IX

D’habitude leurs fâcheries ne duraient guère, fondues à un peu de

musique, aux câlines effusions de Fanny; mais, cette fois, il lui

en voulut sérieusement, et plusieurs jours de suite garda le même

pli au front, le même silence de rancune, s’installant à dessiner

sitôt les repas, se refusant à toute sortie avec elle.

C’était comme une honte subite de l’abjection où il vivait, la

crainte de rencontrer encore la petite charrette montant l’allée

et ce limpide sourire de jeunesse auquel il songeait constamment.

Puis, avec un brouillement de rêve qui s’en va, de décor qui se

casse pour les changements à vue d’une féerie, l’apparition devint

confuse, se perdit dans son lointain de bois, et Jean ne la revit

plus. Seulement il lui resta un fond de tristesse dont Fanny crut

savoir la cause, et résolut d’avoir raison....

-- C’est fait, lui dit-elle un jour toute joyeuse... J’ai vu

Déchelette... Je lui ai rendu l’argent... Il trouve, comme toi,

que c’est plus convenable ainsi; je me demande pourquoi, par

exemple... Enfin, ça y est... Plus tard, quand je serai seule, il

pensera au petit... Es-tu content?... M’en veux-tu toujours?

Et elle lui raconta sa visite rue de Rome, son étonnement de

trouver au lieu du caravansérail bruyant et fou, traversé de

bandes en délire, une maison bourgeoise paisible, gardée d’une

consigne très sévère. Plus de galas, plus de bals masqués; et

l’explication de ce changement, dans ces mots à la craie que

quelque parasite éconduit et furieux avait écrits sur la petite

entrée de l’atelier: _Fermé pour cause de collage_.

-- Et c’est la vérité, mon cher... Déchelette en arrivant s’est

toqué d’une fille de skating, Alice Doré; il l’a prise avec lui

depuis un mois, en ménage, absolument en ménage... Une petite

femme bien gentille, bien douce, un joli mouton... Ils ne font

guère de bruit à eux deux... J’ai promis que nous irions les voir;

ça nous changera un peu du cor de chasse et des barcarolles...

C’est égal, dis donc, le philosophe avec ses théories... Pas de

lendemain, pas de collage... Ah! je l’ai joliment blagué!

Jean se laissa conduire chez Déchelette qu’il n’avait pas revu

depuis leur rencontre à la Madeleine. On l’eût bien surpris alors,

en lui disant qu’il en arriverait à fréquenter sans dégoût ce

cynique et dédaigneux amant de sa maîtresse, à devenir presque son

ami. Dès la première visite, lui-même s’étonnait de se sentir si à

l’aise, charmé par la douceur de cet homme au bon rire d’enfant

dans sa barbe de cosaque, et d’une sérénité d’humeur que

n’altéraient pas les cruelles crises de foie qui plombaient son

teint, le tour de ses yeux.

Et comme on comprenait bien la tendresse qu’il inspirait à cette

Alice Doré, aux longues mains molles et blanches, à

l’insignifiante beauté blonde, que relevait l’éclat de sa chair de

Flamande, aussi dorée que son nom; de l’or dans les cheveux, dans

les prunelles, frangeant les cils, pailletant la peau jusque sous

les ongles.

Ramassée par Déchelette sur l’asphalte du skating, parmi les

grossièretés, les brutalités de la traite, les tourbillons de

fumée que l’homme crache, avec un chiffre, dans le maquillage de

la fille, la politesse de celui-ci l’avait attendrie et surprise.

Elle se retrouva femme, de pauvre bétail à plaisir qu’elle était,

et quand il voulut la renvoyer au matin, conformément à ses

principes, avec un bon déjeuner et quelques louis, elle eut le

coeur si gros, lui demanda si doucement, si désirément «garde-moi

encore...» qu’il ne se sentit pas le courage de refuser. Depuis,

moitié respect humain, moitié lassitude, il tenait sa porte close

sur cette lune de miel de hasard, qu’il passait au frais et au

calme de son palais d’été si bien aménagé pour le confortable; et

ils vivaient ainsi très heureux, elle de ces égards tendres

qu’elle n’avait jamais connus, lui du bonheur qu’il donnait à ce

pauvre être et de sa reconnaissance naïve, subissant aussi sans

qu’il s’en rendît compte, et pour la première fois, le charme

pénétrant d’une intimité de femme, le mystérieux sortilège de la

vie à deux, dans une conformité de bonté et de douceur.

Pour Gaussin, l’atelier de la rue de Rome fut une diversion au

milieu bas et mesquin où traînait sa vie de petit employé en faux

ménage; il aimait la conversation de ce savant aux goûts

d’artiste, de ce philosophe en robe persane, légère et lâche comme

sa doctrine, ces récits de voyages que Déchelette esquissait avec

le moins de mots possible, et si bien à leur place parmi les

tentures orientales, les Bouddhas dorés, les chimères de bronze,

le luxe exotique de ce hall immense où le jour tombait d’un haut

vitrage, vraie lumière de fond de parc, remuée par le feuillage

grêle des bambous, les palmes découpées des fougères

arborescentes, et les énormes feuilles des strilligias mêlées à

des philodendrons aux minces flexibilités de plantes d’eau,

cherchant l’ombre et l’humide.

Le dimanche surtout, avec cette large baie sur une rue déserte du

Paris d’été, le frisson des feuilles, l’odeur de terre fraîche au

pied des plantes, c’était la campagne et le sous-bois presque

autant qu’à Chaville, moins la promiscuité et la trompe des

Hettéma. Il ne venait jamais de monde; une fois pourtant Gaussin

et sa maîtresse, arrivant pour dîner, entendirent dès l’entrée

l’animation de plusieurs voix. Le jour baissait, on prenait le

raki dans la serre, et la discussion semblait vive:

-- Et moi je trouve que cinq ans de Mazas, le nom perdu, la vie

détruite, c’est assez payer cher un coup de passion et de folie...

Je signerai votre pétition, Déchelette.

-- C’est Caoudal... dit Fanny tout bas, en tressaillant.

Quelqu’un répondait avec la sécheresse cassante d’un refus:

-- Moi, je ne signe rien, n’acceptant aucune solidarité avec ce

drôle...

-- La Gournerie, maintenant...

Et Fanny, serrée contre son amant, murmurait:

-- Allons-nous-en, si ça t’ennuie de les voir...

-- Pourquoi donc! mais pas du tout...

En réalité, il ne se rendait pas bien compte de l’impression qu’il

aurait à se trouver en face de ces hommes, mais il ne voulait pas

reculer devant l’épreuve, désireux peut-être de savoir le degré

actuel de cette jalousie qui avait fait son misérable amour.

«Allons!» dit-il, et ils se montrèrent dans une lumière rose de

fin de jour, éclairant les crânes chauves, les barbes grisonnantes

des amis de Déchelette jetés sur les divans bas, autour d’une

table d’Orient en escabeau où tremblait, dans cinq ou six verres,

la liqueur anisée et laiteuse qu’Alice était en train de verser.

Les femmes s’embrassèrent:

-- Vous connaissez ces messieurs, Gaussin? demanda Déchelette, au

mouvement berceur de son fauteuil à bascule.

S’il les connaissait!... Deux au moins lui étaient familiers à

force d’avoir dévisagé pendant des heures leurs portraits aux

vitrines de célébrités. Comme ils l’avaient fait souffrir, quelle

haine il s’était sentie contre eux, une haine de succession, une

rage à sauter dessus, à leur manger la figure, lorsqu’il les

rencontrait dans la rue!... Mais Fanny disait bien que cela lui

passerait; maintenant c’était pour lui des visages de

connaissance, presque des parents, des oncles lointains qu’il

retrouvait.

«Toujours beau, le petit!...» dit Caoudal, allongé de toute sa

taille géante et tenant un écran au-dessus de ses paupières pour

les garantir du vitrage. «Et Fanny, voyons?...» Il se leva sur le

coude, cligna ses yeux d’expert:

-- La figure tient encore; mais la taille, tu fais bien de la

ficeler... enfin, console-toi, ma fille, La Gournerie est encore

plus gros que toi.

Le poète pinça dédaigneusement ses lèvres minces. Assis à la

turque sur une pile de coussins -- depuis son voyage en Algérie il

prétendait ne pouvoir se tenir autrement --, énorme, empâté,

n’ayant plus d’intelligent que son front solide sous une forêt

blanche, et son dur regard de négrier, il affectait avec Fanny une

réserve mondaine, une politesse exagérée, comme pour donner une

leçon à Caoudal.

Deux paysagistes à têtes hâlées et rustiques complétaient la

réunion; eux aussi connaissaient la maîtresse de Jean, et le plus

jeune lui dit dans un serrement de main:

-- Déchelette nous a conté l’histoire de l’enfant, c’est très

gentil ce que vous avez fait là, ma chère.

-- Oui, fit Caoudal à Gaussin, oui, très chic, l’adoption... Pas

province du tout.

Elle semblait embarrassée de ces éloges, quand on buta contre un

meuble dans l’atelier obscur, et une voix, demanda:

-- Personne?

Déchelette dit:

-- Voilà Ezano.

Celui-là, Jean ne l’avait jamais vu; mais il savait quelle place

ce bohème, ce fantaisiste, aujourd’hui rangé, marié, chef de

division aux Beaux-Arts, avait tenue dans l’existence de Fanny

Legrand, et il se souvenait d’un paquet de lettres passionnées et

charmantes. Un petit homme s’avança, creusé, desséché, la démarche

raide, qui donnait la main de loin, tenait les gens à distance par

une habitude d’estrade, de figuration administrative. Il parut

très surpris de voir Fanny, surtout de la retrouver belle après

tant d’années:

«Tiens!... Sapho...» et une rougeur furtive égaya ses pommettes.

Ce nom de Sapho qui la rendait au passé, la rapprochait de tous

ses anciens, causa une certaine gêne.

«Et M. d’Armandy qui nous l’a amenée...» fit Déchelette vivement

pour prévenir le nouveau venu. Ezano salua; on se mit à causer.

Fanny rassurée de voir comme son amant prenait les choses, et

fière de lui, de sa beauté, de sa jeunesse, devant des artistes,

des connaisseurs, se montra très gaie, très en verve. Toute à sa

passion présente, à peine se souvenait-elle de ses liaisons avec

ces hommes; des années de cohabitation pourtant, de vie en commun

où l’empreinte se fait d’habitudes, de manies, gagnées à un

contact et lui survivant, jusqu’à cette façon de rouler les

cigarettes qu’elle tenait d’Ezano comme sa préférence du Job et du

maryland.

Jean constatait sans le moindre trouble ce petit détail qui l’eût

exaspéré jadis, éprouvant à se trouver aussi calme, la joie d’un

prisonnier qui a limé sa chaîne, et sent que le moindre effort lui

suffira pour l’évasion.

-- Hein! ma pauvre Fanny, disait Caoudal d’un ton blagueur en lui

montrant les autres... quel déchet!... sont-ils vieux, sont-ils

raplatis!... il n’y a que nous deux, vois-tu, qui tenions le coup.

Fanny se mit à rire:

-- Ah! pardon, colonel -- on l’appelait quelquefois ainsi à cause

de ses moustaches --, ce n’est pas tout à fait la même chose... je

suis d’une autre promotion...

-- Caoudal oublie toujours qu’il est un ancêtre, dit La Gournerie;

et sur un mouvement du sculpteur qu’il savait toucher au vif:

Médaillé de 1840, cria-t-il de sa voix stridente, c’est une date,

mon bon!...

Il restait entre ces deux anciens amis un ton agressif, une sourde

antipathie qui ne les avait jamais séparés, mais éclatait dans

leurs regards, leurs moindres paroles, et cela depuis vingt ans,

du jour où le poète enlevait sa maîtresse au sculpteur. Fanny ne

comptait plus pour eux, ils avaient l’un et l’autre couru d’autres

joies, d’autres déboires, mais la rancune subsistait, creusée plus

profonde avec les années.

-- Regardez-nous donc tous les deux, et dites franchement si c’est

moi qui suis l’ancêtre!...

Serré dans le veston qui faisait saillir ses muscles, Caoudal se

campait debout, la poitrine cambrée, secouant sa crinière

flamboyante où ne se voyait pas un poil blanc:

-- Médaillé de 1840... cinquante-huit ans dans trois mois... Et

puis, qu’est-ce que ça prouve?... Est-ce l’âge qui fait les

vieux?... Il n’y a qu’à la Comédie-Française et au Conservatoire

que les hommes bafouillent à la soixantaine, en branlant la tête,

et petonnent, le dos rond, les jambes molles, avec des accidents

séniles. À soixante ans, sacrebleu! on marche plus droit qu’à

trente, parce qu’on se surveille; et la femme vous gobe encore

pourvu que le coeur reste jeune, et chauffe, et remonte toute la

carcasse...

-- Crois-tu? fit La Gournerie qui regardait Fanny en ricanant.

Et Déchelette, avec son bon sourire:

-- Pourtant tu dis toujours qu’il n’y a que la jeunesse, tu en

rabâches...

-- C’est ma petite Cousinard qui m’a fait changer d’idée...

Cousinard, mon nouveau modèle... Dix-huit ans, des ronds, des

fossettes partout, un Clodion... Et si bon enfant, si peuple, du

Paris de la Halle où sa mère vend de la volaille... Elle vous a de

ces mots bêtes à l’embrasser, de ces mots... L’autre jour, dans

l’atelier, elle trouve un roman de Dejoie, regarde le titre:

_Thérèse_, et le rejette avec sa jolie moue: «Si ça s’était appelé

Pauv’ Thérèse, je l’aurais lu toute la nuit!...» J’en suis fou, je

vous dis.

-- Du coup te voilà en ménage?... Et dans six mois encore une

rupture, des larmes comme le poing, le dégoût du travail, des

colères à tout tuer...

Le front de Caoudal s’assombrit:

-- C’est vrai que rien ne dure... On se prend, on se quitte...

-- Alors pourquoi se prendre?

-- Eh bien, et toi?... Crois-tu donc que tu en as pour la vie avec

ta Flamande!...

-- Oh! nous autres, nous ne sommes pas en ménage... pas vrai,

Alice?

-- Certainement, répondit d’une voix douce et distraite la jeune

femme montée sur une chaise, en train de cueillir des glycines et

des verdures pour un bouquet de table.

Déchelette continua:

-- Il n’y aura pas de rupture entre nous, à peine une quitterie...

Nous avons fait un bail de deux mois à passer ensemble; le dernier

jour on se séparera sans désespoir et sans surprise... Moi je

retournerai à Ispahan -- je viens de retenir mon _sleeping_ -- et

Alice rentrera dans son petit appartement de la rue Labruyère

qu’elle a toujours gardé.

-- Troisième au-dessus de l’entresol, tout ce qu’il y a de plus

commode pour se fiche par la fenêtre!

En disant cela, la jeune femme souriait, rousse et lumineuse dans

le jour tombant, sa lourde grappe de fleurs mauves à la main; mais

l’accent de sa parole était si profond, si grave, que personne ne

répondit. Le vent fraîchissait, les maisons d’en face semblaient

plus hautes.

-- Allons nous mettre à table, cria le colonel... Et disons des

choses folâtres...

-- Oui, c’est cela, _gaudeamus_ _igitur_... amusons-nous pendant

que nous sommes jeunes, n’est-ce pas, Caoudal?... dit La Gournerie

avec un rire qui sonnait faux.

Jean, quelques jours après, passait de nouveau rue de Rome, il

trouvait l’atelier fermé, le grand rideau de coutil descendu sur

la vitre, un silence morne des caves jusqu’à la toiture en

terrasse. Déchelette était parti, à l’heure indiquée, le bail

fini. Et lui pensait:

-- C’est beau de faire ce qu’on veut dans l’existence, de

gouverner sa raison et son coeur... Aurai-je jamais ce courage?...

Une main se posa sur son épaule:

-- Bonjour, Gaussin!...

Déchelette, l’air fatigué, plus jaune et plus froncé que

d’habitude, lui expliqua qu’il ne partait pas encore, retenu à

Paris par quelques affaires, et qu’il habitait le Grand-Hôtel,

l’atelier lui faisant horreur depuis cette histoire

épouvantable...

-- Quoi donc?

-- C’est vrai, vous ne savez pas... Alice est morte... Elle s’est

tuée... Attendez-moi, que je regarde si j’ai des lettres...

Il revint presque aussitôt, et tout en faisant sauter des bandes

de journaux d’un doigt nerveux, il parlait sourdement, comme un

somnambule, sans regarder Gaussin qui marchait près de lui:

-- Oui, tuée, jetée par la fenêtre, comme elle l’avait dit le soir

où vous étiez là... Qu’est-ce que vous voulez?... moi, je ne

savais pas, je ne pouvais pas me douter... Le jour où je devais

partir, elle me dit d’un air tranquille: «Emmène-moi,

Déchelette... ne me laisse pas seule... je ne pourrai plus vivre

sans toi...» Ça me faisait rire. Me voyez-vous avec une femme, là-

bas, chez ces Kurdes... Le désert, les fièvres, les nuits de

bivouac... À dîner, elle me répétait encore: «Je ne te gênerai

pas, tu verras comme je serai gentille...» Puis, voyant qu’elle me

faisait de la peine, elle n’a plus insisté... Après, nous sommes

allés aux Variétés dans une baignoire... tout cela convenu

d’avance... Elle paraissait contente, me tenait la main tout le

temps et murmurait: «Je suis bien...» Comme je partais dans la

nuit, je la ramenai chez elle en voiture; mais nous étions tristes

tous deux, sans parler. Elle ne me dit même pas merci pour un

petit paquet que je lui glissai dans la poche, de quoi vivre

tranquille un an ou deux. Arrivés rue Labruyère, elle me demande

de monter... Je ne voulais pas. «Je t’en prie... jusqu’à la porte

seulement.» Mais là je tins bon, je n’entrai pas. Ma place était

retenue, mon sac fait, puis j’avais trop dit que je partirais...

En descendant, le coeur un peu gros, j’entendais qu’elle me criait

quelque chose comme «... plus vite que toi...» mais je ne compris

qu’en bas, dans la rue... Oh!...

Il s’arrêta, les yeux à terre, devant l’horrible vision que le

trottoir lui présentait maintenant à chaque pas, cette masse

inerte et noire qui râlait...

-- Elle est morte deux heures après, sans un mot, sans une

plainte, me fixant de ses prunelles d’or. Souffrait-elle? m’a-t-

elle reconnu? Nous l’avions couchée sur son lit, tout habillée,

une grande mantille de dentelle enveloppant la tête d’un côté,

pour cacher la blessure du crâne. Très pâle, avec un peu de sang

sur la tempe, elle était encore jolie, si douce... Mais comme je

me penchais pour essuyer cette goutte de sang qui revenait

toujours, inépuisable -- son regard m’a semblé prendre une

expression indignée et terrible... Une malédiction muette que la

pauvre fille me jetait... Aussi qu’est-ce que ça me faisait de

rester quelque temps encore ou de l’emmener avec moi, prête à

tout, si peu gênante?... Non, l’orgueil, l’entêtement d’une parole

dite... Eh bien, je n’ai pas cédé, et elle est morte, morte de moi

qui l’aimais pourtant...

Il se montait, parlait tout haut, suivi de l’étonnement des gens

qu’il coudoyait en descendant la rue d’Amsterdam; et Gaussin,

passant devant son ancien logis dont il apercevait le balcon, la

véranda, faisait un retour vers Fanny et leur propre histoire, se

sentait pris d’un frisson, pendant que Déchelette continuait:

-- Je l’ai conduite à Montparnasse, sans amis, sans famille...

J’ai voulu être seul à m’occuper d’elle... Et depuis, je suis là,

pensant toujours à la même chose, ne pouvant me décider à partir

avec cette idée obsédante, et fuyant ma maison où j’ai passé deux

mois si heureux à côté d’elle... Je vis dehors, je cours, j’essaye

de me distraire, d’échapper à cet oeil de morte qui m’accuse sous

un filet de sang...

Et s’arrêtant, buté à ce remords, avec deux grosses larmes qui

glissaient sur son petit nez camard si bon, si épris de la vie, il

disait:

-- Voyons, mon ami; je ne suis pourtant pas méchant... C’est un

peu fort tout de même que j’aie fait ça...

Jean essayait de le consoler, rejetant tout sur un hasard, un

mauvais sort; mais Déchelette répétait en secouant la tête, les

dents serrées:

-- Non, non... Je ne me pardonnerai jamais... Je voudrais me

punir...

Ce désir d’une expiation ne cessa de le hanter, il en parlait à

tous ses amis, à Gaussin qu’il venait prendre à la sortie du

bureau.

«Allez-vous-en donc, Déchelette... Voyagez, travaillez, ça vous

distraira...» lui répétaient Caoudal et les autres, un peu

inquiets de son idée fixe, de cet acharnement à leur faire répéter

qu’il n’était pas méchant. Enfin un soir, soit qu’il eût voulu

revoir l’atelier avant de partir, ou qu’un projet très arrêté d’en

finir avec sa peine l’y eût amené, il rentra chez lui et au matin

des ouvriers descendant des faubourgs à leur travail le

ramassèrent, le crâne en deux, sur le trottoir devant sa porte,

mort du même suicide que la femme, avec les mêmes affres, le même

fracassement d’un désespoir jeté à la rue.

Dans l’atelier en demi-jour, une foule se pressait, d’artistes, de

modèles, de femmes de théâtre, tous les danseurs, tous les

soupeurs des dernières fêtes. C’était un bruit piétiné, chuchoté,

une rumeur de chapelle sous la flamme courte des cierges. On

regardait à travers les lianes, les feuillages, le corps exposé

dans une étoffe de soie ramagée de fleurs d’or, coiffé en turban

pour la hideuse plaie de la tête, et tout de son long étendu, les

mains blanches en avant qui disaient l’abandon, le déliement

suprême, sur le divan bas ombragé de glycines où Gaussin et sa

maîtresse s’étaient connus là nuit du bal.

X

On en meurt donc quelquefois de ces ruptures!... Maintenant, quand

ils se disputaient, Jean n’osait plus parler de son départ, il ne

criait plus, exaspéré:

-- Heureusement, ça va finir.

Elle n’aurait eu qu’à répondre:

-- C’est bien, va-t’en... moi, je me tuerai, je ferai comme

l’autre...

Et cette menace qu’il croyait comprendre dans la mélancolie de ses

regards et des airs qu’elle chantait, dans la songerie de ses

silences, le troublait jusqu’à l’épouvante.

Cependant il avait passé l’examen de classement qui termine, pour

les attachés consulaires, le stage ministériel; reçu dans un bon

rang, on allait le désigner pour un des premiers postes libres, ce

n’était plus qu’une affaire de semaines, de jours!... Et autour

d’eux, dans cette fin de saison aux soleils de plus en plus brefs,

tout se hâtait aussi vers les changements de l’hiver. Un matin,

Fanny, ouvrant la fenêtre devant le premier brouillard, s’écriait:

-- Tiens, les hirondelles sont parties...

L’une après l’autre, les maisons bourgeoises du pays fermaient

leurs persiennes; sur la route de Versailles, des voitures de

déménagement se succédaient, de grands omnibus de campagne chargés

de paquets, avec des panaches de plantes vertes sur la plate-

forme, pendant que les feuilles s’en allaient par tourbillons,

roulaient comme les nuages en fuite sous le ciel bas, et que les

meules montaient dans les champs dégarnis. Derrière le verger,

dépouillé, rapetissé par le manque de verdure, les chalets fermés,

les séchoirs des blanchisseries aux toits rouges se massaient en

paysage triste, et de l’autre côté de la maison, la voie ferrée

mise à nu déroulait tout le long des bois en grisaille sa noire

ligne voyageuse.

Quelle cruauté de la laisser là toute seule dans cette tristesse

des choses! Il sentait son coeur défaillir d’avance; jamais il

n’aurait le courage de l’adieu. C’était bien là-dessus qu’elle

comptait, l’attendant à cette minute suprême, et jusque-là

tranquille, ne parlant de rien, fidèle à sa promesse de ne pas

mettre d’entraves à ce départ de tout temps prévu et consenti. Un

jour, il rentra avec cette nouvelle:

-- Je suis nommé...

-- Ah!... et où donc?...

Elle questionnait, l’air indifférent, mais les lèvres et les yeux

décolorés, une telle crispation sur tout le visage qu’il ne la fit

pas plus longtemps attendre:

-- Non, non... pas encore... J’ai cédé mon tour à Hédouin... ça

nous donne au moins six mois.

Ce fut un débordement de larmes, de rires, de baisers fous qui

balbutiaient:

-- Merci, merci... Quelle bonne vie je vais te faire

maintenant!... C’était ça, vois-tu, qui me rendait méchante, cette

idée de départ...

Elle allait s’y préparer mieux, s’y résigner petit à petit. Et

puis, dans six mois, ce ne serait plus l’automne, avec le contre-

coup de ces histoires de mort.

Elle tint parole. Plus de nerfs, plus de querelles; et même, pour

éviter les ennuis causés par l’enfant, elle se décidait à le

mettre en pension à Versailles. Il ne sortait que le dimanche, et

si ce nouveau régime ne modifiait pas encore sa nature rebelle et

sauvage, du moins il lui apprenait l’hypocrisie. On vivait au

calme, les dîners avec les Hettéma savourés sans orage, et le

piano rouvert pour les partitions favorites. Mais au fond, Jean

restait plus troublé, plus perplexe que jamais, se demandant où le

mènerait sa faiblesse, songeant parfois à renoncer aux consulats,

à passer dans le service des bureaux. C’était Paris, le bail du

ménage indéfiniment renouvelé; mais tout le rêve de sa jeunesse à

bas, et le désespoir des siens, la brouille certaine avec son père

qui ne lui pardonnerait pas cet abandon, surtout lorsqu’il en

saurait les causes.

Et pour qui?... Pour une créature vieillie, fanée, qu’il n’aimait

plus, il en avait eu la preuve en face de ses amants... Quel

maléfice tenait donc, dans cette vie à deux?

Comme il montait en wagon, un matin, aux derniers jours d’octobre,

un regard de jeune fille levé vers le sien lui rappela tout à coup

sa rencontre du bois, cette grâce radieuse de femme-enfant, dont

le souvenir l’avait poursuivi pendant des mois. Elle portait la

même robe claire que le soleil tachait si joliment sous les

branches, mais recouverte d’un grand manteau de voyage; et dans le

wagon, des livres, un petit sac, un bouquet de grands roseaux, et

des dernières fleurs disaient le retour vers Paris, la fin de la

villégiature. Elle aussi l’avait reconnu, d’un demi-sourire

frissonnant sur la limpidité d’eau de source de ses yeux; et ce

fut, pendant une seconde, l’entente inexprimée de la même pensée

chez ces deux êtres.

«Comment va votre mère, M. d’Armandy?» demanda tout à coup le

vieux Bouchereau que Jean, ébloui, n’avait pas vu d’abord dans son

coin, enfoui et lisant, sa pâle figure inclinée.

Jean donna des nouvelles, très touché qu’on se souvînt des siens

et de lui, bien plus ému encore, quand la jeune fille s’informa

des deux petites bessonnes qui avaient écrit à son oncle une si

gentille lettre pour le remercier des soins donnés à leur mère...

Elle les connaissait!... cela le remplit de joie; puis comme il

était, paraît-il, d’une sensibilité extraordinaire ce matin-là, il

devint triste aussitôt, en apprenant qu’ils rentraient à Paris,

que Bouchereau allait prendre son cours de semestre à l’École de

Médecine. Il n’aurait plus la chance de la revoir... Et les champs

filant aux portières, splendides tout à l’heure, lui semblaient

lugubres, éclairés d’une lumière d’éclipse.

Le train siffla longuement; on arrivait. Il salua, les perdit,

mais à la sortie de la gare ils se retrouvèrent, et Bouchereau

dans le tumulte de la presse l’avertit qu’à partir du jeudi

suivant il restait chez lui, place Vendôme... si le coeur lui

disait d’une tasse de thé... Elle donnait le bras à son oncle, et

il sembla à Jean que c’était elle qui l’invitait sans rien dire.

Après avoir décidé plusieurs fois qu’il irait chez Bouchereau,

puis qu’il n’irait pas -- car à quoi bon se donner des regrets

inutiles? -- il prévint pourtant chez lui qu’il y aurait bientôt

une grande soirée au ministère à laquelle il lui faudrait

assister. Fanny visitait son habit, lui faisait repasser des

cravates blanches; et brusquement, le jeudi soir, il n’eut plus la

moindre envie de sortir. Mais sa maîtresse le raisonnait sur la

nécessité de cette corvée, se reprochant de l’avoir trop absorbé,

gardé pour elle en égoïste, et elle le décidait, achevait de

l’habiller avec des jeux tendres, retouchait le noeud de sa

cravate, le pli de ses cheveux, riait parce que ses doigts

sentaient la cigarette qu’elle reprenait et posait sur la cheminée

à toute minute, et que cela ferait faire la grimace aux danseuses.

Et de la voir très gaie et très bonne, il avait le remords de son

mensonge, serait volontiers resté près d’elle au coin du feu, si

Fanny ne l’eût forcé: «Je veux... il le faut», tendrement poussé

dehors dans la nuit du chemin.

Il était tard quand il rentra; elle dormait, et la lampe allumée

sur ce sommeil de fatigue lui rappela une rentrée pareille, trois

ans passés déjà, après les révélations terribles qu’on venait de

lui faire. Comme il s’était montré lâche alors! Par quelle

aberration ce qui devait briser sa chaîne l’avait-il rivée plus

solidement?... Une nausée lui monta aux lèvres, de dégoût. La

chambre, le lit, la femme lui faisaient également horreur; il prit

la lumière, l’emporta dans la pièce à côté, doucement. Il désirait

tant être seul pour songer à ce qui lui arrivait... oh! rien,

presque rien.....

Il aimait.

Il y a dans certains mots que nous employons ordinairement un

ressort caché qui tout à coup les ouvre jusqu’au fond, nous les

explique dans leur intimité exceptionnelle; puis le mot se replie,

reprend sa forme banale et roule insignifiant, usé par l’habitude

et le machinal. L’amour est un de ces mots-là; ceux pour qui sa

clarté s’est une fois traduite entière, comprendront l’angoisse

délicieuse où vivait Jean depuis une heure, sans bien se rendre

compte d’abord de ce qu’il éprouvait.

Là-bas, place Vendôme, dans ce coin de salon où ils étaient restés

longtemps à causer ensemble, il ne sentait rien qu’un grand bien-

être, un charme doux qui l’enveloppait. Ce n’est qu’une fois

dehors, la porte retombée sur lui, qu’il avait été saisi d’une

allégresse folle, puis d’une défaillance à croire que toutes ses

veines s’ouvraient: «Qu’est-ce que j’ai, mon Dieu?...» Et le Paris

qu’il traversait pour revenir lui paraissait tout nouveau,

féerique, élargi, radieux. Oui, à cette heure où les bêtes de nuit

sont lâchées et circulent, où la vase des égouts remonte, s’étale,

grouille sous le gaz jaune, lui l’amant de Sapho, curieux de

toutes les débauches, le Paris que peut voir la jeune fille

revenant du bal avec des airs de valse plein la tête qu’elle redit

aux étoiles sous les blancheurs de sa parure, ce Paris chaste

baigné de lune claire où s’éclosent les âmes vierges, c’est ce

Paris qu’il avait vu!... Et tout à coup, comme il montait le large

escalier de la gare, si près du retour vers le mauvais gîte, il se

surprenait à dire tout haut: «Mais je l’aime... je l’aime...» et

c’est ainsi qu’il l’avait appris.

-- Tu es là, Jean?... Que fais-tu donc?

Fanny s’éveille en sursaut, effrayée de ne pas le sentir à côté

d’elle. Il faut venir l’embrasser, mentir, raconter le bal du

ministère, dire s’il y avait de jolies toilettes et avec qui il a

dansé; mais pour échapper à cette inquisition, surtout aux

caresses qu’il redoute, tout imprégné du souvenir de l’autre, il

invente un travail pressé, les dessins d’Hettéma.

-- Il n’y a plus de feu; tu vas avoir froid.

-- Non, non...

-- Au moins laisse la porte ouverte, que je voie ta lampe...

Il doit jouer son mensonge jusqu’au bout, installer la table, les

épures; puis assis, immobile, retenant son souffle, il songe, il

se rappelle, et, pour fixer son rêve, le raconte à Césaire dans

une longue lettre, pendant que le vent de nuit remue les branches

qui craquent sans un froissement de feuilles, que les trains se

succèdent en grondant et que La Balue, troublé par la lumière,

s’agite dans sa petite cage, sautille d’un perchoir à l’autre avec

des cris hésitants.

Il dit tout, la rencontre dans les bois, le wagon, son émotion

singulière à l’entrée de ces salons qu’il avait vus si lugubres et

tragiques le jour de la consultation, des chuchotements furtifs

dans les portes, de tristes regards échangés de chaise à chaise,

et qui, ce soir, s’ouvraient animés et bruyants en une longue

enfilade lumineuse. Bouchereau lui-même n’avait plus sa

physionomie dure, cet oeil noir, fouilleur et déconcertant sous

ses gros sourcils d’étoupe, mais une expression reposée et

paternelle de bonhomme qui consent à ce que l’on s’amuse chez lui.

«Tout à coup elle est venue vers moi et je n’ai plus rien vu...

Mon ami, elle s’appelle Irène, elle est jolie, l’air bon, les

cheveux de ce brun doré des Anglaises, une bouche d’enfant

toujours prête à rire... Oh! pas ce rire sans gaieté, qui agace

chez tant de femmes; une vraie expansion de jeunesse et de

bonheur... Elle est née à Londres; mais son père était Français et

elle n’a pas d’accent du tout, seulement une adorable façon de

prononcer certains mots, de dire «unclé» qui chaque fois met une

caresse dans les yeux du vieux Bouchereau. Il l’a prise avec lui

pour soulager la famille de son frère qui est nombreuse, et

remplacer la soeur d’Irène, l’aînée, mariée depuis deux ans à son

chef de clinique. Mais elle, voilà, les médecins ne lui vont

guère... Comme elle m’a amusé avec la bêtise de ce jeune savant

exigeant de sa fiancée, sur toute chose, un engagement formel et

solennel de léguer leur deux corps à la Société d’anthropologie!

... Elle, c’est un oiseau voyageur. Elle aime les bateaux, la mer;

la vue d’un beaupré tourné au large lui prend le coeur... Elle me

disait tout cela librement, en camarade, bien _miss_ d’allures,

malgré sa grâce parisienne, et je l’écoutais ravi de sa voix, de

son rire, de la conformité de nos goûts, d’une certitude intime

que le bonheur de ma vie était là, à côté de ma main, et que je

n’avais qu’à le saisir, l’emporter loin, bien loin, où m’enverrait

la carrière aventureuse...»

-- Viens donc te coucher, m’ami...

Il tressaute, s’arrête, cache instinctivement la lettre qu’il est

en train d’écrire!

-- Tout à l’heure... Dors, dors...

Il lui parle avec colère et, le dos tendu, écoute le sommeil

revenir dans cette respiration de femme, car ils sont très près

l’un de l’autre, et si loin!

«... Quoi qu’il arrive, ce sera la délivrance que cette rencontre

et cet amour. Tu connais ma vie; tu as compris, sans que nous en

parlions jamais, qu’elle est la même qu’autrefois, que je n’ai pas

pu m’affranchir. Mais ce que tu ne sais pas, c’est que j’étais

prêt à sacrifier fortune, avenir, tout, à cette habitude fatale où

je m’enlisais un peu plus chaque jour. Maintenant, j’ai trouvé le

ressort, le point d’appui qui me manquait; et pour ne plus laisser

de recours à ma faiblesse, je me suis juré de ne retourner là-bas

que libre et séparé... À demain l’évasion...»

Ce ne fut ni le lendemain ni le jour suivant. Il fallait un moyen

pour s’évader, un prétexte, le dénouement d’une querelle où l’on

crie: «Je m’en vais», pour ne plus revenir; et Fanny se montrait

douce et gaie comme aux premiers temps illusionnés du ménage.

Écrire «c’est fini» sans plus d’explications?... Mais cette

violente ne se résignerait pas ainsi, le relancerait,

s’acharnerait jusqu’à la porte de son hôtel, de son bureau. Non,

mieux vaudrait l’attaquer de face, la convaincre de l’irrévocable,

du définitif de cette rupture, et sans colère comme sans pitié,

lui en énumérer les causes.

Mais avec ces réflexions, une peur lui revint du suicide d’Alice

Doré. Il y avait devant chez eux, de l’autre côté du pavé, une

ruelle en pente conduisant à la voie et fermée d’une barrière; les

voisins prenaient par là, les jours de presse, pour suivre les

rails jusqu’à la gare. Et l’imagination du Méridional voyait,

après leur scène de rupture, sa maîtresse s’échapper sur la route,

joindre la traverse, se jeter sous les roues du train qui

l’emportait. Cette crainte l’obsédait au point que la seule pensée

de cette barrière battante, entre deux murs chargés de lierre, lui

faisait reculer l’explication.

Encore s’il avait eu là un ami, quelqu’un pour la garder,

l’assister à cette première crise; mais, terrés dans leur collage

comme des marmottes, ils ne connaissaient personne, et ce n’était

pas les Hettéma, ces monstrueux égoïstes luisants et noyés de

graisse, bestialisés encore par l’approche de leur hivernage

d’Esquimaux, que la malheureuse aurait pu appeler au secours de

son désespoir et de son abandon.

Il fallait rompre, pourtant, et rompre vite. Malgré sa promesse à

lui-même, Jean était retourné deux ou trois fois place Vendôme, de

plus en plus épris; et quoiqu’il n’eût rien dit encore, l’accueil

à bras ouverts du vieux Bouchereau, l’attitude d’Irène où se

mêlaient dans la réserve une tendresse, une indulgence, et comme

l’attente émue de la déclaration, tout l’avertissait de ne plus

tarder. Puis le supplice de mentir, les prétextes qu’il inventait

pour Fanny, et l’espèce de sacrilège d’aller des baisers de Sapho

à la cour discrète, balbutiante...

Sapho · 第 11 / 17 题