'État.--La religion.--L'_Edda_.--Conception
tragique et héroïque du monde et de l'homme.
IV. Les instincts nobles en Angleterre.--Le guerrier et son
chef.--La femme et son mari.--Poëme de Beowulf.--La société
barbare et le héros barbare.
V. Poëmes païens.--Genre et force des sentiments.--Tour de
l'esprit et du langage.--Véhémence de l'impression et aspérité
de l'expression.
VI. Poëmes chrétiens.--En quoi les Saxons sont prédisposés au
christianisme.--Comment ils se convertissent au
christianisme.--Comment ils entendent le
christianisme.--Hymnes de Coedmon.--Hymne des
Funérailles.--Poëme de Judith.--Paraphrase de la Bible.
VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les
Saxons.--Raisons tirées de la conquête saxonne.--Bède, Alcuin,
Alfred.--Traductions.--Chroniques.--Compilations.--Impuissance
des latinistes.--Raisons tirées du caractère
saxon.--Adhelm.--Alcuin.--Vers latins.--Dialogues
poétiques.--Mauvais goût des latinistes.
VIII. Opposition des races germaniques et des races
latines.--Caractère de la race saxonne.--Elle persiste sous la
conquête normande.
I
Si vous longez la mer du Nord depuis l'Escaut jusqu'au Jutland, vous
vous apercevrez d'abord que le trait marquant du pays est le manque de
pente; marécages, landes et bas-fonds: les fleuves, péniblement, se
traînent, enflés et inertes, avec de longues ondulations noirâtres; leur
eau extravasée suinte à travers la rive, et reparaît au delà en flaques
dormantes. En Hollande le sol n'est qu'une boue qui fond; à peine si la
terre surnage çà et là par une croûte de limon mince et frêle, alluvion
du fleuve que le fleuve semble prêt à noyer. Au-dessus planent les
lourds nuages, nourris par les exhalaisons éternelles. Ils tournent
lentement leurs ventres violacés, noircissent, et tout d'un coup fondent
en averses; la vapeur, semblable aux fumées d'une chaudière, rampe
incessamment sur l'horizon. Ainsi arrosées, les plantes pullulent; à
l'angle du Jutland et du continent, dans un sol gras, limoneux, «la
verdure est aussi fraîche qu'en Angleterre[8].» Des forêts immenses
couvrirent la contrée jusqu'au delà du onzième siècle. C'est ici la séve
du pays humide, grossière et puissante, qui coule dans l'homme comme
dans les plantes, et par la respiration, la nourriture, les sensations
et les habitudes, fait ses aptitudes et son corps.
[Footnote 8: Malte-Brun, t. IV, 398, Danemark signifie _champ bas_. Sans
compter les baies, golfes et canaux, la seizième partie du pays est
occupée par les eaux. Le patois jutlandais a encore beaucoup de
ressemblance avec l'anglais.]
Cette terre ainsi faite a un ennemi, la mer. La Hollande ne subsiste que
par ses digues. En 1654, celles de Jutland se rompirent, et quinze mille
habitants furent engloutis. Il faut voir la houle du nord clapoter au
niveau du sol, blafarde et méchante[9]; l'énorme mer jaunâtre arrive
d'un élan sur la petite bande de côte plate qui ne semble pas capable de
lui résister un seul instant; le vent hurle et beugle, les mouettes
crient; les pauvres petits navires s'enfuient à tire-d'aile penchés,
presque renversés, et tâchent de trouver un asile dans la bouche du
fleuve, qui semble aussi hostile que la mer. Triste vie et précaire,
comme devant une bête de proie; les Frisons, dans leurs lois antiques,
parlent déjà de la ligue qu'ils ont fait ensemble contre «le féroce
Océan.» Même pendant le calme, cette mer reste inclémente. «Devant les
yeux s'étale le grand désert des eaux; au-dessus voguent les nuées, ces
grises et informes filles de l'air, qui de la mer avec leurs seaux de
brouillards, puisent l'eau, la traînent à grand'peine, et la laissent
retomber dans la mer, besogne triste, inutile et fastidieuse[10].» «À
plat ventre étendu, l'informe vent du nord, comme un vieillard grognon,
babille d'une voix gémissante et mystérieuse, et raconte de folles
histoires.» Pluie, vent et houle, il n'y a de place ici que pour les
pensées sinistres ou mélancoliques. La joie des vagues elles-même a je
ne sais quoi d'inquiétant et d'âpre. De la Hollande au Jutland, une file
de petites îles noyées[11] témoigne de leurs ravages; les sables
mouvants que les flots apportent obstruent d'écueils la côte et l'entrée
des fleuves[12]. La première flotte romaine, mille vaisseaux, y périt;
encore aujourd'hui les navires demeurent en vue des ports un mois et
davantage, ballottés sur les grandes vagues blanches, n'osant se risquer
dans le chenal changeant, tortueux, célèbre par les naufrages. L'hiver,
une cuirasse de glace couvre les deux fleuves; la mer repousse les
glaçons qui descendent; ils s'entassent en craquant sur les bancs de
sable, et oscillent; parfois on a vu des vaisseaux, saisis comme par
une pince, se fendre en deux sous leur effort. Figurez-vous, dans cet
air brumeux, parmi ces frimas et ces tempêtes, dans ces marécages et ces
forêts, des sauvages demi-nus, sortes de bêtes de proie, pêcheurs et
chasseurs, mais surtout chasseurs d'hommes; ce sont eux, Saxons, Angles,
Jutes, Frisons aussi[13], et plus tard Danois, qui au cinquième et au
neuvième siècle, avec leurs épées et leurs grandes haches, prirent et
gardèrent l'île de Bretagne.
[Footnote 9: Tableau de Ruysdaël, galerie de M. Baring. Des trois îles
saxonnes, North Strandt, Busen et Héligoland, North Strandt a été
envahie par la mer en 1300, 1483, 1532, 1615, et presque détruite en
1634,--Busen est une plaine unie, battue de tempêtes, qu'il a fallu
entourer d'une digue,--Héligoland a été dévastée par la mer en 800, en
1300, en 1500, en 1649, cette dernière fois si terriblement, qu'il n'est
resté d'elle qu'un morceau.--Turner, I, 118.]
[Footnote 10: Henri Heine, _Die nordsee_. Voir dans Tacite, _Annales_,
liv. II, l'impression des Romains. _Truculentia coeli_.]
[Footnote 11: _Watten_, _Platen_, _Sande_, _Düneninseln_.]
[Footnote 12: C'est à 9 ou 10 milles, près d'Héligoland, qu'on trouve
pour la première fois des profondeurs de vingt perches.]
[Footnote 13: Palgrave, _Saxon commonwealth_, t. I.]
Pays rude et brumeux, semblable au leur, sauf pour la profondeur de sa
mer et la commodité de ses côtes, qui plus tard appellera les vraies
flottes et les grands navires: la verte Angleterre, ce mot ici vient
d'abord aux lèvres, et dit tout. Là aussi l'humidité surabonde; même en
été, le brouillard monte; même dans les jours clairs, on le sent qui va
venir de la grande ceinture maritime, ou sortir de l'immense prairie
toujours abreuvée, qui, dans les bas-fonds, sur les hauteurs, ondule,
coupée de haies, jusqu'au bout de l'horizon. Çà et là, un jet de soleil
s'abat sur les hautes herbes avec un éclat violent, et la splendeur de
la verdure devient éblouissante et brutale. L'eau regorgeante dresse les
tiges mollasses; elles foisonnent fragiles et emplies de séve, et cette
séve est incessamment renouvelée; car les nuages grisâtres rampent sur
un fond de brouillard immobile, et de loin en loin, le bord du ciel est
brouillé par une averse. «Il y a encore des _commons_, comme aux temps
de la conquête, abandonnés[14], sauvages, pleins d'ajoncs et d'herbes
épineuses, avec un cheval çà et là qui paît dans la solitude. Triste
aspect, médiocre terre[15]. Quel travail il a fallu pour l'humaniser!
Quelle impression elle a dû faire sur les hommes du Midi, sur les
Romains de César! Je pensais, en la voyant, aux anciens Saxons, aux
vagabonds de l'Ouest et du Nord, qui étaient venus camper dans ce pays
de marécages et de brumes, sur la lisière des vieilles forêts, au bord
de ces grands fleuves limoneux, qui roulent leur bourbe à la rencontre
des vagues. Il leur fallait vivre en chasseurs et en porchers, devenir,
comme auparavant, athlétiques, féroces et sombres. Mettez la
civilisation en moins sur ce sol. Il ne restera aux habitants que la
guerre, la chasse, la mangeaille et l'ivrognerie. L'amour riant, les
doux songes poétiques, les arts, la fine et agile pensée sont pour les
heureuses plages de la Méditerranée. Ici le barbare, mal clos dans sa
chaumière fangeuse, qui entend la pluie ruisseler pendant des journées
entières sur les feuilles des chênes, quelles rêveries peut-il avoir
quand il contemple ses boues et son ciel terni?»
[Footnote 14: Notes d'un voyage en Angleterre.]
[Footnote 15: Léonce de Lavergne, _De l'agriculture anglaise_. Le sol
est beaucoup plus mauvais que celui de la France.]