Ils achevaient de dîner, la fenêtre ouverte, au long sifflement
des hirondelles saluant la tombée de la lumière. Jean ne parlait
pas, mais il allait parler et toujours de la même cruelle chose
qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre
avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baissés, l’air faussement
indifférent qu’il prenait pour de nouvelles questions, devina et
le prévint:
-- Écoute, je sais ce que tu vas me dire... épargne-nous, je t’en
prie... on s’épuise à la fin... puisque c’est mort, tout ça, que
je n’aime que toi, qu’il n’y a plus que toi au monde...
-- Si c’était mort comme tu dis, tout ce passé...
Et il la regardait au fond de ses beaux yeux d’un gris frissonnant
et changeant à chaque impression:
-- ... Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent... oui,
là-haut dans l’armoire...
Le gris se velouta d’un noir d’ombre:
-- Tu sais donc?
Tout ce fatras de lettres d’amour, de portraits, ces archives
galantes et glorieuses sauvées de tant de débâcles, il allait donc
falloir s’en défaire!
-- Au moins me croiras-tu après?
Et sur un sourire incrédule qui la défiait, elle courut chercher
le coffret de laque dont les ferrures ciselées entre les piles
délicates de son linge avaient si fort intrigué son amant depuis
quelques jours.
-- Brûle, déchire, c’est à toi...
Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait
les cerisiers à fruits de nacre rose et les vols de cigognes
incrustés sur le couvercle qu’il fit sauter brusquement... Tous
les formats, toutes les écritures, papiers de couleur aux en-têtes
dorés, vieux billets jaunis cassés aux pliures, griffonnages au
crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas,
sans ordre, comme en un tiroir souvent fouillé et bousculé où lui-
même enfonçait maintenant ses mains tremblantes...
-- Passe-les-moi. Je les brûlerai sous tes yeux.
Elle parlait fiévreusement, accroupie devant la cheminée, une
bougie allumée par terre, à côté d’elle.
-- Donne...
Mais lui:
-- Non... attends...
Et plus bas, comme honteux:
-- Je voudrais lire...
-- Pourquoi? tu vas te faire mal encore...
Elle ne songeait qu’à sa souffrance et non à l’indélicatesse de
livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur l’oreiller
de tous ces hommes qui l’avaient aimée; et se rapprochant,
toujours à genoux, elle lisait en même temps que lui, l’épiait du
coin de l’oeil.
Dix pages, signées La Gournerie, 1861, d’une écriture longue et
féline, dans lesquelles le poète, envoyé en Algérie pour le
compte-rendu officiel et lyrique du voyage de l’empereur et de
l’impératrice, faisait à sa maîtresse une description éblouissante
des fêtes.
Alger débordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une
Nuits; toute l’Afrique accourue, entassée autour de la ville,
battant ses portes à les rompre, comme un simoun. Caravanes de
nègres et de chameaux chargés de gomme, tentes de poil dressées,
une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait
au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux,
s’écartait chaque matin devant l’arrivée des chefs du Sud pareils
à des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques
discordantes, flûtes de roseau, petits tambours rauques, le goum
entourant l’étendard du Prophète aux trois couleurs; et derrière,
menés en laisse par des nègres, les chevaux destinés en présent à
l’_Emberour_, vêtus de soie, caparaçonnés d’argent, secouant à
chaque pas des grelots et des broderies...
Le génie du poète rendait tout cela vivant et présent; les mots
brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent
les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait être fière, la
femme aux genoux de qui l’on jetait ces richesses. Fallait-il
qu’elle fût aimée, puisque, malgré la curiosité de ces fêtes, le
poète ne songeait qu’à elle, mourait de ne pas la voir:
-- Oh! cette nuit, j’étais avec toi sur le grand divan de la rue
de l’Arcade. Tu étais nue, tu étais folle, tu criais de joie sous
mes caresses, quand je me suis réveillé en sursaut roulé dans un
tapis sur ma terrasse, en pleine nuit d’étoiles. Le cri du muezzin
montait d’un minaret voisin en claire et limpide fusée voluptueuse
plutôt que priante, et c’est toi que j’entendais encore en sortant
de mon rêve...
Quelle force mauvaise le poussait donc à continuer sa lecture
malgré l’horrible jalousie qui blanchissait ses lèvres,
contractait ses mains? Doucement, câlinement, Fanny essayait de
lui reprendre la lettre; mais il la lut jusqu’au bout, et après
celle-là une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et
à mesure avec un détachement de mépris, d’indifférence, sans
regarder la flamme qui s’avivait dans la cheminée aux effusions
lyriques et passionnées du grand poète. Et quelquefois, dans le
débordement de cet amour exagéré à la température africaine, le
lyrisme de l’amant s’entachait de quelque grosse obscénité de
corps de garde dont auraient été surprises et scandalisées les
lectrices mondaines du _Livre de l’Amour_, d’un spiritualisme
raffiné, immaculé comme la corne d’argent de la Yungfrau.
Misères du coeur! c’est à ces passages surtout que Jean
s’arrêtait, à ces souillures de la page, sans se douter des
tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. Même il eut
le courage de ricaner à ce post-scriptum qui suivait le récit
éblouissant d’une fête d’Aïssaouas: «Je relis ma lettre... il y a
vraiment des choses pas mal; mets-la-moi de côté, je pourrai m’en
servir...»
-- Un monsieur qui ne laissait rien traîner! fit-il en passant à
un autre feuillet de la même écriture où, sur un ton glacé d’homme
d’affaires, La Gournerie réclamait un recueil de chansons arabes
et une paire de babouches en paille de riz.
C’était la liquidation de leur amour. Ah! il avait su s’en aller,
il était fort, celui-là...
Et sans s’arrêter, Jean continuait à drainer ce marécage d’où
montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait
mis la bougie sur la table, et parcourait des billets très courts,
illisiblement tracés comme au poinçon par de trop gros doigts qui
à tous moments, dans une brusquerie de désir ou de colère,
trouaient et déchiraient le papier. Les premiers temps d’une
liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne,
puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures
ignobles et basses d’ouvrier, coupées tout à coup de drôleries, de
mots cocasses, de reproches sanglotés, toute la faiblesse mise à
nu du grand artiste devant la rupture et l’abandon.
Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges où fumaient
et grésillaient la chair, le sang, les larmes d’un homme de génie;
mais qu’importait à Fanny, toute au jeune amant qu’elle
surveillait, dont l’ardente fièvre la brûlait à travers leurs
vêtements. Il venait de trouver un portrait à la plume signé
Gavarni, avec cette dédicace: _À mon amie Fanny Legrand, dans une
auberge de Dampierre, un jour qu’il pleuvait_. Une tête
intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose d’amer
et de ravagé.
-- Qui est-ce?
-- André Dejoie... J’y tenais à cause de la signature...
Il eut un «Garde-le, tu es libre», si contraint, si malheureux,
qu’elle prit le dessin, le jeta au feu en chiffon, pendant que lui
s’abîmait dans la correspondance du romancier, une suite navrante,
datée de plages d’hiver, de villes d’eaux, où l’écrivain envoyé
pour sa santé se désespérait de sa détresse physique et morale, se
forant le crâne pour y trouver une idée loin de Paris, et mêlait à
des demandes de potions, d’ordonnances, à des inquiétudes d’argent
ou de métier, envois d’épreuves, de billets renouvelés, toujours
le même cri de désir et d’adoration vers ce beau corps de Sapho
que les médecins lui défendaient.
Jean murmurait, enragé et candide:
-- Mais qu’est-ce qu’ils avaient donc tous pour être après toi
comme ça?...
C’était pour lui la seule signification de ces lettres désolées,
confessant le désarroi d’une de ces existences glorieuses
qu’envient les jeunes gens et dont rêvent les femmes
romanesques... Oui, qu’avaient-ils donc tous? Et que leur faisait-
elle boire?... Il éprouvait la souffrance atroce d’un homme qui,
garrotté, verrait outrager devant lui la femme qu’il aime; et,
pourtant, il ne pouvait se décider à vider d’un coup, les yeux
fermés, ce fond de boîte.
À présent, venait le tour du graveur qui, misérable, inconnu, sans
autre célébrité que celle de la _Gazette des Tribunaux_, ne devait
sa place dans le reliquaire qu’au grand amour qu’on avait eu pour
lui. Déshonorantes, ces lettres datées de Mazas, et niaises,
gauches, sentimentales comme celles du troupier à sa payse. Mais
on y sentait, à travers les poncifs de romance, un accent de
sincérité dans la passion, un respect de la femme, un oubli de
soi-même qui le distinguait des autres, ce forçat; ainsi, quand il
demandait pardon à Fanny du crime de l’avoir trop aimée, ou quand
du greffe du Palais de Justice, tout de suite après sa
condamnation, il écrivait sa joie de savoir sa maîtresse acquittée
et libre. Il ne se plaignait de rien; il avait eu près d’elle,
grâce à elle, deux ans d’un bonheur si plein, si profond, que le
souvenir en suffirait pour remplir sa vie, adoucir l’horreur de
son sort, et il terminait par la demande d’un service:
«Tu sais que j’ai un enfant au pays, dont la mère est morte depuis
longtemps; il vit chez une vieille parente, dans un coin si perdu
qu’on n’y saura jamais rien de mon affaire. L’argent qui me
restait, je le leur ai envoyé, disant que je partais très loin, en
voyage, et c’est sur toi que je compte, ma bonne Nini, pour
t’informer de temps en temps de ce petit malheureux et m’envoyer
de ses nouvelles...»
Comme preuve de l’intérêt de Fanny, suivait une lettre de
remerciements et une autre, toute récente, ayant à peine six mois
de date: «Oh! tu es bonne d’être venue... Que tu étais belle,
comme tu sentais bon, en face de ma veste de prisonnier dont
j’avais si grand’honte!...» et Jean s’interrompait, furieux:
-- Tu as donc continué à le voir?
-- De loin en loin, par charité...
-- Même depuis que nous sommes ensemble?
-- Oui, une fois, une seule, au parloir... on ne les voit que là.
-- Ah! tu es une bonne fille...
Cette idée que, malgré leur liaison, elle visitait ce faussaire,
l’exaspérait plus que tout. Il était trop fier pour le dire; mais
un paquet de lettres, le dernier, noué d’une faveur bleue sur des
petits caractères fins et penchés, une écriture de femme, déchaîna
toute sa colère.
«Je change de tunique après la course des chars... viens dans ma
loge...»
-- Non, non... ne lis pas ça...
Elle sautait sur lui, arrachait et jetait au feu toute la liasse,
sans qu’il eût compris d’abord même en la voyant à ses genoux,
empourprée du reflet de la flamme et de la honte de son aveu:
-- J’étais jeune, c’est Caoudal... ce grand fou... Je faisais ce
qu’il voulait.
Alors seulement il comprit, devint très pâle.
-- Ah! oui... Sapho... toute la lyre...
Et la repoussant du pied, comme une bête immonde:
-- Laisse-moi, ne me touche pas, tu me soulèves le coeur...
Son cri se perdit dans un effroyable grondement de tonnerre, tout
proche et prolongé, en même temps qu’une lueur vive éclairait la
chambre... Le feu!... Elle se dressa épouvantée, prit
machinalement la carafe restée sur la table, la vida sur cet amas
de papiers dont la flamme embrasait les suies du dernier hiver,
puis le pot à l’eau, les cruches, et se voyant impuissante, des
flammèches voletant jusqu’au milieu de la chambre, elle courut au
balcon en criant:
-- Au feu! au feu!
Les Hettéma arrivèrent les premiers, ensuite le concierge, les
sergents de ville. On criait:
-- Baissez la plaque!... montez sur le toit!... De l’eau, de
l’eau!... non, une couverture!...
Atterrés, ils regardaient leur intérieur envahi et souillé; puis,
l’alerte finie, le feu éteint, quand le noir attroupement en bas,
sous le gaz de la rue, se fut dissipé, les voisins rassurés,
rentrés chez eux, les deux amants au milieu de ce gâchis d’eau, de
suie en boue, de meubles renversés et ruisselants, se sentirent
écoeurés et lâches, sans force pour reprendre la querelle ni faire
la chambre propre autour d’eux. Quelque chose de sinistre et de
bas venait d’entrer dans leur vie; et, ce soir-là, oubliant leurs
répugnances anciennes, ils allèrent coucher à l’hôtel.
Le sacrifice de Fanny ne devait servir à rien. De ces lettres
disparues, brûlées, des phrases entières retenues par coeur
hantaient la mémoire de l’amoureux, lui montaient au visage en
coups de sang comme certains passages de mauvais livres. Et ces
anciens amants de sa maîtresse étaient presque tous des hommes
célèbres. Les morts se survivaient; les vivants, on voyait leurs
portraits et leurs noms partout, on parlait d’eux devant lui, et
chaque fois il éprouvait une gêne, comme d’un lien de famille
douloureusement rompu.
Le mal lui affinant l’esprit et les yeux, il arrivait bientôt à
retrouver chez Fanny la trace des influences premières, et les
mots, les idées, les habitudes qu’elle en avait gardés. cette
façon d’avancer le pouce comme pour façonner, pétrir l’objet dont
elle parlait avec un «Tu vois ça d’ici...» appartenait au
sculpteur. À Dejoie, elle avait pris la manie des queues de mots,
et les chansons populaires dont il avait publié un recueil,
célèbre à tous les coins de la France; à La Gournerie, son
intonation hautaine et méprisante, la sévérité de ses jugements
sur la littérature moderne.
Elle s’était assimilé tout cela, superposant les disparates, par
ce même phénomène de stratification qui permet de connaître l’âge
et les révolutions de la terre à ses différentes couches
géologiques; et, peut-être, n’était-elle pas aussi intelligente
qu’elle lui avait semblé d’abord. Mais il s’agissait bien
d’intelligence; sotte comme pas une, vulgaire et de dix ans plus
vieille encore, elle l’eût tenu par la force de son passé, par
cette jalousie basse qui le rongeait et dont il ne taisait plus
les irritations ni les rancoeurs, éclatant à tout propos contre
l’un et l’autre.
Les romans de Dejoie ne se vendaient plus, toute l’édition
traînait le quai à vingt-cinq centimes. Et ce vieux fou de Caoudal
s’entêtant à l’amour à son âge...
-- Tu sais qu’il n’a plus de dents... Je le regardais à ce
déjeuner de Ville d’Avray... Il mange comme les chèvres, sur le
devant de la bouche.
Fini aussi le talent. Quel four, sa Faunesse du dernier Salon! «Ça
ne tenait pas...» Un mot qui lui venait d’elle, «Ça ne tenait
pas...» et qu’elle-même gardait du sculpteur. Quand il
entreprenait ainsi un de ses rivaux du temps passé, Fanny faisait
chorus pour lui plaire; et l’on aurait entendu ce gamin ignorant
de l’art, de la vie, de tout, et cette fille superficielle,
frottée d’un peu d’esprit à ces artistes fameux, les juger de
haut, les condamner doctoralement.
Mais l’ennemi intime de Gaussin, c’était Flamant le graveur. De
celui-là, il savait seulement qu’il était très beau, blond comme
lui, qu’on lui disait «m’ami», qu’on allait le voir en cachette,
et que lorsqu’il l’attaquait comme les autres, l’appelant «le
Forçat sentimental» ou «le Joli réclusionnaire», Fanny détournait
la tête sans un mot. Bientôt il accusa sa maîtresse de garder une
indulgence pour ce bandit, et elle dut s’en expliquer doucement,
mais avec une certaine fermeté.
-- Tu sais bien que je ne l’aime plus, Jean, puisque je t’aime...
Je ne vais plus là-bas, je ne réponds pas à ses lettres; mais tu
ne me feras jamais dire du mal de l’homme qui m’a adorée jusqu’à
la folie, jusqu’au crime...
À cet accent de franchise, ce qu’il y avait de meilleur en elle,
Jean ne protestait pas, mais il souffrait d’une haine jalouse,
aiguisée d’inquiétude, qui le ramenait parfois rue d’Amsterdam en
surprise, au milieu du jour. «Si elle était allée le voir!»
Il la trouvait toujours là, casanière, inactive dans leur petit
logis comme une femme d’Orient, ou bien au piano, donnant une
leçon de chant à leur grosse voisine, madame Hettéma. On s’était
lié depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et
pléthoriques, vivant dans un perpétuel courant d’air, portes et
fenêtres ouvertes.
Le mari, dessinateur au Musée d’artillerie, apportait de la
besogne chez lui, et chaque soir de la semaine, le dimanche toute
la journée, on le voyait penché sur sa large table à tréteaux,
suant, soufflant, en bras de chemise, secouant ses manches pour y
faire circuler l’air, de la barbe jusque dans les yeux. Près de
lui, sa grosse femme en camisole s’évaporait aussi, quoiqu’elle ne
fît jamais rien; et, pour se rafraîchir le sang, ils entamaient de
temps en temps un de leurs duos favoris.
L’intimité s’établit vite entre les deux ménages. Le matin, vers
dix heures, la forte voix d’Hettéma criait devant la porte: «Y
êtes-vous, Gaussin?» Et leurs bureaux se trouvant du même côté,
ils faisaient route ensemble. Bien lourd, bien vulgaire, de
quelques degrés sociaux plus bas que son jeune compagnon, le
dessinateur parlait peu, bredouillait comme s’il avait eu autant
de barbe dans la bouche que sur les joues; mais on le sentait
brave homme, et le désarroi moral de Jean avait besoin de ce
contact-là. Il y tenait surtout à cause de sa maîtresse vivant
dans une solitude peuplée de souvenirs et de regrets plus
dangereux peut-être que les relations auxquelles elle avait
volontairement renoncé, et qui trouvait dans madame Hettéma, sans
cesse préoccupée de son homme, et de la surprise gourmande qu’elle
lui ferait pour dîner, et de la romance nouvelle qu’elle lui
chanterait au dessert, une relation honnête et saine.
Pourtant, quand l’amitié se resserra jusqu’à des invitations
réciproques, un scrupule lui vint. Ces gens devaient les croire
mariés, sa conscience se refusait au mensonge, et il chargea Fanny
de prévenir la voisine, pour qu’il n’y eût pas de malentendu. Cela
la fit beaucoup rire... Pauvre bébé! il n’y avait que lui pour des
naïvetés pareilles...
-- Mais ils ne l’ont pas cru une minute que nous étions mariés...
Et ce qu’ils s’en moquent!... Si tu savais où il a été prendre sa
femme... Tout ce que j’ai fait, moi, c’est de la Saint-Jean à
côté. Il ne l’a épousée que pour l’avoir à lui tout seul, et tu
vois que le passé ne le gêne guère...
Il n’en revenait pas. Une ancienne, cette bonne mère aux yeux
clairs, au petit rire d’enfant sur des traits de chair tendre, aux
provincialismes traînards, et pour qui les romances n’étaient
jamais assez sentimentales, ni les mots trop distingués; et lui,
l’homme, si tranquille, si sûr dans son bien-être amoureux! Il le
regardait marcher à son côté, la pipe aux dents, avec de petits
souffles de béatitude, pendant que lui-même songeait toujours, se
dévorait de rage impuissante.
«Ça te passera, m’ami...» lui disait doucement Fanny aux heures où
l’on se dit tout; et elle l’apaisait, tendre et charmante comme au
premier jour, mais avec quelque chose d’abandonné, que Jean ne
savait définir.
C’était l’allure plus libre et la façon de s’exprimer, une
conscience de son pouvoir, des confidences bizarres et qu’il ne
lui demandait pas sur sa vie passée, ses débauches anciennes, ses
folies de curiosité. Elle ne se privait plus de fumer maintenant,
roulant entre ses doigts, posant sur tous les meubles l’éternelle
cigarette qui aveulit la journée des filles, et dans leurs
discussions elle émettait sur la vie, l’infamie des hommes, la
coquinerie des femmes, les théories les plus cyniques. Jusqu’à ses
yeux, dont l’expression changeait, alourdis d’une buée d’eau
dormante, où passait l’éclair d’un rire libertin.
Et l’intimité de leur tendresse se transformait aussi. D’abord
réservée avec la jeunesse de son amant dont elle respectait
l’illusion première, la femme ne se gênait plus après avoir vu
l’effet, sur cet enfant, de son passé de débauche brusquement
découvert, la fièvre de marécage dont elle lui avait allumé le
sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ces
mots de délire que ses dents serrées arrêtaient au passage, elle
les lâchait à présent, s’étalait, se livrait dans son plein de
courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de
Sapho.
Pudeur, réserve, à quoi bon? Les hommes sont tous pareils, enragés
de vice et de corruption, ce petit-là comme les autres. Les
appâter avec ce qu’ils aiment, c’est encore le meilleur moyen de
les tenir. Et ce qu’elle savait, ces dépravations du plaisir qu’on
lui avait inoculées, Jean les apprenait à son tour pour les passer
à d’autres. Ainsi le poison va, se propage, brûlure de corps et
d’âme, semblable à ces flambeaux dont parle le poète latin, et qui
couraient de main en main par le stade.
V
Dans leur chambre, à côté d’un beau portrait de Fanny par James
Tissot, une épave des anciennes splendeurs de la fille, il y avait
un paysage du Midi, tout noir et blanc, grossièrement rendu sous
le soleil par un photographe de campagne.
Une côte rocheuse escaladée de vignes, étayée de muretins de
pierre, puis en haut, derrière des files de cyprès contre le vent
du nord, et s’accotant à un petit bois de pins et de myrtes aux
clairs reflets, la grande maison blanche, moitié ferme et moitié
château, large perron, toiture italienne, portes écussonnées, que
continuaient les murailles rousses du _mas_ provençal, les
perchoirs pour les paons, la crèche aux troupeaux, la baie noire
des hangars ouverts sur le luisant des charrues et des herses. La
ruine d’anciens remparts, une tour énorme, déchiquetée sur un ciel
sans nuage, dominait le tout, avec quelques toits et le clocher
roman de Châteauneuf-des-Papes où les Gaussin d’Armandy avaient
habité de tout temps.
Castelet, clos et domaine, riche de ses vignobles fameux comme
ceux de la Nerte et de l’Ermitage, se transmettait de père en
fils, indivis entre tous les enfants, mais toujours le cadet
faisait valoir, par cette tradition familiale d’envoyer l’aîné
dans les consulats. Malheureusement la nature contrecarre souvent
ces projets; et s’il y eut jamais un être incapable de gérer un
domaine, de gérer n’importe quoi, c’était bien Césaire Gaussin, à
qui incombait à vingt-quatre ans cette lourde responsabilité.
Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, Césaire,
ou plutôt _le Fénat_, le vaurien, le mauvais drôle, pour lui
garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire
qui apparaît de loin en loin dans les familles les plus austères,
dont il est comme la soupape d’échappement.
En quelques années d’incurie, de dilapidations imbéciles, de
bouillottes désastreuses aux cercles d’Avignon et d’Orange, le
clos fut hypothéqué, les caves de réserve mises à sec, les
récoltes à venir vendues d’avance; puis un jour, à la veille d’une
saisie définitive, le Fénat imita la signature de son frère, fit
trois traites payables au consulat de Shang-Haï, persuadé qu’avant
l’échéance il trouverait l’argent pour les retirer; mais elles
arrivèrent régulièrement à l’aîné avec une lettre éperdue avouant
la ruine et les faux. Le consul accourut à Châteauneuf, remédia à
cette situation désespérée, à l’aide de ses économies et de la dot
de sa femme, et voyant l’incapacité du Fénat, il renonça à la
“carrière” qui s’ouvrait pourtant brillante devant lui et se fit
simplement vigneron.
Un vrai Gaussin, celui-là, traditionnel jusqu’à la manie, violent
et calme, à la façon des volcans éteints qui gardent des menaces
et des réserves d’éruption, laborieux avec cela, très entendu à la
culture. Grâce à lui, Castelet prospéra, s’agrandit de toutes les
terres jusqu’au Rhône, et, comme les chances humaines vont
toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les
myrtes du domaine. Pendant ce temps, le Fénat errait par la
maison, anéanti sous le poids de sa faute, osant à peine lever les
yeux vers son frère dont le méprisant silence l’accablait; il ne
respirait qu’aux champs, à la chasse, à la pêche, fatiguant son
chagrin à d’ineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant
des cannes superbes de myrte ou de roseau, et déjeunant tout seul
dehors d’une brochette de becs fins qu’il cuisait, sur un feu de
souches d’oliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentré pour
dîner à la table fraternelle, il ne prononçait pas un mot, malgré
l’indulgent sourire de sa belle-soeur, pitoyable au pauvre être et
le fournissant d’argent de poche, en cachette de son mari qui
tenait rigueur au Fénat, moins pour ses sottises passées que pour
toutes celles à commettre; et en effet la grande incartade
réparée, l’orgueil de Gaussin l’aîné fut mis à une nouvelle
épreuve.
Trois fois par semaine, venait en journée de couture, à Castelet,
une jolie fille de pêcheurs, Divonne Abrieu, née dans l’oseraie au
bord du Rhône, vraie plante fluviale à la tige ondulante et
longue. Sous sa _catalane_ à trois pièces enserrant sa petite tête
et dont les brides rejetées laissaient admirer l’attache du cou
légèrement bistré comme le visage, jusqu’aux névés délicats de la
gorge et des épaules, elle faisait songer à quelque _done_ des
anciennes cours d’amour jadis tenues tout autour de Châteauneuf, à
Courthezon, à Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines
s’effritent par les collines.
Ce souvenir historique n’était pour rien dans l’amour de Césaire,
âme simple, dénuée d’idéal et de lecture; mais, de petite taille,
il aimait les femmes grandes et fut pris dès le premier jour. Il
s’y entendait, le Fénat, à ces aventures villageoises; une
contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis à la
première rencontre en pleins champs la vive attaque à la renverse,
sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait
pas, qu’elle rapporta le gibier à la cuisine, et que solide comme
un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le
séducteur rouler à dix pas. Depuis, elle le tint à distance avec
la pointe des ciseaux pendus à sa ceinture par un clavier d’acier,
le rendit fou d’amour, si bien qu’il parla d’épouser et se confia
à sa belle soeur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis
l’enfance, la sachant sérieuse et délicate, trouvait dans le fond
de son coeur que cette mésalliance serait peut-être le salut du
Fénat; mais la fierté du consul se révoltait à l’idée d’un Gaussin
d’Armandy épousant une paysanne: «Si Césaire fait cela, je ne le
revois plus...» et il tint parole.
Césaire marié quitta Castelet, alla vivre au bord du Rhône chez
les parents de sa femme, d’une petite rente que lui servait son
frère et qu’apportait tous les mois l’indulgente belle-soeur. Le
petit Jean accompagnait sa mère dans ses visites, ravi de la
cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfumée, secouée par la
tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et
verticale comme un mât. La porte ouverte encadrait le petit môle
où séchaient les filets, où luisait et frétillait l’argent vif et
nacré des écailles; au bas deux ou trois grosses barques houlant
et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large,
lumineux, tout rebroussé par le vent contre ses îles en touffes
d’un vert pâle. Et, tout petit, Jean prenait là son goût des
lointains voyages, et de la mer qu’il n’avait pas encore vue.
Cet exil de l’oncle Césaire dura deux ou trois ans, n’aurait
jamais fini peut-être sans un événement familial, la naissance des
deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La mère tomba malade à la
suite de cette double couche, et Césaire et sa femme eurent la
permission de venir la voir. La réconciliation des deux frères
suivit, irraisonnée, instinctive, par la toute-puissance du même
sang; le ménage habita Castelet, et comme une incurable anémie,
compliquée bientôt de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre
mère, Divonne se trouva chargée de mener la maison, de surveiller
la nourriture des petites, le personnel nombreux, d’aller voir
Jean deux fois la semaine au lycée d’Avignon, sans compter que le
soin de sa malade la réclamait à toute heure.
Femme d’ordre et de tête, elle suppléait à l’instruction qui lui
manquait, par son intelligence, son âpreté paysanne, les lambeaux
d’études restés dans la cervelle du Fénat dompté et discipliné. Le
consul se reposait sur elle de toute la dépense de la maison, très
lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant d’année
en année, rongés au pied des vignes par le phylloxera. Toute la
plaine était atteinte, mais le clos résistait encore, et c’était
la préoccupation du consul: sauver le clos à force de recherches
et d’expériences.
Cette Divonne Abrieu qui restait fidèle à ses coiffes, à son
clavier d’artisane et se tenait si modestement à sa place
d’intendante, de dame de compagnie, garda la maison de la gêne, en
ces années de crise, la malade toujours entourée des mêmes soins
coûteux, les petites élevées près de leur mère, en demoiselles, la
pension de Jean régulièrement payée, d’abord au lycée, puis à Aix
où il faisait son droit, enfin à Paris où il était allé l’achever.
Par quels miracles d’ordre, de vigilance y arrivait-elle, tous
l’ignoraient comme elle-même. Mais chaque fois que Jean songeait à
Castelet, qu’il levait les yeux vers la photographie à reflets
pâles, effacée de lumière, la première figure évoquée, le premier
nom prononcé, c’était Divonne, la paysanne au grand coeur qu’il
sentait cachée derrière la gentilhommière et la tenant debout par
l’effort de sa volonté. Depuis quelques jours cependant, depuis
qu’il savait ce qu’était sa maîtresse, il évitait de prononcer ce
nom vénéré devant elle, comme celui de sa mère ni d’aucun des
siens; même la photographie le gênait à regarder, déplacée, égarée
à cette muraille, au-dessus du lit de Sapho.
Un jour, en rentrant dîner, il fut surpris de voir trois couverts
au lieu de deux, plus encore de trouver Fanny en train de jouer
aux cartes avec un petit homme qu’il ne reconnut pas d’abord, mais
qui en se retournant lui montra les yeux clairs de chèvre folle,
le grand nez conquérant dans une face hâlée et poupine, le crâne
chauve et la barbe de ligueur de l’oncle Césaire. Au cri de son
neveu, il répondit sans lâcher les cartes:
-- Tu vois, je ne m’ennuie pas, je fais un bésigue avec ma nièce.
Sa nièce!
Et Jean qui cachait si soigneusement sa liaison à tout le monde.
Cette familiarité lui déplut, et les choses que Césaire lui
débitait à voix basse, pendant que Fanny s’occupait du dîner...
-- Mon compliment, petit... des yeux... des bras... un morceau de
roi.
Ce fut bien pis, quand à table le Fénat se mit à parler sans
aucune réserve des affaires de Castelet, de ce qui l’amenait à
Paris.
Le prétexte du voyage c’était de l’argent à toucher, huit mille
francs qu’il avait prêtés autrefois à son ami Courbebaisse et
qu’il ne comptait jamais revoir, quand une lettre du notaire lui
avait appris et la mort de Courbebaisse, _pechère_! et le
remboursement tout prêt de ses huit mille francs. Mais le vrai
motif, car on aurait pu lui faire parvenir l’argent:
-- Le vrai motif c’est la santé de ta mère, mon pauvre... Depuis
quelque temps elle s’affaiblit beaucoup, et des fois qu’il y a, sa
tête déménage, elle oublie tout, jusqu’au nom des petites. L’autre
soir, ton père sortait de sa chambre, elle a demandé à Divonne qui
était ce bon Monsieur qui venait la voir si souvent. Personne ne
s’est encore aperçu de cela que ta tante, et elle ne m’en a parlé
que pour me décider à venir consulter Bouchereau sur l’état de la
pauvre femme qu’il a soignée autrefois.
-- Avez-vous eu déjà des fous dans votre famille? demanda Fanny,
l’air doctoral et grave, son air La Gournerie.
-- Jamais... dit le Fénat, ajoutant avec un sourire malin, froncé
jusqu’aux tempes, qu’il avait été un peu toqué dans sa jeunesse...
mais ma folie ne déplaisait pas aux dames, et l’on n’a pas eu
besoin de m’enfermer.
Jean les regardait, navré. Au chagrin que lui causait la triste
nouvelle, se joignait un oppressant malaise d’entendre cette femme
parler de sa mère, de ses infirmités d’âge critique, avec le libre
langage et l’expérience d’une matrone, les coudes sur la nappe, en
roulant une cigarette. Et l’autre, bavard, indiscret,
s’abandonnait, disait les secrets intimes de la famille.
Ah! les vignes... fichues les vignes!... Et le clos lui-même n’en
avait plus pour longtemps; la moitié des cépages était déjà
dévorée, et l’on ne conservait le reste que par miracle, en
soignant chaque grappe, chaque grain comme des enfants malades,
avec des drogues qui coûtaient cher. Le terrible, c’est que le
consul s’entêtait à planter toujours de nouveaux ceps que le ver
attaquait, au lieu de laisser à la culture des oliviers, des
câpriers, toute cette bonne terre inutile couverte de pampres
lépreux et roussis.
Heureusement qu’il avait, lui, Césaire, quelques hectares au bord
du Rhône, qu’il soignait par l’immersion, une découverte superbe
applicable seulement dans les terrains bas. Déjà une bonne récolte
l’encourageait, d’un petit vin pas très chaud, «du vin de
grenouille», disait le consul dédaigneusement; mais le Fénat
s’entêtait aussi, et, avec les huit mille francs de Courbebaisse,
il allait acheter la Piboulette...
-- Tu sais, petit, la première île sur le Rhône, en aval des
Abrieu... mais ceci entre nous, il faut que personne à Castelet ne
se doute de rien encore...
-- Pas même Divonne, mon oncle? demanda Fanny en souriant...
Au nom de sa femme, les yeux du Fénat se mouillèrent:
-- Oh! Divonne, je ne fais jamais rien sans elle. Elle a foi dans
mon idée d’ailleurs, et serait si heureuse que son pauvre Césaire
refît la fortune de Castelet, après en avoir commencé la ruine.
Jean frémit; allait-il donc faire sa confession, raconter cette
lamentable histoire des faux? Mais le Provençal tout à sa
tendresse pour Divonne, s’était mis à parler d’elle, du bonheur
qu’elle lui donnait. Et si belle avec ça, si magnifiquement
charpentée:
-- Tenez, ma nièce, vous qui êtes femme, vous devez vous y
connaître.
Il lui tendait un portrait-carte, tiré de son portefeuille, et qui
ne le quittait jamais.
À l’accent filial de Jean quand il parlait de sa tante, aux
conseils maternels de la paysanne écrits d’une grande écriture, un
peu tremblée, Fanny se figurait une de ces villageoises à marmotte
de Seine-et-Oise, et resta saisie devant ce joli visage aux lignes
pures, éclairci par l’étroite coiffe blanche, cette taille
élégante et souple d’une femme de trente cinq ans.
-- Très belle en effet... dit-elle en pinçant les lèvres, d’une
intonation singulière.
-- Et une charpente! fit l’oncle qui tenait à son image.
Puis on passa sur le balcon. Après une journée chaude dont le zinc
de la véranda brûlait encore, il tombait, d’un nuage perdu, une
fine pluie d’arrosage qui rafraîchissait l’air, tintait gaiement
sur les toits, éclaboussait les trottoirs. Paris riait sous cette
ondée, et le train de la foule, des voitures, toute cette rumeur
montante grisait le provincial, remuait dans sa tête vide et
mobile comme un grelot, des rappels de jeunesse, et d’un séjour de
trois mois qu’il avait fait, quelque trente ans auparavant, chez
son ami Courbebaisse.
Quelle noce, mes enfants, quelles bordées!... Et leur entrée au
Prado une nuit de mi-carême, Courbebaisse en chicard, et sa
maîtresse, la Mornas, en marchande de chansons, un déguisement qui
lui avait porté chance puisqu’elle était devenue une célébrité de
café-concert. Lui-même, l’oncle, remorquait un petit chiffon du
quartier que l’on appelait Pellicule... Et tout ragaillardi, il
riait de la bouche jusqu’aux tempes, fredonnait des airs à danser,
saisissait en mesure sa nièce par la taille. À minuit, quand il
les quitta pour gagner l’hôtel Cujas, le seul qu’il connût dans
Paris, il chantait à pleine gorge dans l’escalier, envoyait des
baisers à sa nièce qui l’éclairait, et criait à Jean:
-- Tu sais, prends garde à toi!...
Dès qu’il fut parti, Fanny dont le front gardait un pli préoccupé,
passa vivement dans son cabinet de toilette et, par la porte
restée entrouverte, pendant que Jean se couchait, elle commençait
d’une voix presque insouciante.
-- Dis donc, elle est très jolie, ta tante... ça ne m’étonne plus
si tu en parlais si souvent... Vous avez dû lui en faire porter à
ce pauvre Fénat, une tête à ça du reste...
Il protestait de toute son indignation... Divonne! une seconde
mère pour lui, qui, tout petit, le soignait, l’habillait... Elle
l’avait sauvé d’une maladie, de la mort... non, jamais la
tentation ne lui serait venue d’une infamie pareille.
-- Va donc, va donc, reprenait la voix stridente de la femme, des
épingles à coiffer entre les dents, tu ne me feras pas croire
qu’avec ces yeux-là et la belle charpente dont parlait cet
imbécile, sa Divonne ait pu rester sans désir à côté d’un joli
blond à peau de fille comme toi?... Vois-tu, des bords du Rhône ou
d’ailleurs, nous sommes toutes les mêmes...
Elle le disait avec conviction, croyant son sexe entier facile à
tout caprice et vaincu du premier désir. Lui, se défendait, mais
troublé, interrogeant ses souvenirs, se demandant si jamais le
frôlement d’une innocente caresse avait pu l’avertir d’un danger
quelconque; et quoique ne trouvant rien, la candeur de son
affection restait atteinte, le pur camée rayé d’un coup d’ongle.
-- Tiens!... regarde... la coiffe de ton pays...
Sur ses beaux cheveux, massés en deux longs bandeaux, elle avait
épinglé un fichu blanc qui imitait assez bien la catalane, le
béguin à trois pièces des filles de Châteauneuf; et, droite devant
lui, dans les plis laiteux de sa batiste de nuit, les yeux
brûlants, elle lui demandait:
-- Est-ce que je ressemble à Divonne?
Oh! non, pas du tout; elle ne ressemblait qu’à elle-même sous ce
petit bonnet rappelant l’autre, celui de Saint-Lazare, qui la
rendait si jolie, disait-on, pendant qu’elle envoyait à son forçat
un baiser d’adieu en plein tribunal:
-- T’ennuie pas, m’ami, les beaux jours reviendront...
Et ce souvenir lui fit tant de mal que, sitôt sa maîtresse
couchée, il éteignit bien vite, pour ne plus la voir.
Le lendemain de bonne heure, l’oncle arrivait en casseur, la canne
haute, criant: «Ohé! les bébés», avec l’intonation fringante et
protégeante qu’avait Courbebaisse autrefois quand il venait le
chercher dans les bras de Pellicule. Il paraissait encore plus
excité que la veille: l’hôtel Cujas, sans doute, et surtout les
huit mille francs pliés dans son portefeuille. L’argent de la
Piboulette, bé oui, mais il avait bien le droit d’en distraire
quelques louis pour offrir un déjeuner à la campagne à sa
nièce!...
«Et Bouchereau?» observa le neveu, qui ne pouvait manquer son
ministère deux jours de suite. Il fut convenu qu’on déjeunerait
aux Champs-Élysées et que les deux hommes iraient après à la
consultation.
Ce n’était pas ce que le Fénat avait rêvé, l’arrivée à Saint Cloud
en grande remise, du champagne plein la voiture; mais le repas fut
charmant tout de même sur la terrasse du restaurant ombragée
d’acacias et de vernis du Japon, que traversaient les flonflons
d’une répétition de jour au voisin café-concert. Césaire, très
bavard, très galant, mit toutes ses grâces à l’air pour éblouir la
Parisienne. Il «attrapait» les garçons, complimentait le chef de
sa sauce meunière; et Fanny riait d’un élan bête et forcé, d’une
niaiserie de cabinet particulier, qui fit de la peine à Gaussin,
ainsi que l’intimité s’établissant entre l’oncle et la nièce par-
dessus sa tête.
On eût dit des amis de vingt ans. Le Fénat, devenu sentimental
avec les vins de dessert, parlait de Castelet, de Divonne et aussi
de son petit Jean; il était heureux de le savoir avec elle, une
femme sérieuse qui l’empêcherait de faire des sottises. Et sur le
caractère un peu ombrageux du jeune homme, la façon de le prendre,
il lui donnait des conseils comme à une jeune mariée en lui
tapotant les bras, la langue épaisse, l’oeil éteint et mouillé.
Il se dégrisa chez Bouchereau. Deux heures d’attente au premier
étage de la place Vendôme, dans ses grands salons, hauts et
froids, encombrés d’une foule silencieuse et angoissée; l’enfer de
la douleur dont ils traversèrent successivement tous les cercles,
passant de pièce en pièce jusqu’au cabinet de l’illustre savant.
Bouchereau, avec sa mémoire prodigieuse, se souvint très bien de
Mme Gaussin, étant venu en consultation à Castelet dix ans
auparavant au commencement de la maladie; il s’en fit raconter les
différentes phases, relut les ordonnances anciennes et, tout de
suite, rassura les deux hommes sur les accidents cérébraux qui
venaient de se produire et qu’il attribuait à l’emploi de certains
médicaments. Pendant qu’immobile, ses gros sourcils baissés sur
ses petits yeux aigus et fouilleurs, il écrivait une longue lettre
à son confrère d’Avignon, l’oncle et le neveu écoutaient, retenant
leur souffle, le grincement de cette plume qui couvrait pour eux,
à elle seule, toute la rumeur du Paris luxueux; et subitement leur
apparaissait la puissance du médecin dans les temps modernes,
dernier prêtre, croyance suprême, invincible superstition...
Césaire sortit de là, sérieux et refroidi:
-- Je rentre à l’hôtel boucler ma malle, l’air de Paris est
mauvais pour moi, vois-tu, petit... si j’y restais, je ferais des
bêtises. Je prendrai ce soir le train de sept heures, excuse-moi
près de ma nièce, hé?
Jean se garda bien de le retenir, effrayé de son enfantillage, de
sa légèreté; et le lendemain, en s’éveillant, il se félicitait de
le savoir rentré, sous clé, près de Divonne, quand on le vit
apparaître, la figure à l’envers, le linge en désordre:
-- Bon Dieu! mon oncle, que vous arrive-t-il?
Effondré dans un fauteuil, sans voix et sans gestes d’abord, mais
s’animant à mesure, l’oncle avoua une rencontre du temps de
Courbebaisse, le dîner trop copieux, les huit mille francs perdus
la nuit dans un tripot... Plus un sou, rien!... Comment rentrer
là-bas, raconter ça à Divonne! Et l’achat de la Piboulette... Tout
à coup pris d’une sorte de délire, il se mettait les mains sur les
yeux, les pouces bouchant les oreilles, et hurlant, sanglotant,
déchaîné, le Méridional s’invectivait, étalait son remords dans
une confession générale de toute sa vie. Il était la honte et le
malheur des siens; des types tels que lui dans les familles on
aurait le droit de les abattre comme des loups. Sans la générosité
de son frère où serait-il?... Au bagne avec les voleurs et les
faussaires.
-- Mon oncle, mon oncle!... disait Gaussin très malheureux,
essayant de l’arrêter.
Mais l’autre, volontairement aveugle et sourd, se délectait à ce
témoignage public de son crime, raconté dans les moindres détails,
tandis que Fanny le regardait avec une pitié mêlée d’admiration.
Un passionné au moins celui-là, un brûle-tout comme elle les
aimait; et, remuée dans ses entrailles de bonne fille, elle
cherchait un moyen de lui venir en aide. Mais lequel? Elle ne
voyait plus personne depuis un an, Jean n’avait aucune relation...
Subitement un nom lui vint à l’esprit: Déchelette!... Il devait
être à Paris en ce moment, et c’était un si bon garçon.
-- Mais je le connais à peine... dit Jean.
-- J’irai, moi....
-- Comment! tu veux?
-- Pourquoi pas?
Leurs regards se croisèrent et se comprirent. Déchelette aussi
avait été son amant, l’amant d’une nuit qu’elle se rappelait à
peine. Mais lui n’en oubliait pas un; ils étaient tous en rang
dans sa tête, comme les saints d’un calendrier.
-- Si cela t’ennuie... fit-elle un peu gênée.
Alors Césaire, qui, pendant ce court débat s’était interrompu de
crier, très anxieux, tourna vers eux un tel regard de supplication
désespérée, que Jean se résigna, consentit entre les dents...
Qu’elle leur parut longue cette heure, à tous deux, déchirés par
des pensées qu’ils ne s’avouaient pas, appuyés au balcon, guettant
la rentrée de la femme.
-- C’est donc bien loin, ce Déchelette?...
-- Mais non, rue de Rome... à deux pas, répondait Jean furieux, et
trouvant, lui aussi, que Fanny était bien longue à revenir.
Il essayait de se tranquilliser avec la devise amoureuse de
l’ingénieur «pas de lendemain», et la façon méprisante dont il
l’avait entendu parler de Sapho, comme d’une ancienne de la vie
galante; mais sa fierté d’amant se révoltait, et il aurait presque
souhaité que Déchelette la trouvât encore belle et désirable. Ah!
ce vieux toqué de Césaire avait bien besoin de rouvrir ainsi
toutes les plaies.
Enfin le mantelet de Fanny tourna l’angle de la rue. Elle,
rentrait, rayonnante:
-- C’est fait... j’ai l’argent.
Les huit mille francs étalés devant lui, l’oncle pleurait de joie,
voulait faire un reçu, fixer les intérêts, la date du
remboursement.
-- Inutile, mon oncle... Je n’ai pas prononcé votre nom... C’est à
moi qu’on a prêté cet argent, c’est à moi que vous le devez, et
aussi longtemps qu’il vous plaira.
-- Des services pareils, mon enfant, répondait Césaire transporté
de reconnaissance, on les paye avec de l’amitié qui ne finit
plus...
Et dans la gare, où Gaussin l’accompagnait pour être assuré cette
fois de son départ, il répétait les larmes aux yeux:
-- Quelle femme, quel trésor!... Il faut la rendre heureuse, vois-
tu...
Jean resta très fâché de cette aventure, sentant sa chaîne, déjà
si lourde, se river de plus en plus, et se confondre deux choses
que sa délicatesse native avait toujours tenues séparées et
distinctes: la famille et sa liaison. À présent, Césaire mettait
la maîtresse au courant de ses travaux, de ses plantations, lui
donnait des nouvelles de tout Castelet; et Fanny critiquait
l’obstination du consul dans l’affaire des vignes, parlait de la
santé de la mère, irritait Jean d’une sollicitude ou de conseils
déplacés. Jamais d’allusion au service rendu par exemple, ni à
l’ancienne aventure du Fénat, à cette tare de la maison d’Armandy,
que l’oncle avait livrée devant elle. Une seule fois elle s’en
faisait une arme de riposte, dans les circonstances que voici:
Ils rentraient du théâtre, et montaient en voiture, sous la pluie,
à une station du boulevard. L’équipage, une de ces guimbardes qui
ne roulent qu’après minuit, fut long à démarrer, l’homme endormi,
la bête secouant sa musette. Pendant qu’ils attendaient à couvert
dans le fiacre, un vieux cocher, en train de rajuster une mèche à
son fouet, s’approcha tranquillement de la portière, son filin
entre les dents, et dit à Fanny d’une voix cassée qui puait le
vin:
-- Bonsoir... Comment qu’à ça va? Tiens, c’est vous?
Elle eut un petit tressaut vite réprimé et, tout bas, à son amant:
-- Mon père!...
Son père, ce maraudeur à la longue lévite d’ancienne livrée,
souillée de boue, aux boutons de métal arrachés, et montrant sous
le gaz du trottoir une face bouffie, apoplectisée d’alcool, où
Gaussin croyait retrouver en vulgaire le profil régulier et
sensuel de Fanny, ses larges yeux de jouisseuse! Sans se
préoccuper de l’homme qui accompagnait sa fille, et comme s’il ne
l’eût pas vu, le père Legrand donnait des nouvelles de la maison.
-- La vieille est à Necker depuis quinze jours, elle file un
mauvais coton... Va donc la voir un de ces jeudis, ça y donnera du
courage... Moi, heureusement, le coffre est solide; toujours bon
fouet, bonne mèche. Seulement le commerce ne va pas fort... Si
t’avais besoin d’un bon cocher au mois, ça ferait joliment mon
affaire... Non? tant pis alors, et à la revoyure...
Ils se serrèrent les mains mollement; le fiacre partit.
«Hein? crois-tu...» murmurait Fanny; et tout de suite elle se mit
à lui parler longuement de sa famille, ce qu’elle avait toujours
évité... «c’était si laid, si bas...» mais on se connaissait mieux
maintenant; on n’avait plus rien à se cacher. Elle était née au
Moulin-aux-Anglais, dans la banlieue, de ce père, ancien dragon,
qui faisait le service des voitures de Paris à Châtillon, et d’une
servante d’auberge, entre deux tournées de comptoir. Elle n’avait
pas connu sa mère, morte en couches; seulement les patrons du
relais, braves gens, obligèrent le père à reconnaître sa petite et
à payer les mois de nourrice. Il n’osa pas refuser, car il devait
gros dans la maison, et quand Fanny eut quatre ans il l’emmenait
sur sa voiture comme un petit chien, nichée en haut, sous la
bâche, amusée de rouler ainsi par les chemins, de voir la lumière
des lanternes courir des deux côtés, fumer et haleter le dos des
bêtes, de s’endormir au noir, à la bise, en entendant sonner les
grelots.
Mais le père Legrand se fatigua vite de cette pose à la paternité;
si peu que ça coûtât, il fallait la nourrir, l’habiller, cette
morveuse. Puis elle le gênait pour un mariage avec la veuve d’un
maraîcher dont il guignait les cloches à melon, les choux en
carrés alignés sur son itinéraire. Elle eut alors la sensation
très nette que son père voulait la perdre; c’était son idée fixe
d’ivrogne, se débarrasser de l’enfant à toute force, et si la
veuve elle-même, la brave mère Machaume, n’avait pris la fillette
sous sa protection...
-- Au fait tu l’as connue, Machaume, dit Fanny.
-- Comment! cette servante que j’ai vue chez toi...
-- C’était ma belle-mère... Elle avait été si bonne pour moi quand
j’étais petite; je la prenais pour l’arracher à son gueux de mari
qui, après lui avoir mangé tout son bien, la rouait de coups,
l’obligeait à servir une gaupe avec laquelle il vivait... Ah! la
pauvre Machaume, elle sait ce que coûte un bel homme. Eh bien!
quand elle m’a eu quittée, malgré tout ce que j’ai pu lui dire,
elle est courue se remettre avec lui et, maintenant, la voilà à
l’hospice. Comme il se laisse aller sans elle, le vieux gredin!
était-il sale! quelle mine de rouleur! il n’y a que son fouet...
as-tu vu comme il le tenait droit?... Même saoul à tomber, il le
porte devant lui comme un cierge, le serre dans sa chambre; il n’a
jamais eu que ça de propre... Bon fouet, bonne mèche, c’est son
mot.
Elle en parlait inconsciemment, ainsi que d’un étranger, sans
dégoût ni honte; et Jean s’épouvantait à l’entendre. Ce père!...
cette mère!... en face de la figure sévère du consul et de
l’angélique sourire de Mme Gaussin!... Et comprenant tout à coup
ce qu’il y avait dans le silence de son amant, quelle révolte
contre ce gâchis social dont il s’éclaboussait auprès d’elle:
-- Après tout, dit Fanny sur un ton philosophe, c’est un peu ça
dans toutes les familles, on n’en est pas responsable... moi, j’ai
mon père Legrand; toi, tu as ton oncle Césaire.