La Reine et la politique.—Son éloignement naturel pour les
affaires.—Méfiance de Maurepas.—Lettre de la Reine à Joseph
II.—Nomination de MM. de Ségur et de Castries.—Sympathie de
la Reine pour Necker; elle l'appuie dans la publication du
compte-rendu.—Chute de Necker.—Mort de Maurepas.—Joly de
Fleury.—D'Ormesson.—Calonne.—Faible part que Marie-Antoinette
prend à la nomination de ce dernier. Sa répugnance pour
lui.—La politique autrichienne.—Election de Maximilien à
Cologne.—Différend de Joseph II avec la Hollande.—_Le Mariage de
Figaro._—La Reine joue _le Barbier de Séville_ à Trianon.
La Reine n'avait jamais aimé la politique et tout conspirait à l'en
éloigner: sa propre répugnance, dont les obsessions de sa mère et les
conseils de Mercy ne parvenaient pas toujours à triompher[1573]; son
éducation qui n'avait jamais porté que sur des objets d'agrément ou
d'intérieur; les traditions d'une Cour où, depuis Anne d'Autriche,
jamais femme de roi ne s'était mêlée d'affaires; la méfiance des
ministres qui redoutaient l'ascendant irrésistible que ne saurait
manquer de prendre Marie-Antoinette, le jour où elle voudrait
appliquer aux complications de la politique toute la force d'un esprit
prompt[1574], juste, ferme et séduisant.
«Plus j'ai le bonheur de voir la Reine, écrivait le baron de Staël,
plus je suis fort dans l'opinion que j'ai toujours eue de l'excellence
de son caractère. Elle aime la vérité, et on peut la lui dire, si
elle est persuadée de la probité et du désintéressement de celui
qui parle. En traitant avec noblesse et franchise, on est sûr de lui
plaire, serait-on même d'une opinion contraire à la sienne; aussitôt
qu'elle peut démêler la fausseté et la flatterie, elle les prend en
horreur[1575].»
C'était cette excellence même de caractère que redoutaient les
ministres. Vergennes, et Maurepas surtout, s'appliquaient à tenir le
Roi en garde contre toute ingérence de la Reine dans les affaires.
Poussé par sa femme, qui le menait complètement, et qui, en sa qualité
de tante du duc d'Aiguillon, n'aimait pas Marie-Antoinette[1576],
le vieux ministre, sous les dehors du respect et de la déférence,
combattait avec une persévérance opiniâtre et l'expérience d'un roué
l'influence possible de la jeune souveraine[1577]. Mme Campan l'accuse
même d'avoir cherché à la compromettre. Lors de ces promenades sur la
terrasse de Versailles, que la méchanceté des courtisans exploitait
contre Marie-Antoinette, Maurepas aurait eu «la cruelle politique
de répondre au Roi qu'il fallait la laisser faire; qu'elle avait de
l'esprit; que ses amis avaient beaucoup d'ambition et désiraient la
voir se mêler aux affaires, et qu'il n'y avait pas de mal de lui
laisser prendre un caractère de légèreté[1578].» Il ne paraît pas
probable que l'astucieux vieillard ait osé tenir ouvertement un
pareil langage à son maître; Louis XVI ne l'aurait pas supporté.
Mais qu'il ait été intérieurement enchanté du goût de la Reine pour
les frivolités; qu'il ait insinué doucement ces mêmes pensées qu'il
n'a pas dû exprimer publiquement; qu'il ait encouragé sous main
la jeune femme à ne s'occuper que de plaisirs, le Roi à ne pas lui
parler d'affaires ou à lui en dissimuler la plus grande partie; qu'il
ait même redoublé d'efforts, lorsque la première grossesse de la
Reine eut resserré l'intimité des deux époux, pour empêcher que «la
sensibilité de son maître n'influât sur les affaires générales[1579]»,
le fait ne paraît pas douteux. Les documents les plus authentiques,
les rapports secrets de l'ambassadeur d'Autriche[1580] et du ministre
de Prusse[1581] l'établissent d'une façon irréfutable, et la Reine
elle-même se rendait parfaitement compte de la situation qui lui était
faite: Il,—le Roi—est de son naturel très peu galant, écrivait-elle
à son frère, et il lui arrive souvent de ne me parler de grandes
affaires, lors même qu'il n'a pas envie de me les cacher. Il me
répond quand je lui en parle, mais il ne m'en prévient guère, et
quand j'apprends le quart d'une affaire, j'ai besoin d'adresse pour
me faire dire le reste par les ministres, en leur laissant croire
que le Roi m'a tout dit. Quand je reproche au Roi de ne m'avoir pas
parlé de certaines affaires, il ne se fâche pas; il a l'air un peu
embarrassé et quelquefois il me répond naturellement qu'il n'y a pas
pensé. Je vous avouerai bien que les affaires politiques sont celles
sur lesquelles j'ai le moins de prise. La méfiance naturelle du Roi a
été fortifiée d'abord par son gouverneur; dès avant son mariage, M. de
la Vauguyon l'avait effrayé sur l'empire que sa femme voudrait prendre
sur lui, et son âme noire s'était plu à effrayer son élève par tous
les fantômes inventés contre la Maison d'Autriche. M. de Maurepas,
quoique avec moins de caractère et de méchanceté, a cru utile pour
son crédit d'entretenir le Roi dans les mêmes idées. M. de Vergennes
suit le même plan et peut-être se sert-il de sa correspondance des
affaires étrangères pour employer la fausseté et le mensonge. J'en ai
parlé clairement au Roi, et plus d'une fois. Il m'a quelquefois répondu
avec humeur, et comme il est incapable de discussion, je n'ai pu lui
persuader que son ministre était trompé ou le trompait. Je ne m'aveugle
pas sur mon crédit; je sais que, surtout pour la politique, je n'ai pas
grand ascendant sur le Roi[1582].»
A plusieurs reprises, on avait conseillé à la Reine de se rapprocher
de Maurepas, de le gagner par des faveurs ou de l'intimider par son
ascendant, surtout de ne pas l'effaroucher en affectant de se passer de
lui; de s'en faire un allié et non un adversaire[1583]; le Roi lui-même
l'y avait engagée[1584]. Elle n'y avait jamais consenti et n'avait
voulu réduire le premier ministre ni par la force, ni par les bons
traitements[1585]. Était-ce impulsion de son entourage, insinuations
du parti Choiseul, comme le croyaient Goltz et Mercy? Était-ce simple
fierté naturelle ou insouciance des affaires? Quoi qu'il en soit,
pendant les premières années de son règne, sauf la part qu'elle avait
prise au renvoi de Turgot, part regrettable, mais où elle était
pleinement d'accord avec l'opinion, soulevée contre les réformes du
ministre, et l'intérêt qu'elle avait mis aux négociations dans les
affaires de Bavière, intérêt dont nous avons déterminé les vraies
proportions, elle s'était tenue à l'écart de la politique[1586]. Ce
fut en 1780 seulement qu'elle parut disposée à s'en occuper, et, comme
le disait Mercy, à prendre part aux grandes affaires[1587]; encore son
intervention se borna-t-elle à influer sur la nomination d'un ministre,
celui de la guerre.
Lorsqu'en septembre 1777 le comte de Saint-Germain tomba, devant
les orages soulevés par ses innovations, le prince de Montbarrey,
directeur adjoint, resta seul chargé de ce département. Mais ses
talents n'étaient point à la hauteur de la lourde charge qu'il avait
assumée. Brave et spirituel, mais n'aimant point le travail, ne sachant
pas résister aux sollicitations des femmes et aux importunités des
courtisans, il avait laissé peu à peu la discipline se relâcher et le
désordre s'introduire dans son administration[1588]. Maurepas seul et
sa femme, parente de Mme de Montbarrey, le soutenaient[1589]; mais
la clameur de l'armée fut la plus forte. On permit au ministre de
donner sa démission, mais il dut se retirer et l'opinion publique
approuva sa disgrâce. La société Polignac aurait voulu faire nommer
à sa place le comte d'Adhémar; la Reine s'y refusa[1590], et malgré
Maurepas, qui proposait M. de Puységur[1591] ou son neveu, le duc
d'Aiguillon[1592], fit donner le portefeuille de la guerre à M. de
Ségur, lieutenant-général, brave officier qui avait fait brillamment la
campagne de Flandre et perdu un bras à la bataille de Laufeld. Le jour
où il fut présenté: «Vous venez de voir un ministre de ma façon,» dit
la Reine à Mme Campan. «J'en suis bien aise pour le service du Roi; car
le choix est fort bon; mais je suis presque fâchée de la part que j'ai
à cette nomination; je m'attire une responsabilité! J'étais heureuse
de n'en point avoir, et pour m'en alléger autant que possible, je
viens de promettre à M. de Ségur, et cela sur ma parole d'honneur, de
n'apostiller aucun placet et de n'entraver aucune de ses opérations par
des demandes pour mes protégés[1593].»
Si l'on s'en rapporte aux Mémoires du comte de Ségur, Marie-Antoinette
n'aurait pas toujours été fidèle à cet engagement, et un jour elle
aurait mis tant d'insistance dans ses demandes, que le vieil officier
impatienté aurait offert sa démission. La Reine en fut mécontente, mais
après un long entretien avec le fils du ministre, elle comprit ses
raisons: Dites à votre père, lui dit-elle, que nous sommes raccommodés
et que je lui en veux seulement de l'humeur avec laquelle il a offert
sa démission[1594].»
Au reste, Marie-Antoinette n'eut pas lieu de se repentir de son choix.
M. de Ségur, qui fut fait maréchal en 1783, était bien supérieur à son
prédécesseur par le talent et le caractère, et la plupart des mesures
qu'il prit[1595] honorèrent son ministère et sa protectrice.
On a cru longtemps que la Reine avait fait pour la marine ce qu'elle
avait fait pour la guerre et qu'elle avait contribué au renvoi de
Sartines et à l'élévation du marquis de Castries. La vérité est que
cette nomination, qui d'ailleurs ne surprit pas, fut due uniquement à
une intrigue de Mme de Polignac, du comte de Vaudreuil et du contrôleur
général, ami de M. de Castries. Marie-Antoinette n'y eut aucune part:
elle avait toujours protégé Sartines, elle le protégea jusqu'au bout et
contribua à lui obtenir une bonne retraite[1596].
C'était Maurepas qui, abusé par de faux avis et croyant faire acte de
haute politique, avait donné lui-même la main à la combinaison ourdie
par Necker[1597]. Il s'en vengea en faisant renvoyer Necker à son tour,
au moyen d'une petite perfidie, analogue à celle dont il avait été
dupe[1598].
La Reine fut affligée de cette disgrâce. Malgré le manque de
savoir-vivre du Génevois qui, lors de sa présentation, lui avait pris
familièrement la main et l'avait baisée sans sa permission[1599],
elle avait du goût pour Necker et partagea longtemps à son égard
l'engouement populaire[1600]. C'était elle, en grande partie,
qui, malgré Maurepas, avait déterminé Louis XVI à autoriser la
publication de ce fameux Compte-rendu[1601], qui fut le premier
appel à l'intervention de l'opinion dans le maniement des finances
et l'administration de l'État. Mais le vieux ministre redoubla ses
attaques; ses railleries mordantes contre le Compte-rendu qu'il
traitait plaisamment de _Conte bleu_[1602], les critiques soulevées par
des innovations que beaucoup jugeaient dangereuses, des prétentions
parfois indiscrètes[1603] finirent, au bout de peu de temps, par
ébranler le crédit du contrôleur général, et le 19 mai 1781 il donna sa
démission, malgré les efforts de la Reine pour prévenir sa chute et le
déterminer à rester[1604].
Le retentissement de cette chute fut immense[1605]. «Toutes les
personnes impartiales sont affligées,» écrivait une dame de la
Cour[1606]. A Paris, en province, l'opinion s'alarmait: on voyait
presque dans cet événement la ruine du crédit de la France[1607].
Le système de Necker, qui suppléait aux impôts par des emprunts,
flattait une nation légère et frivole, qui ne voyait que le soulagement
momentané du présent, sans songer aux charges inévitables de l'avenir,
et qui ne calculait pas que des emprunts, dont les revenus actuels ne
suffisaient pas à payer les intérêts, conduisaient fatalement et à bref
délai à des impôts écrasants ou à une banqueroute désastreuse[1608].
Les murmures furent grands dans le public; les plus modérés, ceux mêmes
qui blâmaient certains plans de Necker, disaient qu'on eût pu contenir
son imagination et profiter de ses talents financiers. Quant à la
Reine, elle avouait hautement ses regrets; elle s'enfermait une journée
entière dans sa chambre pour pleurer[1609] et se hâtait d'écrire à son
frère qu'elle n'avait participé en rien à ce changement de ministère et
qu'elle en était très fâchée[1610].
Maurepas ne jouit pas longtemps de sa victoire. Le vieux ministre
s'affaiblissait visiblement: de violents accès d'un mal auquel il
était sujet, la goutte, le tourmentaient sans cesse[1611]. Au mois de
novembre 1781, le mal devint plus grave; la gangrène se déclara et
l'on perdit tout espoir. Lorsque le duc de Lauzun apporta à Paris la
brillante nouvelle de la capitulation de Cornwallis, on fut l'annoncer
au premier ministre: «Je ne suis plus de ce monde,» répondit-il. Il fit
néanmoins entrer le messager; mais l'entrevue fut courte; le vieillard
se mourait. Le 16, on lui administra les derniers sacrements; le 21, à
onze heures du soir, il rendit l'esprit.
Il s'éteignait dans une heure de triomphe, triomphe trop fugitif,
hélas! et qui ne pouvait ni dissimuler ni conjurer les périls de
l'avenir. Maurepas avait hérité des ministres de Louis XV d'une
France épuisée, mécontente, agitée de ces tressaillements intérieurs
qui précèdent et présagent les révolutions. Après sept ans et demi
d'un pouvoir que le Roi lui avait laissé absolu pour le bien, il
disparaissait de la scène, laissant une situation aussi troublée qu'au
début, les finances obérées, une politique incertaine, l'autorité
moins respectée que jamais, battue en brèche à chaque instant par ces
pamphlets qu'il aimait tant et ces chansons où il était passé maître;
dans le peuple, mille ferments de révolte, une opinion publique irritée
de ses déceptions et d'autant plus exigeante qu'elle avait été trompée.
L'incurable frivolité du vieux ministre avait laissé tous les ressorts
se détendre, les ressources se dissiper en pure perte; il abandonnait
sans gouvernail, exposé à toutes les tempêtes, ce vaisseau de l'État
sur lequel, suivant le mot d'un contemporain, il avait été passager
plutôt que pilote[1612].
Louis XVI n'en regretta pas moins ce ministre qu'il s'était accoutumé à
considérer comme un mentor et à l'égard duquel les liens de l'habitude
étaient devenus ceux de l'amitié. «Ah! dit-il, les larmes aux yeux,
quand il apprit sa mort, je n'entendrai plus chaque matin mon ami
au-dessus de ma tête.» Il l'avait entouré de prévenances pendant
sa dernière maladie, et lui avait annoncé lui-même la naissance du
Dauphin[1613]. «Quand la Reine cherchait à le consoler, il répondait
qu'il n'oublierait jamais les sacrifices que lui avait faits M. de
Maurepas en quittant ses terres et la vie agréable qu'il aurait pu y
mener pour venir lui servir de père[1614].»
Qui recueillerait ce difficile héritage? On s'en préoccupait depuis
quelque temps déjà, l'âge du premier ministre n'autorisant ni les
longs espoirs, ni les longues années. Les uns nommaient le duc de
Nivernais[1615], que le roi de Prusse favorisait, dit-on[1616];
d'autres penchaient pour Sartines[1617], pour Machault, pour
d'Ossun[1618]; on reparlait de Choiseul, ou de Necker, des deux
peut-être, la recette et la dépense, disait une épigramme[1619]. Mme
Adélaïde, encore en faveur, poussait le cardinal de Bernis[1620]. La
Reine, qui portait sur ce point une vigilante attention et qui, dit un
chroniqueur, «avait la délicatesse de ne vouloir partager avec personne
une intimité quelle se flattait de mériter exclusivement et par son
zèle pour l'État, et par son attachement pour le Roi, et par la pureté
de ses vues[1621],» la Reine eût préféré l'archevêque de Toulouse,
Loménie de Brienne, ami de Vermond, et qui avait la réputation d'un
administrateur éminent[1622]; mais elle n'osait le proposer, sachant
que son mari avait une répugnance absolue à investir quelqu'un d'un
titre aussi important, et qu'il éprouvait une peur extrême d'être
gouverné[1623]. Elle ne se trompait pas: Louis XVI ne prit pas de
premier ministre, et Maurepas n'eut pas de remplaçant; Vergennes, le
principal personnage du cabinet, devint ministre dirigeant, mais sans
en avoir le titre[1624].
Joly de Fleury avait succédé à Necker aux finances; mais n'ayant
ni l'habileté ni le crédit de son prédécesseur, il ne tarda pas à
succomber sous le poids de fautes accumulées[1625]. D'Ormesson, qui
prit sa place, par la volonté expresse du Roi[1626], avec le titre
rétabli pour lui de contrôleur général, joignait à un nom illustre dans
les fastes du Parlement une réputation d'intégrité à toute épreuve. Il
n'avait que trente et un ans; comme il s'excusait sur son âge et sur
son inexpérience pour refuser le poste périlleux qu'on lui offrait:
«Je suis plus jeune que vous,» répondit Louis XVI, «et ma place est
plus difficile que celle que je vous confie.» Marie-Antoinette goûta
ce choix, et l'approbation qu'elle lui donna hautement était d'autant
plus méritoire que d'Ormesson n'avait pas craint de s'exposer à lui
déplaire. «Avant son entrée au contrôle général, raconte un historien,
il avait déjà un travail direct avec le Roi en qualité de conseiller
d'État, chargé de la direction de Saint-Cyr. La Reine lui ayant
recommandé des jeunes personnes qu'elle voulait placer dans cette
maison, il mit sous les yeux du Roi un état qui contenait leurs noms et
en marge celui de leur protectrice; mais sur le même état, il présenta
d'autres jeunes personnes, sans appui, dont il faisait valoir les
droits, et Louis XVI choisit ces dernières[1627].»
Au contrôle général, d'Ormesson porta la même rigidité de principes
et le même désintéressement que dans le gouvernement de Saint-Cyr.
Malheureusement, en matière si délicate, l'honnêteté et le travail
même opiniâtre ne suppléent pas aux connaissances acquises. D'Ormesson
fit des fautes; ses opérations mal combinées mécontentaient les hommes
d'affaires; sa probité irritait les courtisans. On tourna son honnêteté
en ridicule, et, au bout de sept mois, il dut se retirer.
Les intrigues recommencèrent; bien des noms furent mis en avant: Sénac
de Meilhan, intendant du Hainaut; Foulon, ancien intendant de Paris;
Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse. Ce fut l'intendant de
Flandre, M. de Calonne, qui l'emporta; il fut nommé contrôleur général
le 3 novembre 1783.
Vingt ans auparavant, un ministre de Louis XV, M. de Boynes, écrivait
sur ce personnage les lignes suivantes:
«Quoy que l'on dise sur M. de Calonne, je suspens encore sur luy mon
jugement, mais quant à présent, il me paraît avoir plus de brillant que
de solidité, plus de facilité que de capacité. Je crains qu'il ne doive
sa réputation à l'aisance avec laquelle il s'exprime et à un certain
air avantageux qui réussit surtout auprès des femmes[1628].»
M. de Boynes ne s'était pas trompé. Léger, brillant, spirituel, aimable
dans toute la force du terme, d'une figure agréable avec un regard fin
et perçant, d'une taille bien prise, d'une politesse noble et aisée,
sans hauteur et sans importance, sans cette espèce de tenue empesée
qui sent l'homme de robe, avec un esprit vif, fécond en expédients
plus qu'en ressources, habile aux intrigues plus qu'aux grandes
entreprises, plus soucieux de l'élégance que de la gravité, avec une
extrême facilité pour le travail, mais une insurmontable horreur des
chiffres et une incurable frivolité, M. de Calonne avait toutes les
qualités d'un homme du monde, mais bien peu de celles d'un homme
d'État, encore moins d'un homme de finances[1629]; génie d'ailleurs
éminemment dangereux parce qu'on se laissait volontiers prendre à ses
inductions et que, partant de fausses bases et de données hasardeuses,
«son imagination enfantait et son éloquence faisait adopter des mesures
que le bon sens ni la raison ne pouvaient admettre[1630].» Distingué
jadis par Choiseul[1631], successivement intendant de Rennes, de Metz
et de Lille, mais perdu de dettes, devant à Dieu, au diable et aux
hommes, il «flairait» depuis longtemps le contrôle général[1632]. A la
chute de Necker, à laquelle il avait contribué par de petits pamphlets,
dont quelques-uns, les _Comment_, la _Lettre du marquis Caraccioli_,
avaient eu un vrai succès de persiflage, il avait espéré arriver à son
but; il jouait le piquet avec Mme de Maurepas, faisait la cour à M. de
Maurepas; mais le vieux ministre avait répondu vivement à quelqu'un
qui lui parlait de Calonne comme successeur de Necker: «Fi donc! c'est
un fou, un panier percé. Mettre les finances dans ses mains! Le trésor
royal serait bientôt aussi sec que sa bourse[1633]!» Joly de Fleury
puis d'Ormesson avaient été préférés.
Calonne ne se découragea pas. Rebuté par le premier ministre, repoussé
par le Roi, mal vu par la Reine[1634], il se retourna du côté des
capitalistes, des courtisans et des princes. Il dit ou fit dire que
lui seul connaissait les moyens de diriger les finances d'une grande
monarchie, qu'il saurait ramener l'abondance au trésor, sans descendre
aux projets d'économie mesquine qui avaient sottement attristé la
Cour, en un mot qu'on le verrait concilier l'intérêt de la fortune
publique avec celui des fortunes particulières[1635]. «On lui crut des
talents supérieurs, parce qu'il traitait légèrement les choses les
plus sérieuses[1636]». Le comte d'Artois fut séduit; Mme de Polignac
et le comte de Vaudreuil, enthousiasmés; le lieutenant de police,
Lenoir, s'en mêla[1637]; le banquier de la Cour, M. d'Harvelay, dont
la femme était la maîtresse de Calonne, se chargea de gagner Vergennes
et lorsque d'Ormesson donna sa démission, toutes les batteries étaient
prêtes. Mme de Polignac, secondée par le baron de Breteuil, se rendit
chez la Reine, pour lui demander de patronner son protégé. La Reine
résista longtemps; mais enfin, tourmentée par sa favorite, pressée par
un homme en qui elle avait confiance, Breteuil[1638], elle promit,
non pas d'appuyer le choix de M. de Calonne, mais d'en conférer
le lendemain avec le Roi, et, ce jour-là, les instances de Mme de
Polignac, les obsessions de M. de Vaudreuil, du duc de Coigny[1639],
du comte d'Artois, les complaisances, et, dit-on, l'appui secret de M.
de Vergennes[1640], arrachèrent aux deux souverains la nomination d'un
homme pour lequel ils n'avaient ni goût ni estime[1641], mais qui avait
les sympathies des «belles dames[1642]».
La Reine ne tarda pas à s'en repentir; elle sut mauvais gré à Mme de
Polignac de son intervention en cette affaire et ne dissimula pas son
mécontentement. Un jour même, elle se laissa entraîner à dire, chez
la duchesse, que les finances de la France passaient alternativement
des mains d'un honnête homme sans talent dans celles d'un habile
intrigant[1643]. Calonne le sut: il fit tout pour vaincre les
répugnances de la souveraine et regagner ses bonnes grâces, cherchant
à deviner ses moindres désirs, allant au-devant de tout ce qu'elle
pouvait demander[1644], flattant même ses goûts de bienfaisance et
s'efforçant d'exploiter sa charité. Dans l'hiver très rude de 1783 à
1784, le Roi avait donné trois millions pour les pauvres; Calonne vint
offrir à la Reine de lui en remettre un, afin qu'elle le fit distribuer
sous son nom et selon sa volonté. La Reine refusa et répondit que
la somme entière devait être distribuée au nom du Roi; que, quant à
elle, elle s'imposerait des privations pour ajouter au soulagement
des malheureux ce que son épargne lui permettrait de leur offrir.
Lorsque Calonne sortit, elle fit appeler Mme Campan: «Faites-moi votre
compliment, dit-elle, je viens d'éviter un piège ou tout au moins
une chose qui, par la suite, m'aurait donné de grands chagrins.» Et
elle ajouta: «Cet homme achèvera de perdre les finances de l'État. On
dit qu'il est placé par moi; on a fait croire au peuple que je suis
prodigue; je n'ai pas voulu qu'une somme du trésor royal, même pour
l'usage le plus respectable, ait jamais passé entre mes mains[1645].»
Quoi que pût faire le contrôleur général, la Reine fut inflexible; les
prévenances même qu'il affectait vis-à-vis d'elle redoublaient son
aversion pour lui[1646]; et Calonne à son tour, obstinément repoussé
par Marie-Antoinette, devint un de ses ennemis les plus acharnés. Nous
en trouverons la preuve plus tard.
En ce moment, l'attention de la jeune souveraine était absorbée par un
objet plus important.
L'ambition inquiète et brouillonne de Joseph II cherchait partout des
agrandissements ou un accroissement d'influence pour l'Autriche. Déjà,
en 1780, un des archiducs, Maximilien, avait été élu coadjuteur de
Cologne. Marie-Thérèse, qui vivait encore, avait fait appel, avec cette
insistance onctueuse et pressante dont elle avait si bien le secret,
à l'affection de sa fille; elle lui avait représenté que, pour son
propre bien et _celui de la France_, il fallait prévenir les méchantes
intentions de Frédéric II, ce «mauvais voisin», dangereux pour «notre
sainte religion», dangereux pour la France et l'Autriche, dont les
intérêts étaient les mêmes[1647]. Marie-Antoinette, qui conservait une
grande sensibilité pour tout ce qui touchait personnellement ses frères
et sœurs, en particulier Maximilien[1648]; Marie-Antoinette, qui avait
le Roi de Prusse «en horreur[1649]», avait pris en main avec chaleur la
cause de son frère. Elle avait parlé à Maurepas, et Vergennes n'ayant
pas fait d'objection sérieuse[1650], le Roi ayant approuvé[1651], le
ministre de France à Cologne, le comte de Châlons, avait agi en faveur
de l'Archiduc[1652], qui avait été élu coadjuteur de Cologne et de
Munster, avec future succession.
Quatre ans après, l'affaire menaçait de devenir plus grave; au lieu
d'une question d'Empire, c'était une question européenne. Marie-Thérèse
était morte, et Joseph II n'avait ni la sagesse de sa mère, ni la
haute considération dont elle jouissait dans le monde entier. Il avait
même froissé le sentiment français pendant la guerre d'Amérique, en ne
dissimulant pas assez son goût pour l'Angleterre[1653], et en annonçant
un projet de voyage dans ce pays, qui, à pareille date, avait vivement
blessé Marie-Antoinette[1654]. Néanmoins, ce fut encore du côté de sa
sœur qu'il se tourna, lorsque ses affaires furent embrouillées.
Les traités de 1648 avaient fermé les bouches de l'Escaut et en avaient
confié la garde à la Hollande. L'Empereur supportait impatiemment cette
disposition si gênante pour le commerce des Pays-Bas, et surtout pour
celui d'Anvers. Déjà, lors de la guerre d'Amérique, il avait entamé
la question et avait même fait des ouvertures à la France, qui, sans
opposer, disait-il, d'objection sérieuse, avait demandé d'attendre
jusqu'à la paix[1655]. La paix faite, il reprit l'affaire, réclama la
libre navigation du fleuve, et, sur le refus des États généraux, donna
l'ordre à un de ses bâtiments de forcer le passage; les Hollandais
canonnèrent le bâtiment et le prirent[1656]. Aussitôt une armée
autrichienne se réunit sur la frontière et les États généraux, alarmés,
sollicitent le secours de la France. A Paris et à Versailles, les
esprits, toujours prévenus contre l'ambition séculaire de la maison
de Habsbourg, se prononcent avec énergie en faveur des Hollandais.
Les ministres s'assemblent et demandent une action prompte contre
l'Autriche. Et les plus ardents contre les projets de Joseph II sont
ceux-là même que l'opinion publique regarde comme les protégés de
Marie-Antoinette: le ministre de la guerre, Ségur, le ministre de la
marine, Castries, et l'ancien ambassadeur de France à Vienne, le baron
de Breteuil[1657].
Pour conjurer l'explosion, l'Empereur écrivit à sa sœur. Déjà, en
1783, il s'était plaint des mauvaises dispositions de la France,
qui, disait-il, oubliant trop facilement les avantages qu'elle avait
retirés de l'alliance autrichienne, voulait s'en réserver à elle
seule les bénéfices[1658]. En 1784, il renouvela ses plaintes et sa
demande. La Reine n'opposa à ces récriminations qu'une sorte de fin
de non-recevoir: son crédit, disait-elle, était bien loin d'avoir la
consistance et la force qu'on s'imaginait. Serait-il prudent à elle
d'avoir avec les ministres des scènes sur des objets pour lesquels
il était presque sûr que le Roi ne la soutiendrait pas[1659]? Louis
XVI, interpellé à son tour, offrit sa médiation et rien de plus[1660].
L'Empereur fut mécontent de cette réserve et ne cacha pas l'humeur
qu'elle lui causait. «Aussi longtemps que la France a été engagée dans
la guerre d'Amérique, dit-il à la Marck, je me suis abstenu de faire
valoir mes droits sur la Hollande, quoique alors il eût été difficile
à la France de s'y opposer. On doit donc, à Versailles, me tenir
compte de la confiance et de la modération que j'ai montrées dans ce
temps-là[1661].»
Toutefois, dans la lettre qu'il adressa à sa sœur, il protesta qu'il
ne prétendait aucun agrandissement territorial du côté des Pays-Bas,
mais simplement une réparation de l'insulte faite à son pavillon[1662].
Avec le Roi, il était plus explicite: il réclamait la cession de la
place forte de Maestricht et de son territoire[1663] et, quelques jours
après, il faisait communiquer par Mercy au cabinet de Versailles une
note dans laquelle il amalgamait l'accommodement de la Hollande avec
un projet d'échange des Pays-Bas contre la Bavière, projet auquel,
disait-il, ni l'électeur Palatin, ni le duc des Deux-Ponts ne se
montraient hostiles[1664].
C'était revenir sur les stipulations de la paix de Teschen. Le Roi le
fit sentir à l'Empereur qui renonça à cette nouvelle prétention[1665].
Mais la question hollandaise n'avançait pas. Les esprits s'aigrissaient
de part et d'autre. La Reine avait beau faire tout ce qu'elle pouvait
pour les calmer[1666]; elle avait beau parler au Roi, à Vergennes,
retarder même[1667] l'envoi d'une note avec l'espérance que dans
l'intervalle une réponse plus conciliante arriverait de Vienne[1668];
la situation se tendait. Les États généraux atermoyaient. Joseph II,
excité par Léopold, leur adressait un ultimatum[1669], et, en réponse,
ordre était donné de réunir deux corps français, l'un sur les bords du
Rhin, l'autre sur la frontière de Flandre, sous les ordres du prince de
Condé[1670].
La Reine était alarmée au dernier degré; ses affections, ses intérêts
étaient en jeu; son cœur et sa raison répugnaient à une guerre, qui
eût été, à ses yeux, _fratricide_; elle ne pouvait envisager sans
frémir la rupture d'une alliance dans laquelle une mère adorée, qu'elle
pleurait encore, l'avait habituée à voir la sauvegarde de la paix du
monde, la plus sûre garantie du bonheur des peuples et l'appui de
«notre sainte religion». Sa dissolution lui enlèverait à tout jamais
«le bonheur et la tranquillité[1671]». Elle se méfiait de Vergennes,
et elle n'avait pas tort. Les sympathies de Vergennes étaient pour
la Prusse, au point d'écrire cette phrase, dont la réalisation en ce
siècle a produit les tristes résultats que nous savons: «S'il fallait
opter entre la conservation des branches de la Maison de Bourbon
en Italie et celle de la puissance prussienne en Allemagne, il n'y
aurait pas à hésiter entre l'abandon des premiers et le maintien de la
seconde[1672].» La Reine remarquait que le langage du Roi, lorsqu'elle
le voyait seule et la première, était tout différent de celui qu'il
tenait lorsqu'il avait conféré avec son ministre[1673]. Ne devait-elle
pas penser qu'au fond les opinions de son mari se rapprochaient des
siennes propres et que Vergennes seul l'en détournait? Et si elle se
trompait dans ses jugements, cette duplicité apparente était-elle
bien de nature à l'éclairer? Aussi ne voulait-elle voir le Roi et le
ministre qu'en présence l'un de l'autre[1674] et multipliait-elle les
démarches pour arriver à une solution; elle avait hâte d'en finir, afin
de prévenir un conflit près d'éclater[1675]; elle pressait le Roi, les
ministres, aussi bien que l'Empereur, de ne pas élever des difficultés
et des prétentions nouvelles[1676]. Mais quelle que pût être sa
confiance,—nous pourrions dire ses illusions,—dans le désintéressement
de son frère, elle ne perdait jamais de vue les intérêts supérieurs du
pays dont elle était souveraine, et un jour que l'ambassadeur de Suède,
dans une audience particulière, avait amené l'entretien sur cette grave
question de la Hollande qui préoccupait toutes les Cours, la Reine,
après s'être exprimée en toute franchise dans le laisser-aller d'une
conversation privée, ajouta vivement: «Au reste, vous pouvez être très
persuadé que je ne me mêlerai de rien quand on aura pris un parti, et,
dans tous les cas, que je n'oublierai jamais, malgré mon amitié pour
l'Empereur, que je suis reine de France et mère du Dauphin[1677].»
Et malgré son peu de sympathie pour Vergennes, elle refusait par
deux fois de recevoir le duc de Choiseul et sa sœur la duchesse de
Gramont, ennemis acharnés du ministre[1678]. D'autre part, elle
suppliait Joseph II de mettre le Roi à même d'amener les Hollandais
à la réparation qu'ils lui devaient, en les rassurant sur toute vue
de conquête ou d'agrandissement, et lors même qu'elle engageait son
frère à parler un langage ferme, c'était pour arriver plus vite à une
solution, tant elle avait hâte de voir évanouir ce fantôme de guerre
qui l'obsédait[1679].
A force de négociations, d'échange de lettres et de dépêches, on
parvint enfin à formuler les propositions suivantes: L'Empereur
renoncerait à l'ouverture de l'Escaut[1680]; les Hollandais offriraient
pour l'insulte faite au pavillon autrichien une réparation verbale et
céderaient Maestricht, mais cette place étant considérée par eux comme
un boulevard nécessaire du côté de l'Allemagne, l'Empereur la leur
rétrocéderait aussitôt, moyennant une indemnité financière[1681]. Les
États généraux acceptèrent; ils consentirent aux excuses et les firent
faire aussitôt à Vienne par deux députés, le comte de Wassenaer et le
baron de Leyden[1682]. Mais, avec leurs instincts de commerçants, ils
marchandaient sur le prix à payer[1683]; Joseph II demandait 9.500.000
florins, la République ne voulait donner que cinq millions. L'affaire
traînait en longueur; l'arrangement, fixé au 1er[1684], puis au 15
mars, était reporté au 15 septembre; les esprits s'aigrissaient;
l'Empereur s'impatientait de ces délais successifs; la Reine s'en
impatientait plus encore, moins, disait-elle, par ressentiment que
dans le désir d'arriver le plus promptement possible à une bonne
solution[1685] et pour éviter la guerre[1686].
Il fallait en finir. La France se chargea de la partie de la dette
que ne voulaient point assumer les États généraux; mais, dit un
historien, «en s'assurant des avantages qui dépassaient beaucoup ce
sacrifice[1687]; et les préliminaires de paix furent enfin signés le
20 septembre 1785[1688], suivis, six mois après, d'un traité entre la
France et la Hollande. Une générosité pareille était de l'habileté,
et les gens sages estimèrent que ce n'était point payer trop cher la
conservation de la paix européenne et le maintien de deux alliances,
dont l'une nous garantissait pour longtemps d'une guerre continentale,
dont l'autre nous avait tout récemment rendu d'importants services dans
la guerre maritime contre l'Angleterre.
Mais le public, dont les vues sont courtes en politique, blâma ce qui
lui semblait une prodigalité. Il en rendit Marie-Antoinette responsable
et prétendit qu'elle envoyait à son frère les millions de la France;
mensonge indigne que réfute le simple exposé des faits et que Joseph
II lui-même a pris soin de démentir, lorsqu'il disait à son lit de mort:
«Je n'ignore pas que les ennemis de ma sœur Antoinette ont osé
l'accuser de m'avoir fait passer des sommes considérables. Je déclare,
prêt à paraître devant Dieu, que c'est une horrible calomnie[1689].»
Ce n'était plus une affaire politique que celle qui, à peu près vers la
même époque, préoccupait tous les esprits en France, et cependant cette
affaire, qui semblait purement littéraire, prit toutes les proportions
d'une grosse question politique et fit verser plus d'encre, répandre
plus de propos, dépenser plus de diplomatie, nouer plus d'intrigues
que s'il se fût agi d'un traité entre deux puissances. A vrai dire,
c'étaient bien deux puissances qui étaient en jeu: l'antique puissance
de la monarchie, la puissance plus jeune de l'opinion publique. La
nouvelle comédie de Beaumarchais, _le Mariage de Figaro_, serait-elle
ou ne serait-elle pas jouée? Tel était le problème qui passionnait les
salons et les académies. La pièce avait été reçue au Théâtre-Français
dès la fin de 1781; mais la censure s'opposait à sa représentation,
et, au commencement de 1784, cette représentation n'avait point eu
lieu encore. Le Roi s'était fait lire le manuscrit par Mme Campan,
en présence de la Reine; il avait été profondément froissé du ton
libertin qui y régnait et des attaques sans nombre que contenait la
pièce contre l'administration et les institutions du pays, contre la
plupart des idées reçues qui formaient la base de l'ordre national
d'alors. Son bon sens comprenait le péril de semblables insinuations,
soulignées et commentées par l'esprit frondeur de l'époque. A la tirade
contre les prisons d'État, il se leva brusquement: «C'est détestable,
s'écria-t-il; cela ne sera jamais joué. Il faudrait détruire la
Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une
inconséquence dangereuse. Cet homme se joue de toutes les choses qu'il
faut respecter dans un gouvernement.»—«La pièce ne sera donc pas
jouée?» demanda la Reine.—«Non, certainement, répondit Louis XVI; vous
pouvez en être sûre[1690].»
Mais Beaumarchais avait dit: la pièce sera jouée, et ce fut
Beaumarchais qui l'emporta. Il avait contre lui le Roi et le garde des
sceaux; mais il avait pour lui le public et une partie de la Cour.
Intrigant habile et roué, il avait sous main, par de petites rumeurs
adroitement répandues, grâce à la complicité des uns, à la sottise et
à la vanité des autres, surexcité l'opinion et éveillé la curiosité.
Chacun voulait connaître cette œuvre, dont les ministres prenaient
ombrage, qu'il était interdit de représenter mais qu'il n'était pas
défendu de lire. Beaumarchais, tout en ayant l'air de se dérober, comme
la nymphe de Virgile, et de refuser, par considération pour la volonté
du Roi, était enchanté de céder à des désirs si vivement manifestés; il
lisait lui-même et c'était à qui obtiendrait la faveur de l'écouter,
soit chez lui, soit dans les plus brillants salons. Des évêques, des
archevêques ne dédaignaient pas de figurer dans l'auditoire[1691].
«Chaque jour, raconte Mme Campan, on entendait dire: «J'ai assisté ou
j'assisterai à la lecture de la pièce de Beaumarchais[1692].» En homme
qui ne néglige aucun moyen, l'auteur avait préparé pour ces séances
un manuscrit élégant, lié avec des faveurs roses et sur lequel était
écrit en gros caractères: _Opuscule comique_. «Singulier titre, dit
justement M. de Loménie, pour une volumineuse comédie en cinq actes,
sorte de levier qui a contribué à faire sauter l'ancien régime[1693].»
Mais alors tout était affolé. Les grands seigneurs étaient les premiers
à applaudir à la satire de leurs mœurs, à une machine de guerre dirigée
non seulement contre leurs privilèges, mais même contre leur légitime
influence. «Il n'y a que les petits esprits qui craignent les petits
écrits,» disait Figaro dans la pièce. Personne ne voulait passer pour
un petit esprit. Le baron de Breteuil, le comte de Vaudreuil, Mme
de Polignac se rangeaient parmi les partisans de Beaumarchais. La
princesse de Lamballe lui dépêchait le duc de Fronsac pour solliciter
la grâce d'une lecture chez elle, et l'habile comédien n'y consentait
qu'après s'être fait longtemps prier. Quand le comte et la comtesse du
Nord vinrent en France, ils voulurent connaître _le Mariage de Figaro_.
«La pièce nous intéressa beaucoup,» dit la baronne d'Oberkirch[1694].
Fort de toutes ces approbations, Beaumarchais écrivit au lieutenant
de police pour réclamer de nouveau l'autorisation de faire jouer son
œuvre, en affirmant qu'il y avait fait de grands changements[1695].
Le lieutenant de police, ou plutôt le garde des sceaux, fit la sourde
oreille; mais en juin 1783 les sollicitations devinrent plus pressantes
et la permission fut accordée. Les acteurs de la Comédie-Française
reçurent ordre d'apprendre la pièce, et le premier gentilhomme de la
chambre autorisa M. de la Ferté à prêter pour ce spectacle l'hôtel des
Menus Plaisirs. Les billets étaient distribués à toute la Cour; déjà
les équipages se pressaient à la porte du théâtre; la salle était à
demi garnie; à la dernière minute, la représentation fut interdite
par lettre de cachet. On juge de la rumeur. «Cette défense du Roi,
dit Mme Campan, parut une atteinte à la liberté publique. Toutes les
espérances déçues excitèrent le mécontentement à tel point que les mots
d'_oppression_, de _tyrannie_, ne furent jamais prononcés, dans les
jours qui précédèrent la chute du Trône, avec plus de véhémence[1696].»
Louis XVI avait cru faire un acte de vigueur; il ne le soutint pas,
et ce fut un acte de faiblesse. Lui-même se méfiait de sa fermeté:
«Vous verrez, dit-il un jour, que M. de Beaumarchais aura plus de
crédit que M. le garde des sceaux.» Singulier signe du temps et plus
étrange signe de caractère que ce mot d'un souverain qui faisait si
bon marché de son autorité et de celle de ses ministres. Il ne se
trompait pas d'ailleurs: trois mois après cette interdiction, la pièce
était représentée, non pas encore en public, mais devant une partie
de la Cour et en présence d'un frère du Roi. C'était M. de Vaudreuil
qui, voulant offrir dans sa maison de Gennevilliers un divertissement
nouveau et piquant, s'était chargé d'obtenir la levée de la défense.
Comment l'obtint-il? Nous ne savons. La seule chose certaine, c'est
la vivacité des désirs de cette société frivole. «Hors du _Mariage
de Figaro_ point de salut,» écrivait Vaudreuil au duc de Fronsac, et
celui-ci dépêchait en toute hâte un courrier à Beaumarchais, alors en
Angleterre, afin d'obtenir prompte satisfaction pour l'impatience de
son ami, de «ces dames», et du comte d'Artois[1697].
La brèche était faite. «La présence de Mgr le comte d'Artois et le
mérite réel de cette charmante pièce détruisaient enfin tous les
obstacles qui avaient retardé la représentation et conséquemment le
succès,» écrivait M. de Vaudreuil à l'auteur[1698]. Il ne s'agissait
plus que de trouver un biais pour achever de démanteler la place.
Le biais fut trouvé. Le Roi, assailli de sollicitations, répondit
qu'il y avait encore des choses qui ne devaient pas rester dans
l'ouvrage; qu'il fallait nommer de nouveaux censeurs et que l'auteur
ferait d'autant plus facilement des coupures que la pièce était
longue. C'était capituler. Les nouveaux censeurs ne s'y trompèrent
pas: ils demandèrent quelques modifications sans importance et, le
27 avril 1784, _le Mariage de Figaro_ fut joué au Théâtre-Français.
Louis XVI croyait à un échec; convaincu que les suppressions exigées
retrancheraient tout l'intérêt et par là enlèveraient toute la saveur
de la pièce, il demanda à M. de Montesquiou: «Eh bien, qu'augurez-vous
du succès?»—«Sire, j'espère que la pièce tombera.»—«Et moi aussi,»
répliqua le Roi[1699],—«Oui, disait de son côté Sophie Arnould, c'est
un ouvrage à tomber cinquante fois de suite.»
On sait qui eut raison, de Louis XVI ou de Mlle Arnould. «Il y
a quelque chose de plus fou que ma pièce,» disait Beaumarchais
lui-même, «c'est le succès.» Qui ne connaît le tableau de la première
représentation? Tout Paris s'étouffant aux abords du théâtre; «les
cordons bleus confondus dans la foule et se coudoyant avec les
Savoyards; les gardes dispersés, les portes enfoncées, les grilles de
fer brisées sous les efforts des assaillants[1700];» la salle comble;
Monsieur lui-même venu en grand équipage; le parterre et les loges,
agressifs ou frivoles, saluant d'acclamations bruyantes toutes ces
tirades spirituelles ou cyniques, qui minent audacieusement l'ordre
de choses établi; et, au fond d'une loge grillée, trois hommes, dont
le nom personnifie trois des puissances du temps, la littérature, le
Parlement, le gouvernement: Beaumarchais, l'abbé Sabattier, l'abbé de
Calonne, réunis après un joyeux dîner, jouissant ensemble de ce succès
tant attendu, ou plutôt assistant gaiement à ce tumulte, qui est comme
le prélude et l'image de l'assaut livré à la monarchie.
Quelle fut la part de la Reine dans toute cette affaire? Il est
assez difficile de l'établir. Mme Campan prétend qu'elle «témoigna
son mécontentement à toutes les personnes qui avaient aidé l'auteur
du _Mariage de Figaro_ à surprendre le consentement du Roi pour la
représentation de sa comédie[1701]». D'un autre côté, le regretté
historien de Beaumarchais, M. de Loménie, cite une lettre du duc de
Fronsac à Papillon de la Ferté, qui contient cette phrase: «La Reine
m'a dit que le Roi consentait à ce que _le Mariage de Figaro_ fût joué
à Gennevilliers[1702].» Marie-Antoinette fut-elle simplement chargée de
redire à MM. de Fronsac et de Vaudreuil la parole du Roi? Se fit-elle
près de son mari l'interprète des désirs de son beau-frère et de son
amie? M. de Loménie penche vers la dernière hypothèse et il part de là
pour démentir Mme Campan. Nous pensons que les deux opinions ne sont
pas inconciliables. Il se pourrait,—quoique cela ne soit nullement
établi,—que, cédant aux obsessions de sa société, la Reine ait aidé M.
de Vaudreuil à obtenir de Louis XVI l'autorisation qu'il sollicitait.
Mais il est fort probable aussi qu'elle ait cru, comme l'affirme Mme
Campan, que Beaumarchais avait fait, dans son œuvre, les «grands
changements» dont il se vantait dans sa lettre au lieutenant de police;
que ce soit dans cette pensée, et pour «juger les sacrifices faits
par l'auteur», qu'elle ait appuyé la demande que faisait, sous _ce
prétexte même_[1703], M. de Vaudreuil, et qu'ensuite, désabusée sur
l'étendue de ces _sacrifices_ de Beaumarchais, elle n'ait pas dissimulé
son mécontentement à ceux qui s'étaient ainsi prêtés à la tromper et
à tromper le Roi[1704]. Ce qui est certain en tout cas, c'est qu'elle
n'assista pas à la représentation de Gennevilliers, et qu'on ne la voit
plus paraître, à aucun titre, dans les négociations qui suivirent pour
obtenir une permission de représentation publique, pour laquelle Louis
XVI, nous l'avons dit, exigea l'examen de deux nouveaux censeurs.
Mais la Reine était femme; elle était vive; elle oubliait vite, trop
vite même, les offenses surtout. Le Roi, dans un moment d'humeur,
provoqué, dit-on, par une plainte de Monsieur, avait envoyé
Beaumarchais non pas à la Bastille, mais, ce qui était plus humiliant,
à Saint-Lazare. La Reine, comme le public, et le Roi lui-même, quand
il fut plus calme, vit là une injustice; elle voulut la réparer
délicatement: elle entreprit de jouer elle-même, sur son petit théâtre
de Trianon, non pas sans doute _le Mariage de Figaro_, mais _le
Barbier de Séville_, et par une distinction inusitée, elle y invita
l'auteur. Les répétitions se firent sous la direction de Dazincourt,
qui venait de remporter un éclatant succès dans _le Mariage de Figaro_;
la représentation eut lieu le 19 août 1785. La Reine jouait Rosine;
elle affectionnait ces rôles de jeune femme, moitié naïve, moitié
rusée, simple et coquette à la fois. Le comte d'Artois faisait Figaro;
M. de Vaudreuil, Almaviva; le duc de Guiche, Bartholo; le bailli de
Crussol, Basile. C'était un spectacle en tout petit comité; au dire de
Grimm, ce fut un succès. «Le petit nombre de spectateurs admis à cette
représentation, écrit-il, y a trouvé un accord, un ensemble qu'il est
bien rare de voir dans des pièces jouées par des acteurs de société;
on a remarqué surtout que la Reine avait répandu, dans la scène du
4me acte, une grâce et une vérité qui n'auraient pu manquer de faire
applaudir avec transport l'actrice même la plus obscure.»
«Nous tenons ces détails, ajoute-t-il, d'un juge sévère et délicat,
qu'aucune prévention de cour n'aveugle jamais sur rien[1705].»
Pour l'artiste, c'était un triomphe; pour la souveraine, une
imprudence. Si petit que fût le nombre des spectateurs, le bruit
d'une pareille représentation dépassa vite les bornes de l'étroite
enceinte où elle était renfermée, et il devait paraître étrange de
voir un prince du sang lancer,—le fît-il avec talent,—sur le théâtre
particulier de la Reine, ces vives ironies de Figaro, qui n'étaient,
sous une forme plus gaie, que l'éternelle et envieuse protestation de
tout ce qui est petit contre ce qui est grand.
Était-ce donc, de la part de Marie-Antoinette, fantaisie irréfléchie,
entraînement du plaisir, vanité d'artiste, simple entêtement féminin?
Nous croyons qu'il y eut plus et mieux que cela.
Peut-être cette entreprise, née d'une pensée de bienveillance et de
réparation,—c'est l'opinion de Grimm,—pour un auteur injurieusement
traité, poursuivie d'abord par l'attrait d'un divertissement aimé, ne
fut-elle poussée jusqu'au bout que dans un sentiment délicat de respect
de soi-même. Peut-être la Reine craignit-elle que, si elle renonçait
à un projet préparé et annoncé à l'avance, elle ne parût plus émue
qu'il ne convenait à son honneur et à sa dignité du grave événement qui
mettait le palais en rumeur et que la méchanceté populaire était prête
à exploiter contre elle. Quatre jours auparavant, en effet, un violent
coup de tonnerre avait éclaté dans ce ciel de Versailles, qui, depuis
quelque temps, se chargeait de tant de nuages.
On était en plein procès du Collier.