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LE TOUR DU MONDE
PARIS
IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
20, rue du Dragon, 20
NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE
2e SEMESTRE
LE TOUR DU MONDE
JOURNAL
DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS
Le Tour du Monde
a été fondé par Édouard Charton
en 1860
PARIS
LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
1905
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES MATIÈRES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par _Mme F. MICHEL_
I. De Paris à Srînagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à
Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de
Rawal-Pindi à Srînagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du
Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1
II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et
batelières. -- De Baramoula à Srînagar. -- La capitale du
Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de
Srînagar. 13
III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --
Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de
Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25
IV. Le pèlerinage d'Amarnâth. -- La vallée du Lidar. -- Les
pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.
-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37
V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et
hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --
Frissons d'automne. -- Les adieux à Srînagar. 49
SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE
Par _le docteur LAMY_
_Médecin-major des troupes coloniales_.
I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.
-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --
Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --
Arrivée à Dioubasso. 61
II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La
mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De
Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. --
Retour à Petit-Alépé. 73
III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur
économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --
Supériorité de la faune. 85
IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --
Retour en France. 90
L'ÎLE D'ELBE
Par _M. PAUL GRUYER_
I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots
d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville
d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.
-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à
Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.
-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un
enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules
blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes
de l'île. 97
II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir
tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte
Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la
Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de
l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte
orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge
de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109
III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux
Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San
Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond
aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et
le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates
sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --
L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par
le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut
chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon
gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse
Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de
la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du
Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les
broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de
Porto-Ferraio. 121
D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE
Par _M. VICTOR CHAPOT_
_membre de l'École française d'Athènes._
I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et
l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route
d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu
d'Alep. 133
II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --
Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --
Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment
atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145
III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de
l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.
-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --
Conclusion pessimiste. 157
LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Par _M. RAYMOND BEL_
À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou
Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --
L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --
L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des
Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
Par _M. ALBERT THOMAS_
I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole
sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182
II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie
moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le
Kreml et la ville. 193
III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --
L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du
_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère
Volga». 205
IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les
passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:
l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217
V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux
fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de
l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229
VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La
Grande-Russie. -- Conclusion. 241
LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par _M. GERSPACH_
La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu
d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de
Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --
Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --
Procédés employés pour le transfert des fresques. 253
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_
I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession
française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre
concession. -- La police municipale et la prison. -- La
cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de
volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265
II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --
Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie
d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le
fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --
Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --
Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277
L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS
Par _M. BARGY_
Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut
Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --
L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --
Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la
casuistique de la Constitution. 289
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE
Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_
_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.
I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la
ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les
Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;
son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de
Kirman. 301
II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la
faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et
dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la
province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313
III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe
Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325
IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De
Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de
délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la
Commission. -- De Kouak à Kélat. 337
V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --
Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le
Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349
AUX RUINES D'ANGKOR
Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_
De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur
le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.
-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la
civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.
-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le
palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne
devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361
EN ROUMANIE
Par _M. Th. HEBBELYNCK_
I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La
vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché
de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373
II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --
Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges
à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385
III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de
Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,
promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la
Couronne. 397
CROQUIS HOLLANDAIS
Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_
_Photographies de l'auteur._
I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.
-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.
-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons
aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits
enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410
II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un
déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421
III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --
La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la
Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq
jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur
l'eau. 423
IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --
Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le
fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu
des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes
filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --
Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --
Houille locale. 433
ABYDOS
dans les temps anciens et dans les temps modernes
Par _M. E. AMELINEAU_
Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les
dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur
spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
Par _M. JULES BROCHEREL_
I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --
En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les
gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un
chef kirghize. 457
II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La
traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une
vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --
Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue
du Khan-Tengri. 469
III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La
vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef
kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.
-- Arrêtés par les rochers. 481
IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. --
En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqués
par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée
de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --
Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493
V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous
retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La
dispersion. 505
VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et
Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume
khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.
-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507
L'ARCHIPEL DES FEROÉ
Par _Mlle ANNA SEE_
Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de
l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La
vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La
pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers
l'Archipel. 517
PONDICHÉRY
chef-lieu de l'Inde française
Par _M. G. VERSCHUUR_
Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et
ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels
de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;
les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --
L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La
fièvre de la politique. 529
UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO
Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_
I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --
Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541
II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --
Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --
Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la
parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La
poésie. 553
LA RÉGION DU BOU HEDMA
(sud tunisien)
Par _M. Ch. MAUMENÉ_
Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.
-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --
Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements
indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La
plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir
Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.
-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --
Sidi Abd el-Aziz. 565
DE TOLÈDE À GRENADE
Par _Mme JANE DIEULAFOY_
I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en
_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La
Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine
hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux
palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --
Un souvenir de l'inondation du Tage. 577
II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --
Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre
du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --
Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses
transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.
-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique
est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite
mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle
à la bataille de Toro. 589
III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les
chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa
Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les
portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --
Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil
couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601
IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son
architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de
l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa
mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de
Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.
-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés
et dorés. 613
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--22e LIV. Nº 22.--3 Juin 1905.
[Illustration: Lugano: les quais offrent aux touristes une
merveilleuse promenade.--Photographie Alinari.]
LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par M. GERSPACH.
La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu
d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de Saint-Laurent.
-- L'église Sainte-Marie-des-Anges. -- Lugano, la ville des
fresques. -- L'oeuvre du Luini. -- Procédés employés pour le
transfert des fresques.
[Illustration: Porte de la cathédrale Saint-Laurent de Lugano (page
256).--Photographie alinari.]
Tous les lacs de la Suisse italienne et de la Haute-Italie sont
charmants; ils séduisent surtout lorsqu'on descend des montagnes du
Nord, mais pour les apprécier, il ne faut pas les traverser à la hâte,
il faut y séjourner.
Si le lac de Lugano ne peut rivaliser par l'ampleur avec les lacs
Majeur, de Côme et de Garde, il a sur ses voisins l'avantage d'offrir,
pour un séjour prolongé, des ressources qu'on ne trouve pas, au même
degré, sur les autres rivages de la région. J'ai demeuré à Pallanza au
lac Majeur, à Bellagio, Cadenabbia, Menaggio au lac de Côme, à Riva au
lac de Garde; tout en appréciant la beauté de ces contrées, c'est à
Lugano que je me sens le plus à l'aise. C'est qu'ici on est à la fois
à la ville et à la campagne, et chacun, selon son goût, peut y trouver
son compte.
L'air est exempt d'humidité, pur et clair. Les horizons lointains sont
par moments baignés d'une teinte bleutée qui rappelle les vallées de
l'Arno et du Tibre. Au fond, ce sont toujours les pics caractérisés
des Alpes; plus près, les montagnes s'adoucissent, et par leurs
profils se rapprochent des lignes harmonieuses des Apennins.
L'eau du lac est limpide, avec des reflets verdâtres dus au voisinage
des montagnes boisées. «Elle sourit et invite au bain», selon
l'expression de Schiller dans sa tragédie de _Guillaume Tell_. Le lac
est étroit et par suite, intime, ce qui ne l'empêche pas d'avoir,
comme ses voisins, ses heures de méchante humeur.
La cité avec ses rues en portiques, ses magasins ouverts, ses
déballages en plein air, sa population paisible et sympathique,
présente l'aspect d'une petite ville italienne.
Le municipe a eu le bon esprit de la laisser intacte et de tracer des
quartiers nouveaux en dehors, du côté de Castagnola, et surtout au
Paradiso, délicieux endroit de villas et d'hôtels, entourés de jardins
avec terrasses sur l'eau.
Le touriste fatigué se promène sur les quais, dans les environs
immédiats, ombragés de châtaigniers, et dans les parcs dont la flore
fait de véritables jardins botaniques. D'autres gravissent, sans
beaucoup de peine, du reste, les montagnes qui plongent à pic dans le
lac, ou suivent les sentiers côtoyant les rives.
La situation de Lugano est très favorable aux excursions faciles. Par
le bateau et le chemin de fer, on est à de petites distances des lacs
Majeur et de Côme, du mont Salvatore et du mont Generoso, desservis
par des funiculaires, et d'où la vue s'étend sur les lacs, la
Lombardie et la chaîne des Alpes.
Sur les bords mêmes du lac, les villages Gandria, Morcote, Melide,
Osteno, offrent des promenades charmantes. Campione est à recommander
particulièrement à cause de ses fresques du XIVe, du XVe et du XVIe
siècle.
Lugano a une bibliothèque publique bien fournie de documents sur la
région et conduite avec intelligence et bienveillance par l'érudit
chanoine Pietro Vegezzi.
La cité possède des oeuvres d'art remarquables, très négligées par les
administrations dont elles dépendent; il faut le dire nettement,
l'heureuse tendance, qui se manifeste en Suisse pour la conservation
des oeuvres d'art, n'a pas pénétré dans le canton du Tessin.
Soleure, Neuchâtel, Genève, Fribourg ont des musées. Berne a un musée
des Arts et un musée historique. Le musée fédéral de Zurich a été
doté, en 1896, d'une magnifique tapisserie des Gobelins, achetée au
prix de 100 000 francs, en vente publique à Paris; elle a un intérêt
spécial pour la Suisse, représentant le _Renouvellement d'alliance
entre la France et les Suisses, fuit dans l'église de Notre-Dame de
Paris avec les ambassadeurs des XIII Cantons et de leurs alliés, le
XVIII novembre MDCLXIII_. La pièce fait partie de la célèbre suite:
l'_Histoire du Roi_, d'après les modèles de Lebrun, tissée aux
Gobelins au XVIIe siècle. En outre de son musée municipal de peinture,
Bâle a organisé, dans l'ancien couvent des Cordeliers, un musée
historique. Il est visité annuellement par vingt-cinq ou trente mille
personnes, dont la moitié seulement est payante.
La Suisse, en ce qui concerne la taxe d'entrée dans les musées, a
suivi l'excellent exemple de l'Italie; il y a des jours payants et des
jours gratuits, et de plus, on délivre aux artistes et aux élèves des
cartes gratuites permanentes. Les recettes sont plus que suffisantes
pour couvrir les frais généraux, et déjà, en certains cas, elles ont
facilité des acquisitions.
En Italie, les musées civiques ou municipaux--les deux expressions
sont synonymes--se multiplient, grâce à une organisation bien simple;
déjà ils atteignent le nombre de cent soixante au moins. Le municipe,
qui veut fonder un musée, n'a simplement qu'à aménager un local et à
déléguer un citoyen de bonne volonté pour remplir les fonctions de
conservateur. Sans dépenses d'achat, mais avec une propagande habile,
le musée se forme petit à petit. Les dons, les legs, les dépôts à
titre temporaire, arrivent peu à peu; on accepte tout, sans y regarder
de trop près: objets d'art, d'archéologie, monnaies, médailles,
costumes, livres, manuscrits, souvenirs historiques, etc.; plus le
musée reçoit, plus la générosité est excitée.
[Illustration: Le lac de Lugano dont les deux bras enserrent le
promontoire de San Salvatore.--D'après une photographie.]
Lugano est en bonne situation pour une semblable création; aussi, un
palais servant de musée, de bibliothèque et d'institut est en
construction. La statistique ayant toujours le droit de figurer dans
un récit de voyage, voici quelques chiffres approximatifs:
Population fixe de Lugano 6 500
Nombre de voyageurs du chemin de fer, au départ par an 200 000
Nombre de personnes en bateaux: à l'arrivée 126 000
-- -- au départ 129 000
[Illustration: La ville de Lugano descend en amphithéâtre jusqu'aux
rives de son lac.--Photographie Alinari.]
Ce sont des chiffres qui permettraient d'espérer le succès d'un musée.
La longueur totale du lac est de 50 kil. 300 mètres; son altitude est
de 272 mètres; sa profondeur moyenne de 279 mètres; sa plus grande
largeur de 3 000 mètres. Il appartient à la Suisse et à l'Italie; mais
la Suisse possède la partie la plus grande et la plus importante. Des
quatre grands lacs de la région, le lac de Côme seul est entièrement
italien, eaux et rives. La Suisse a le coin du lac Majeur où est
Locarno, et à l'Autriche appartient, au nord du lac de Garde, la ville
de Riva et quelques kilomètres de rivage autour. Il y a là une chose
assez particulière: l'Autriche possède la terre, mais l'eau qui la
baigne est italienne; on est en Autriche tant qu'on touche le sol, dès
qu'on met le pied sur un bateau ou qu'on prend un bain, on est en
Italie.
Il s'ensuit que, même sur le lac de Côme, où la frontière est dans les
montagnes voisines, la douane italienne a fort à faire pour empêcher
la contrebande par eau. À cet effet, l'Italie a une organisation de
douaniers lacustres; ils voyagent sur les bateaux à voyageurs,
surveillent les rives et montent des torpilleurs déclassés de la
marine de guerre. Ces petits navires restent à l'ancre dans la
journée, mais le soir venu, ils chauffent et parcourent les eaux
italiennes, lançant au loin des projections électriques, pour tâcher
de découvrir les barques des contrebandiers qui en silence se glissent
le long du rivage.
Lugano était occupée par les Romains, mais ils n'y ont laissé que
quelques traces sans intérêt. On veut trouver un indice de
l'occupation dans l'écusson de la cité formé par une croix et les
quatre lettres L.V.G.A. qui peuvent, paraît-il, se traduire par _Legio
Quinta Gauni Auxiliaris_. Gauni était l'ancien nom du lac; il a été
ensuite appelé Ceresio, puis Lugano.
Qu'il y ait eu là un dépôt de troupes auxiliaires, c'est fort
possible, vu la position stratégique; cependant, c'est peut-être aller
un peu loin que d'admettre que le souvenir de la légion s'est perpétué
dans l'écusson, alors que les lettres L.V.G.A. pourraient fort bien
n'être que les deux premières syllabes du mot Lugano.
Pendant le Moyen Âge, Lugano, avec une partie du territoire dénommé le
Tessin, fut conquise successivement par les seigneurs de Côme et ceux
de Milan. En 1516, le duc Maximilien Sforza la céda aux Suisses, mais
elle ne fut pas admise au rang de canton; le pays fut administré par
des baillis qui la menèrent d'une façon parfois trop sévère; malgré
ces vexations, les habitants, quoique de race italienne, restèrent
toujours fidèles à la Suisse.
En 1798 seulement, le territoire fut déclaré indépendant; on le divisa
en deux cantons, celui de Bellinzona et celui de Lugano. En 1803, les
deux cantons furent réunis en un seul, sous le nom de Tessin. Le
canton avait trois capitales: Bellinzona, Lugano et Locarno;
l'administration se transportait successivement dans ces trois
localités, ce qui n'était pas bien commode pour les affaires. Depuis
1886, Bellinzona est capitale unique.
La Suisse n'a que trois évêchés: Bâle-Soleure, Genève et Fribourg. À
Coire, Sion, Saint-Gall et Lugano, la juridiction est exercée par des
administrateurs apostoliques. Depuis 1886, les prélats qui ont cette
charge à Lugano ont été des évêques _in partibus_.
Lugano, au début du XIXe siècle, avait 3 000 habitants et six
couvents; les couvents ont été supprimés on 1848, mais les églises ont
été en grande partie conservées.
La cathédrale de Saint-Laurent est située sur la hauteur; on diffère
sur l'époque de sa fondation. Le savant chanoine Pietro Vegezzi,
bibliothécaire de Lugano, est en désaccord avec l'opinion généralement
admise. Il met la fondation en 1476 et ne la donne pas au célèbre
Bramante. La façade de marbre est fort simple: elle est décorée de
demi-figures de prophètes en relief et de médaillons d'apôtres et de
saints; la porte est entourée d'arabesques d'une grande élégance.
Toute cette sculpture a été jusqu'à présent attribuée à Tommaso Rodari
(1487-1526), dont les ouvrages à la cathédrale de Côme sont célèbres.
M. l'abbé Vegezzi les donne à Niccolo Corti da Corti, né à Pregazona
près de Lugano; il s'appuie sur des documents très sérieux. Il
attribue, par analogie de style et de facture, à cet artiste les
arabesques sculptées, si remarquées, de la chapelle de Saint-Jean au
dôme de Gênes.
Le bibliothécaire de Lugano a publié un ouvrage à l'occasion de
l'Exposition historique, qui a eu lieu à Lugano en 1898, pour le
centième anniversaire de l'Indépendance; il contient des
renseignements très intéressants sur la contrée. C'est toujours avec
plaisir qu'on voit les érudits se livrer à des travaux particuliers à
leur pays[1], au lieu de s'abandonner à de faciles élucubrations
générales sur l'esthétique et la philosophie de l'Art.
[Note 1: _Sulla prima esposizione storica in Lugano_ (Tip.
Grassi, Lugano).]
[Illustration: Lugano: faubourg de Castagnola.--D'après une
photographie.]
L'intérieur de Saint-Laurent a été complètement modifié; le luxe à
envahi le sanctuaire; on y remarque une _Lapidation de saint Étienne_,
par Mazzuchelli, dit Il Morazzoa (1571-1626), assez bon ouvrage de
décadence.
Mais à Lugano, c'est le peintre Luini et l'église
Sainte-Marie-des-Anges qui règnent en souverains, et tout s'efface
devant eux.
L'église, située sur le quai, n'a pas d'apparence; sa façade, comme
tant d'autres en Italie, n'a jamais été faite. Elle tient son origine
d'une chapelle dédiée à saint Gothard, où, en 1473 déjà, officiaient
des franciscains; ce n'était pas, il s'en faut, le plus ancien couvent
de Lugano, car dès 1222, il y avait dans la localité un hôpital
desservi par des moines; et peut-être cet établissement n'était-il pas
le premier en date.
L'église de Sainte-Marie-des-Anges actuelle a été commencée en 1499,
_con procession e trombo del borgo_, dit un manuscrit contemporain. En
1503, l'église était terminée _con tutte le pitture che oggi vi si
trovano_, dit un document de 1507.
[Illustration: La cathédrale de Saint-Laurent: sa façade est décorée
de figures de prophètes et de médaillons d'apôtres (page
256).--Photographie Alinari.]
À côté de l'église, était un hospice transformé en couvent en 1525; il
avait une _foresteria_, selon l'usage italien, quartier où pouvaient
demeurer les étrangers, attirés dès lors à Lugano par la beauté du
site. Supprimé une première fois en 1810, puis rétabli, le couvent fut
définitivement abandonné en 1848, et son église changée en magasin;
mais, depuis, elle a été rendue au culte.
L'architecture intérieure du sanctuaire est très simple. Un jubé, qui
s'élève jusqu'au faîte, sépare la nef du choeur; au bas, il est percé
de trois ouvertures. À droite de la nef, il y a trois chapelles; à
gauche, un mur droit. Derrière l'autel majeur, une abside qui commence
par un mur droit et finit en forme hémisphérique.
Sauf pour les fresques du jubé, nous n'avons aucun renseignement; les
photographes ont, grâce à Luini, négligé les autres peintures, et
personne jusqu'à présent n'a songé à les dessiner, quoiqu'elles le
méritent grandement.
Les plus anciennes, dont il est fait mention dans le document de 1507,
me paraissent être sous les voûtes du jubé. L'une montre saint
François et un évêque; l'autre est un tableau d'histoire: au fond, on
voit une grande ville avec des églises et des fortifications; en
avant, saint Jean avec saint Laurent, entourés d'un peuple nombreux,
debout ou à genoux; au premier plan, un jeune enfant malade gît sur un
lit. On est d'accord à Lugano pour admettre que la scène est l'épisode
d'une peste. Les pestes ont été nombreuses dans la localité; dans les
seize dernières années du XVe siècle, il y en a eu trois; c'est à ces
épidémies qu'il faut attribuer la vénération dont saint Roch est
l'objet.
On sait que le saint, né à Montpellier vers 1295, abandonna sa fortune
pour aller en Italie soigner les pestiférés, et qu'en route il exerça
sa mission; il a certainement passé par Lugano; arrivé à Plaisance, il
fut pris du mal, et pour ne pas le communiquer à d'autres, il alla se
réfugier dans une grotte. Un chien, dont il est de mode de se moquer
aujourd'hui, le découvrit: le saint guérit et s'en fut à Rome. Il
revint dans son pays natal, fut pris pour un espion et jeté dans une
prison, où il mourut en 1327. Lugano a conservé le souvenir de saint
Roch, car son effigie se trouve dans presque toutes les églises.
Le peintre de l'arc sous le jubé était habile; il connaissait bien la
perspective et a représenté la scène avec émotion. La fresque n'a pas
été retouchée, mais elle est abîmée au bas par le frottement; non
seulement on n'a rien fait pour la protéger, mais elle a été pourvue
de barres et de crochets en fer destinés à retenir des étoffes et
d'autres objets!
Il est fort probable que les trois chapelles de la nef étaient peintes
à fresque; dans les deux premières, les parois ont été mises à neuf,
et il n'y a aucune trace des anciennes peintures. Dans la troisième,
dite l'_Immacolata_, nous sommes en présence des restes d'une
décoration qui s'étendait sur toutes les surfaces de la chapelle: sur
la gauche, on a jadis percé une fenêtre, sans égard pour la peinture
qui tout entière fut cachée sous un badigeon de chaux.
Je ne sais à quelle époque le badigeon a été ordonné, mais je n'en
fais pas un crime aux moines; au XVIe siècle, il fut de bon goût de
mépriser les peintures des siècles antérieurs. Jules II, dont le
pontificat eut lieu de 1503 à 1513, fit gratter dans les chambres du
Vatican les fresques de Signorelli et du Pérugin. Lors de son voyage
en Italie en 1739, le spirituel et érudit Charles Debrosse écrit que
Giotto est tout au plus capable de peindre un jeu de paume! En Italie,
le badigeon était entré dans les coutumes, et bien heureux encore
lorsqu'on s'est contenté d'un lait de chaux et qu'on n'a pas raclé les
peintures.
La réaction contre ce vandalisme fut lente à venir. Elle apparut en
Italie vers 1820, et se fit jour à Lugano soixante-dix ans plus tard.
La chapelle de l'_Immacolata_ était, en 1902, concédée à la confrérie
du Rosaire. Sans consulter le municipe qui est propriétaire de
l'église, et au moins par courtoisie, l'évêque administrateur
apostolique du Tessin, la confrérie a décidé l'enlèvement du lait de
chaux qui cache les fresques; elle confia le travail à un ouvrier qui,
pour faire sauter la pellicule de chaux, frappa à coups de marteau
comme s'il avait eu à rustiquer une dalle de pierre.
De là un désastre. Il eût été facile de l'éviter en confiant le
travail à un opérateur de profession, et il n'en manque pas de très
habiles en Italie.
Je ne puis rien dire de positif de la coloration primitive des
peintures, car elles sont ternies par les traces de chaux; fort
probablement elles étaient d'un ton clair peu accentué. La composition
est excellente, bien comprise et d'un bon dessin. Elle montre comme
sujets principaux: la _Présentation au Temple_, l'_Adoration des Rois
Mages_, la _Fuite en Égypte_ sous l'escorte de deux anges; un autre
sujet ne peut être déterminé, étant rompu par le percement de la
fenêtre.
Le peintre est inconnu; la tradition veut que ce soit Bartolomeo
Suardi, dit Bramantino, architecte et peintre; les dates de sa
naissance et de sa mort sont douteuses; on sait qu'il travaillait déjà
en 1491 et encore en 1529. Je me suis convaincu que l'hypothèse était
très vraisemblable, d'abord par une autre peinture et ensuite par
diverses comparaisons.
Sur l'un des murs droits de l'abside, sont peintes à fresque en chiaro
oscuro, camaïeu, la _Présentation au Temple_ et le _Mariage de la
Vierge_; les compositions sont dans la manière traditionnelle;
l'ensemble est un peu froid; c'est la faute des sujets. J'ai trouvé
des ressemblances entre ces peintures et celles de l'_Immacolata_,
mais le rapprochement ne prouvait pas que j'avais affaire au
Bramantino.
En quittant Lugano, après un long séjour, je me suis arrêté, comme
d'habitude, à Milan et je me suis mis en quête du Bramantino; il a
des peintures à l'Ambrosienne, à Brera et dans diverses églises. Par
fortune, j'ai observé de lui, au musée civique du Castello
Sforzesco, une fresque détachée, provenant de l'église Santa Maria
del Giardino et représentant _Le Christ et la Madeleine_. L'analogie
avec Lugano est frappante: même dessin, même aspect, mêmes attitudes
calmes, mêmes couleurs de camaïeu; aussi, sans hésiter, j'attribue
au Bramantino les peintures de l'_Immacolata_ et celle de l'abside
de Sainte-Marie-des-Anges.
Les fresques de l'abside ont été débarrassées du lait de chaux en
1892, avec soin et habileté, ce qui rend encore plus inepte le
vandalisme de l'_Immacolata_. Un érudit, M. Rahn, assure que sur le
mur qui fait face à la _Présentation au Temple_, il y a eu d'autres
fresques, notamment l'_Ensevelissement de la Vierge_, dont il reste
quelques traces. C'est fort probable; je n'ai rien vu, cette paroi
étant recouverte par des tableaux qu'il n'a pas été en mon pouvoir de
faire déplacer.
[Illustration: Saint-Roch: détail de la fresque de Luini à
Sainte-Marie-Des-Anges.--Photographie Alinari.]
J'arrive maintenant à Luini. Il est étrange que de ce peintre, qui a
laissé tant de travaux en Lombardie, on ne connaisse ni le nom réel,
ni les dates de naissance et de mort.
On le nomme Lupino, Luino, Luini, toujours avec le prénom Bernardino;
Luini a prévalu. On pense qu'il a pu naître de 1470 à 1480 et qu'il
est mort après 1533. Selon une poésie éditée à Milan en 1587, il
aurait eu trois fils: Evangelista, Pietro et Aurelio, tous trois
peintres. Aurelio était de plus poète et musicien; il est mort en
1593, âgé de soixante-trois ans.
[Illustration: La passion: fresque de Luini à l'église
Sainte-Marie-Des-Anges (page 260).--Photographie Alinari.]
La _Passion_ peinte par Luini sur le jubé de l'église
Sainte-Marie-des-Anges est célèbre; à mon avis, ce n'est pas son
meilleur ouvrage. La composition est trop touffue; la couleur locale
tire sur le jaune d'une façon très voulue et peu agréable.
Mais si on considère les scènes séparément, on en trouvera
d'admirables--le mot n'est pas exagéré--tels le groupe des saintes
femmes et la figure de saint Jean qui, une main sur le coeur, fait son
voeu au Sauveur. Bien d'autres motifs gagneraient beaucoup a être
isolés; dans cet ensemble d'une centaine de figures, ils sont comme
perdus.
On pense que Luini n'a mis que trois ans au plus à cet ouvrage, daté
de 1529; c'est bien peu, et je suis tenté de croire qu'il a eu des
aides; je voudrais que les deux grandes figures dans les écoinçons
fussent d'un collaborateur: le _saint Sébastien_ est lourd et
rondillard, et si _saint Roch_, a un beau visage, sa pose théâtrale
n'est pas celle d'un saint qui a consacré sa vie à l'humanité
souffrante.
Du couvent voisin, on a transporté à l'église la _Cène_ de Luini; la
fresque est restée sur son enduit. Elle n'a rien de particulier avec
beaucoup d'autres scènes; elle a ce défaut que plusieurs apôtres, au
lieu d'être attentifs aux paroles du maître, sont distraits au point
que leurs voisins croient nécessaire de leur rappeler, l'acte solennel
qui s'accomplit.
Une _Madone avec l'Enfant et saint Jean_, également apportée du
couvent, est une oeuvre exquise de tendresse et de sympathie
maternelle.
[Illustration: Saint Sébastien: détail de la grande fresque de Luini à
Sainte-Marie-Des-Anges.--Photographie Alinari.]
Les piliers des chapelles étaient peints à fresque, sans doute par
Luini; il ne reste qu'une fresque montrant saint François et saint
Bernardin; les autres ont été grattées; l'une a été recouverte en 1851
d'une plaque funéraire!
Lugano, de plus, conserve de Luini une fresque importante, non dans un
édifice public, mais dans la villa Vedani, située près de l'église
Saint-Roch. Lors de la suppression du couvent, on mit en vente les
terrains et les immeubles d'une communauté de Franciscains;
l'acquéreur eut la bonne fortune de se trouver ainsi en possession
d'une _Crucifixion_ de Luini; il la fit détacher de la muraille avec
son enduit, et transporter dans le salon de sa villa, où elle est
l'objet de soins particuliers.
Le Sauveur, _dal vero_, de grandeur naturelle, est en croix. À ses
côtés sont deux anges ailés, debout: l'un tient le calice destiné à
recueillir le sang, l'autre le bâton muni de l'éponge. Plus loin et
sur le même plan, à droite du crucifix, la Madone, les mains jointes;
à gauche saint Jean. Jésus-Christ est d'un très beau sentiment ainsi
que les deux saints. Les anges sont d'une qualité inférieure et
pourraient bien être d'une autre main. La fresque est sans retouches;
elle a subi quelques avaries, mais l'ensemble n'en souffre pas trop.
C'est une peinture excellente. J'ai dit que le personnage à gauche
était saint Jean, d'autres écrivains y ont vu sainte Véronique; ils
n'ont pas remarqué une légère barbe qui occupe le bas du visage.
Sur les motifs de la venue de Luini à Lugano, deux légendes ont cours,
et la première présente une double variante.
Il aimait une jeune fille à Monza; pour la soustraire à sa recherche,
la famille prit la résolution de l'emmener dans un couvent de Lugano;
Luini la suivit, et c'est ainsi que Sainte-Marie-des-Anges eut sa
fresque. La variante veut que Luini était à Lugano en train de peindre
une fresque dans un couvent; il vit une jeune nonne, l'aima, s'en fit
aimer et la décida à la fuite. La religieuse prit des habits d'homme
et s'en fut avec le peintre; elle vécut avec lui, préparant ses
couleurs, nettoyant ses pinceaux, tout en rajeunissant son inspiration
et son coeur.
[Illustration: La Madone, l'enfant Jésus et Saint Jean, par Luini,
église Sainte-Marie-Des-Anges (page 260).--Photographie Alinari.]
L'autre légende est d'un tout autre caractère. Luini était, paraît-il,
irascible et prompt au couteau; il commit en Italie _un fatto di
sangue_, comme l'on dit ici, et, pour éviter les poursuites, il se
réfugia en Suisse, ce qui a donné naissance à un dicton répandu dans
le Tessin: «Il est dommage que Luini n'ait pas assassiné douze prieurs
car, en ce cas, il y aurait par le monde douze chefs-d'oeuvre comme la
_Passion_ de l'église de Lugano.» Je n'ai pas de motifs pour choisir
entre ces histoires peut-être vraies toutes les deux.
Luini est un grand peintre, ce ne peut être contesté, mais il ne faut
pas exagérer son mérite comme l'a fait Paul Delaroche, à Milan, en
présence du _Mariage mystique de sainte Catherine_: «Il a atteint,
a-t-il dit, le point culminant de l'esthétique, et cette peinture est
descendue du ciel.» Si Luini n'a pas atteint Léonard de Vinci dans la
grandeur de ses compositions, il a souvent animé ses figures d'une
douceur idéale et d'un sentiment profond et vrai.
Lugano possède d'autres églises; elles contiennent des peintures
honorables pour l'époque où elles ont été exécutées, notamment par
Casella et Discipili, dit Zoppo da Lugano; elles sont du XVIIe siècle,
c'est-à-dire d'un temps où l'émotion avait depuis longtemps cédé la
place au maniérisme. Mais enfin il faut voir l'intention; les
dispensateurs ont voulu honorer les saints personnages, saint Roch en
particulier, et décorer les sanctuaires; ils ont fait de leur mieux.
Lugano a une prédilection pour le sculpteur Vela (Vincent), né en 1822
dans le Tessin, à Lingarnetto. Sur le quai, on a de lui un _Guillaume
Tell_, médiocre ouvrage de jeunesse, mais dans le parc de la villa
Ciani, on trouve une fort belle _Désolation_, la meilleure figure
peut-être de cet artiste très distingué.
Il avait envoyé à Paris, à l'Exposition universelle de 1867, je crois,
un _Napoléon expirant_; la statue avait été très remarquée, et avec
raison; c'était une oeuvre d'émotion et de sentiment. Le Gouvernement
français en fit l'acquisition pour le musée de Versailles.
Le municipe de Lugano a mis tous ses soins à l'embellissement de la
cité, tout en conservant aux anciens quartiers leur caractère
primitif, et à cet égard il faut le féliciter. Mais il ne mérite pas
les mêmes éloges pour ce qui touche aux oeuvres d'art; il y a là une
insouciance et une négligence des plus regrettables.
J'ignore s'il existe en Suisse une législation fédérale ou cantonale
sur la conservation des oeuvres d'art, mais il est hors de doute que
la commune a la responsabilité des édifices qui lui appartiennent.
Comment dès lors expliquer l'état lamentable de l'église de
Sainte-Marie-des-Anges?
De ce que la chapelle de l'_Immacolata_ a été concédée a une
congrégation religieuse, il ne s'ensuit pas, pour cette congrégation,
le droit de massacrer les belles fresques qui la décoraient, et
cependant le municipe a laissé faire.
On tolère que le sacristain de l'église cache sous un voile la
remarquable fresque de Luini, la _Madone, l'Enfant Jésus et saint Jean
Baptiste_, et ne la montre que moyennant une rétribution, alors
cependant que la peinture est hors d'atteinte des rayons du soleil. On
laisse planter des clous sur les fresques des voûtes du jubé. On a
permis à des particuliers de poser des plaques de marbre contre les
piliers de l'église peints de fresques. On a vendu un couvent sans
avoir l'idée de réserver la _Crucifixion_ de Luini. C'est déplorable.
Nombre de citoyens de Lugano le reconnaissent. Sur leurs réclamations,
on a nommé une commission, mais on attend toujours qu'elle remplisse
son mandat. L'administrateur apostolique du Tessin ne peut être mis en
cause, car il n'a aucun droit sur Sainte-Marie-des-Anges, édifice
municipal.
Lorsqu'un pays est particulièrement favorisé par la nature et que, de
plus, il a la fortune de posséder, comme Lugano, des oeuvres d'art
remarquables, n'est-il pas de son devoir strict de veiller avec
sollicitude sur un tel patrimoine légué par les ancêtres?
Et Lugano n'avait en ceci qu'à suivre l'exemple d'une localité voisine
de cinq cents habitants, Campione, située sur le bord du lac, à
quelques minutes en bateau à vapeur.
Campione est une enclave italienne dans le territoire helvétique. Elle
date des Romains; au VIIIe siècle, par suite de dons, elle devint la
propriété de la basilique de Saint-Ambroise de Milan. Elle était
gouvernée par un vicaire délégué de l'abbé de Saint-Ambroise, assisté
par deux consuls nommés par le peuple; les consuls désignaient des
employés; en tout il y avait dix fonctionnaires pour une population
d'environ 400 personnes. Ce petit peuple était heureux. «L'air à
Campione, écrit un vicaire, est tempéré, les collines fructifères, les
vins généreux, les femmes belles et pudiques, les hommes d'un
caractère gai et entreprenant.» Campione avait un traité avec Lugano
qui se chargeait de la police de la localité; en revanche, Campione
fournissait à Lugano deux soldats en temps de guerre.
Chose extrêmement remarquable, Campione a donné naissance, depuis le
XIVe siècle, à des architectes très distingués; Fusina, Frisone,
Solari, et leurs familles, _maestri campionesi_, ont créé les
principaux édifices de la haute Italie, notamment les dômes de Monza
et de Milan. Elle resta cité ambrosienne jusqu'en 1797, année où elle
fut incorporée à la République cisalpine; depuis lors, elle a suivi le
sort de la Lombardie. De son ancienne situation, Campione a conservé
le privilège très appréciable de jouir de la liberté du commerce du
tabac et du sel qui sont, en Italie, monopolisés par l'État. Étant
cité monacale, elle fut pourvue de plusieurs églises ou oratoires; le
sanctuaire dédié à l'Annonciation, qui porte aussi le nom poétique de
chapelle de la Madone-des-Hirondelles, est le plus intéressant de ces
édifices.
Vers la fin du XIVe siècle, l'intérieur en fut décoré de fresques.
Selon la stupide coutume de l'époque dite de la Renaissance, les
peintures furent recouvertes d'un lait de chaux; elle restèrent ainsi
jusque de notre temps où un intelligent municipe les fit débarrasser
de ce linceul; alors apparurent, sans éraflures, divers épisodes de la
vie de la Vierge, de la vie de saint Jean et de la vie agricole;
l'auteur inconnu de ces peintures était expert dans la fresque et bon
observateur de la nature. Les mouvements des personnages sont justes,
bien qu'un peu brusques; l'expression des visages est conforme à
l'action; les scènes sont claires et sans confusion. L'artiste,--car
c'en est un,--paraît avoir étudié Giotto (+1337), dont il a pris les
sertis; il s'est souvenu également des yeux en amande, des cheveux en
longues tresses serrées et des robes solaires affectionnées par Lippo
Memmi (+1357).
Le sanctuaire de la Madone des Hirondelles est entouré de portiques,
dont une partie est peinte de fresques. J'ai relevé là trois dates:
1400, 1473, 1514.
[Illustration: La Cène: fresque de Luini à l'église
Sainte-Marie-Des-Anges (page 260).]
La fresque de 1400 représente le Jugement dernier; la composition est
banale, mais enfin elle est admissible. La zone inférieure, qui montre
les supplices des damnés, est repoussante de réalisme et d'obscénité;
à première vue, on sent que deux peintres ont travaillé là; une
inscription, du reste, en témoigne. Elle apprend que maître Lanfranco
et son fils Filippo de Veris ont été en 1400 chargés de ce travail par
les écoliers de Sainte-Marie-des-Hirondelles et d'autres personnes de
Campione; ces deux peintres sont absolument inconnus.
[Illustration: Lugano: le quai et le faubourg Paradiso.--Photographie
Alinari.]
La date de 1473 est sur une délicieuse petite fresque,
l'_Annonciation_, traitée dans la manière toscane.
L'année 1514 est inscrite sur une grande; je la crois du Bramantino;
elle représente Adam et Ève chassés du paradis terrestre; elle était
sous le portique du nord; on craignit sans doute pour sa conservation
et on la fit détacher, malgré sa grande dimension, et transporter sur
le mur du portique du sud. La crainte, à mon sens, a été très
exagérée, car, dans ce même Campione, on voit sur l'ancien palais
ambrosien, une figure à fresque de saint Ambroise, peinte en 1620, et
restée en très bon état.