CHAPITRE XVII

Première grossesse de la Reine.—Son bonheur.—Ses rêves

pour l'éducation de son enfant.—Joie du Roi.—Sentiments

divers de la famille royale et de la Cour.—Propos

malveillants.—Couches dramatiques de la Reine.—Danger qu'elle

court.—Naissance de Madame Royale.—Joie du public, mélangée

de désappointement.—Paroles de la Reine à sa fille.—_Te

Deum_ à Notre-Dame.—Amélioration de la conduite de la Reine,

malgré quelques inconvénients encore inévitables.—Intimité

des deux époux.—Affection de Marie-Antoinette pour Mme

Élisabeth.—Impatience de Marie-Thérèse et du public

d'avoir un Dauphin.—Fausse couche de la Reine.—Mort de

Marie-Thérèse.—Douleur de Marie-Antoinette.—Second voyage de

Joseph II en France.—Naissance du Dauphin.—Bonheur universel.

«Vers les derniers mois de 1777, raconte Mme Campan, la Reine étant

seule dans ses cabinets, nous fit appeler, mon beau-père et moi, et,

nous présentant sa main à baiser, nous dit que nous regardant l'un

et l'autre comme des gens bien occupés de son bonheur, elle voulait

recevoir nos compliments, qu'enfin elle était Reine de France, et

qu'elle espérait bientôt avoir des enfants; qu'elle avait jusqu'à ce

moment su cacher ses peines, mais qu'en secret elle avait versé bien

des pleurs[1293]».

Ces espérances pourtant furent encore ajournées; mais au bout de

quelques mois elles s'affirmèrent de nouveau, et cette fois ce ne fut

pas à Mme Campan, ce fut à sa mère que la Reine en fit part. «Madame ma

chère mère, lui écrivait-elle le 19 avril 1778, mon premier mouvement,

et que je me repens de n'avoir pas suivi, il y a huit jours, c'était

d'écrire mes espérances à ma chère maman. J'ai été arrêtée par la

crainte de causer trop de chagrin, si mes grandes espérances venaient

à s'évanouir; elles ne sont pas encore entièrement assurées et je n'y

compterai entièrement que dans les premiers jours du mois prochain...

En attendant, je crois avoir de bonnes raisons pour y prendre

confiance; du reste je me porte à merveille; mon appétit et mon sommeil

sont augmentés[1294].»

De quel tressaillement de joie ces premières espérances, si longtemps

et si impatiemment attendues, firent-elles battre le cœur de la

Reine, il est facile de le comprendre. Elle avait si souvent envié

la fécondité de la comtesse d'Artois! Elle sentait si bien que tant

qu'elle ne serait pas mère, elle ne serait en quelque sorte considérée

que comme étrangère! Aussi, que de précautions prises pour ne pas faire

évanouir ce rêve! Elle renonce aux courses à cheval, aux excursions

à Paris[1295], même au billard[1296]; elle ne fait plus que des

promenades à pied[1297], après quoi elle s'assied dans ses cabinets

à de petits ouvrages d'aiguille[1298]. Quand vient le printemps,

elle s'installe à Marly, où les promenades sont plus belles et plus

commodes, où elle sort dès son lever, où le grand air du matin et un

exercice modéré épanouissent l'esprit et fortifient le corps[1299].

Si parfois elle monte en voiture, ce n'est qu'avec l'autorisation

expresse de l'accoucheur qu'elle a choisi, Vermond, frère de

l'abbé[1300]. Plus de veilles, plus de jeux[1301]. Sa vie devient plus

sérieuse, sa volonté plus ferme, son esprit plus réfléchi[1302]. Sa

pensée est tout entière absorbée par cet enfant qu'elle porte dans son

sein. Elle suit pas à pas les diverses évolutions d'un état dont la

nouveauté l'enchante, dont elle salue chaque progrès par une explosion

de joie[1303]; elle s'y intéresse jusqu'à mesurer sa taille pour en

constater le développement[1304].

Elle se plaît à songer aux soins dont elle entourera ce petit être qui

est dès à présent l'objet de sa tendresse; elle se plonge avec délices

dans tous ces doux et souriants détails de la maternité. L'enfant ne

sera point emmailloté; on l'élèvera en liberté dans une barcelonnette

ou sur les bras; il logera au rez-de-chaussée, séparé seulement par

une petite grille de la terrasse du Château sur laquelle il fera ses

premiers pas plus facilement que sur le parquet[1305]. Si c'est un

Dauphin,—et ce doit en être un, tout le monde le prédit—on ne lui

nommera pas de gouverneur avant l'âge de cinq ans; ce sera un moyen

d'éviter les intrigues et de faire un choix avec plus de maturité[1306].

Et pour constater publiquement son bonheur et l'inaugurer par un acte

de charité, elle envoie douze mille livres à Paris, quatre mille à

Versailles pour la délivrance des pauvres gens détenus pour dettes de

nourrices. Le cri de la reconnaissance populaire répondra au cri de

joie des parents, et ces enfants qui retrouveront leurs pères béniront

cette mère qui va enfin pouvoir embrasser son enfant[1307].

Le Roi est dans l'ivresse; il est tout à l'épanouissement et comme

à la fierté de sa dignité nouvelle; il entoure des plus délicates

attentions et d'une affection enfin expansive celle qui lui promet

ce grand bonheur si longtemps souhaité en vain[1308]; il l'annonce

officiellement à l'Impératrice.

Tout va bien d'ailleurs et, malgré les alarmes que causent à la Reine

la guerre de Bavière, le danger de ses frères et les angoisses de sa

mère, elle supporte merveilleusement les fatigues de sa grossesse.

«Ma santé est toujours très bonne, écrit-elle le 14 août. Mon enfant

a donné le premier mouvement le vendredi 31 juillet, à dix heures et

demie du soir; depuis ce moment il remue fréquemment, ce qui me cause

une grande joie. Je ne puis pas dire à ma chère maman combien chaque

mouvement ajoute à mon bonheur[1309].» Le lendemain, elle va trouver

son mari: «Je viens, Sire, lui dit-elle gaiement, me plaindre d'un de

vos sujets assez audacieux pour me donner des coups de pied dans le

ventre[1310].» Le Roi rit de son bon gros rire et embrasse tendrement

sa femme.

Mais tout le monde ne riait pas. Si Mesdames tantes semblaient

s'associer franchement au bonheur de leur neveu et se rapprocher même

un instant de leur nièce,—ce qui d'ailleurs ne dura guère[1311];—si le

comte d'Artois, uniquement occupé de ses plaisirs, ne paraissait pas

s'inquiéter de cette situation nouvelle, les deux sœurs piémontaises,

Madame et la comtesse d'Artois, tout en conservant en apparence

l'attitude la plus convenable, n'en faisaient pas moins, dans leur

particulier, de pénibles et désagréables réflexions[1312]. Monsieur

gardait sa tournure ordinaire, mais il écrivait à Gustave III: «Vous

avez su le changement survenu dans ma fortune... Je me suis rendu

maître de moi à l'extérieur fort vite et j'ai toujours tenu la même

conduite qu'avant, sans témoigner de joie, ce qui aurait passé pour

fausseté et ce qui l'aurait été, car franchement, et vous pouvez

aisément le croire, je n'en ressentais pas du tout;—ni de tristesse,

qu'on aurait pu attribuer à de la faiblesse d'âme. L'intérieur a été

plus difficile à vaincre; il se soulève encore quelquefois[1313].»

Et puis les ministres,—Maurepas surtout,—qui voyaient dans la

grossesse de la Reine, dans sa vie plus sérieuse, dans l'affection

plus tendre que lui témoignait le Roi, comme l'affermissement d'un

crédit qui leur portait ombrage et qu'ils avaient voulu étouffer

dans la dissipation[1314]. Et les courtisans, mécontents de n'avoir

point été invités à Marly où la Reine était allée chercher le repos

et la solitude[1315]. Et les envieux de Mme de Polignac, dont la

faveur était plus forte que jamais, au point que Louis XVI l'avait

fait revenir précipitamment à la Cour, pour consoler sa royale amie,

profondément troublée par les lettres désespérées et pressantes de

Marie-Thérèse[1316]. Et cette vindicative comtesse de Marsan, toujours

ulcérée contre Marie-Antoinette, à qui elle ne pardonnait pas son peu

de sympathie pour les Rohan et son goût pour Choiseul, Mme de Marsan,

trop bien secondée dans ses manœuvres par l'homme de confiance de son

neveu, l'abbé Georgel, intrigant subalterne, mais des plus dangereux,

dont les propos indignaient tellement l'honnête monarque qu'il avait

voulu le chasser de Versailles[1317].

Tous ces mécontentements se coalisaient contre la Reine pour saper

son crédit au moment même où il semblait devenir plus solide et la

perdre elle-même, sinon près du Roi, alors dans la fraîcheur de son

nouvel amour, du moins près du public, rendu plus méfiant, dans les

circonstances présentes, par l'ambition intempestive de Joseph II, qui

avait réveillé les vieux préjugés contre la Maison d'Autriche.

Des couplets odieux, des propos infâmes, inventés par le dépit et

propagés par l'envie, circulaient à Versailles et dans Paris, et

quelques jours avant les couches de Marie-Antoinette, on jetait dans

l'Œil-de-Bœuf un volume entier de chansons contre elle et contre les

principales femmes de la Cour. Louis XVI, indigné, voulut qu'on en

recherchât l'auteur; on le découvrit[1318]; il ne fut pas même inquiété.

Quoi qu'il en soit, plus le moment des couches approchait, plus

l'anxiété était vive; on priait dans toutes les églises[1319]. A la

Cour, mille intrigues se nouaient, qui avaient pour objet la naissance

prochaine de l'enfant royal. Chacun était aux aguets. Plus de cent

personnes de qualité, qui habitaient ordinairement Paris, étaient

venues s'installer à Versailles, pour connaître plus tôt l'issue

du grand événement, et être plus à portée d'en profiter. La ville

regorgeait de monde; on ne trouvait plus de logement et le prix des

vivres avait triplé[1320].

Le 18 décembre, la Reine s'était couchée à onze heures, sans ressentir

aucune souffrance. A une heure et demie, on sonna vivement: les

douleurs commençaient. Mme de Lamballe et les _honneurs_, avertis,

entrent dans la chambre. A trois heures, Mme de Chimay va chercher

le Roi; une demi-heure après, on introduit les princes et princesses

qui sont à Versailles, tandis que des pages courent à bride abattue

prévenir ceux qui sont à Paris et à Saint-Cloud[1321]. La famille

royale, les princes et les princesses du sang, les _honneurs_ et Mme

de Polignac se tiennent dans la chambre même de la Reine, autour du

lit dressé en face de la cheminée; la Maison du Roi, celle de la

Reine, les grandes entrées, dans les petits cabinets; le reste des

assistants, dans le salon de jeu et la galerie. Un usage bizarre veut

que l'accouchement des Reines de France soit public; on s'y conforme

jusqu'à l'abus. Au moment où Vermond s'écrie: «La Reine va accoucher!»,

un tel flot se précipite dans la chambre royale qu'en un instant

l'appartement est rempli; il est impossible d'y remuer; on se croirait

sur une place publique, un jour de grande fête; deux Savoyards montent

même sur un meuble pour mieux voir.

A onze heures et demie, l'enfant vient au monde: c'est une fille. On

la porte immédiatement dans le grand cabinet pour l'emmailloter et

la remettre à la gouvernante, princesse de Guéménée. Le Roi, joyeux

et ému, suit le porteur pour jouir de la vue de son premier-né et la

foule, presque tout entière, se précipite à la suite du Roi et de

l'enfant[1322].

Tout à coup, ce cri retentit, anxieux et pressant: «De l'air, de

l'eau chaude; il faut une saignée au pied!» La chaleur, le bruit, le

manque d'air, la contrainte qu'elle s'est imposée pour dissimuler ses

souffrances; le saisissement qui s'empare d'elle, quand, au premier

instant, l'enfant ne crie pas; le mouvement de joie qui l'agite, quand

l'enfant se met à crier, toutes ces émotions contraires provoquent chez

l'auguste accouchée une effrayante révolution[1323]. Le sang se porte à

la tête avec violence; la bouche se tourne; la Reine perd connaissance.

Un indicible frissonnement court dans la foule; la princesse de

Lamballe s'évanouit[1324]. On se précipite à la fenêtre, on l'ouvre

vivement[1325]; les huissiers chassent les curieux indiscrets qui sont

encore dans la chambre. Mais l'eau chaude n'arrive pas. Avec une rare

présence d'esprit, Vermond ordonne au premier chirurgien de piquer

à sec; le sang jaillit avec force; la Reine ouvre les yeux; elle

est sauvée! Tout cela a été si rapide, que le Roi n'a pas même été

témoin de l'accident[1326]. Mais pendant ces quelques instants, quelle

angoisse parmi les spectateurs! Si la Reine avait été saignée deux

minutes plus tard, elle était morte[1327]. Aussi, quelle explosion de

bonheur quand le danger est passé! On se félicite, on s'embrasse, on

pleure de joie[1328].

Le jour même, tandis que le marquis de Béon, lieutenant des gardes,

va faire part de la naissance au Corps de ville de Paris, assemblé

depuis le matin[1329], et que des courriers extraordinaires partent

pour Vienne et pour Madrid, l'enfant est baptisée dans la chapelle du

Château, en présence du Roi, par le cardinal de Rohan, grand aumônier,

et reçoit les noms de Marie-Thérèse-Charlotte; Monsieur remplace le roi

d'Espagne, parrain; Madame représente l'Impératrice, marraine; toute

la famille royale assiste à la cérémonie; un _Te Deum_ solennel est

chanté dans la chapelle[1330] et, le soir, un magnifique feu d'artifice

est tiré sur la place d'Armes[1331]. La Cour et la ville, Paris et

Versailles, toute la France est dans l'ivresse. Dans la capitale, les

deux premiers échevins se transportent aux prisons et en font sortir

les détenus pour dettes de nourrices. Un feu de joie est allumé sur la

place de l'Hôtel-de-Ville, et les principales maisons de la grande cité

sont illuminées[1332]. Mais un assez vif désappointement se mêle à ces

transports. L'enfant royal annonce des traits réguliers et charmants,

de grands yeux, une tournure de bouche agréable, et un teint de la

meilleure santé; mais ce n'est qu'une fille et l'on comptait sur un

Dauphin. «Pauvre petite,» dit la Reine à sa fille quand elle la pressa

pour la première fois sur son cœur, «vous n'étiez pas désirée; mais

vous ne m'en serez pas moins chère. Un fils eut plus particulièrement

appartenu à l'État. Vous serez à moi; vous aurez tous mes soins; vous

partagerez mon bonheur et vous adoucirez mes peines.»

Le Roi se livrait à la joie sans arrière-pensée; il était tout à

la fierté de sa dignité nouvelle; il ne savait comment marquer sa

tendresse à sa femme. Il renonçait même à la promenade et à l'exercice,

qui lui étaient nécessaires, pour ne pas s'éloigner d'elle. Le matin,

il était le premier à son chevet, il y passait une partie de la

matinée, y revenait dans l'après-midi, y restait toute la soirée[1333].

Quant à sa fille, il ne se lassait pas de la contempler; il allait à

chaque instant la voir, et un jour l'enfant lui ayant serré le doigt,

il en fut dans un ravissement qui ne se pouvait rendre[1334]. Cette

nature en globe s'ouvrait et se développait; ce cœur, si longtemps

froid et presque fermé, s'échauffait et s'épanouissait sous l'action

vivifiante de la paternité.

Le 26, la Reine reçut pour la première fois son ancienne dame

d'honneur, la maréchale de Mouchy, et son ancienne dame d'atours,

la duchesse de Cossé. Le 27, ce fut le tour des dames du palais; le

28, celui des grandes entrées[1335]. Le 31, l'auguste accouchée se

leva sur une chaise longue[1336]. Le 18 janvier, elle faisait ses

relevailles dans la sacristie de la chapelle de Versailles[1337] et

reprenait la tenue de la Cour dans sa forme ordinaire[1338]. Le 8

février, accompagnée du Roi, de Monsieur, de Madame, du comte et de la

comtesse d'Artois, elle allait à Paris, rendre grâces à Dieu de son

heureuse délivrance. Comme elle l'avait fait au moment de sa grossesse,

c'était par la bienfaisance qu'elle voulait inaugurer sa maternité. A

Versailles, six mille francs étaient donnés à chacun des deux curés de

la ville, douze mille livres répandues en aumônes particulières[1339].

A Paris, cent jeunes ménages étaient unis par l'archevêque, le jour

même de l'entrée de la Reine, habillés et dotés à ses frais. Chacun

d'eux recevait cinq cents livres de dot, deux cents pour le trousseau,

douze pour la noce[1340], avec la promesse de quinze francs par mois

pour le premier enfant, si la mère le nourrissait elle-même, de dix,

si elle le confiait à une nourrice étrangère[1341]. Lorsque le cortège

royal parut dans la cathédrale, ces cent jeunes hommes et ces cent

jeunes filles, que le lieutenant de police, Lenoir, avait recommandé

de choisir parmi les plus jolies[1342], étaient rangés dans l'église

pour saluer la Reine au passage. Les prisonniers pour dettes étaient

délivrés, des aumônes considérables confiées aux soins des curés

de diverses paroisses[1343]. Le soir, il y avait feux de joie, feu

d'artifice, illuminations, fontaines de vin, distributions de pain et

de cervelas[1344], spectacles gratuits à la Comédie-Française, où les

charbonniers occupaient la loge du Roi, les poissardes celles de la

Reine[1345]. Mais le pain était cher, la guerre imposait de lourdes

charges; les acclamations furent moins nombreuses et moins bruyantes

qu'on ne l'avait espéré[1346].

La Reine cependant avait eu soin de s'abstenir en ce jour de tout

plaisir profane. Elle avait voulu prouver que sa présence dans la

capitale n'était déterminée que par de pieux motifs et nullement par le

désir de ces divertissements qu'elle y était venue souvent chercher.

Après le service de Notre-Dame et celui de Sainte-Geneviève, elle avait

été souper à la Muette, puis était rentrée à Versailles. Comme si elle

sentait que sa maternité lui imposait des devoirs nouveaux, elle se

prêtait davantage aux réflexions sérieuses et renonçait en partie aux

plaisirs bruyants. Le carnaval était plus modéré[1347], le carême était

tranquilles[1348], le jeu devenait plus rare[1349], la complaisance

pour les favoris, moins facile[1350].

Les prétentions du comte d'Adhémar rencontraient une résistance

invincible[1351]; la société de la Reine tout entière était astreinte

à plus d'ordre et de réserve[1352]. L'harmonie était soigneusement

entretenue dans la famille royale[1353]; Monsieur[1354] et Madame[1355]

étaient mieux traités; le comte d'Artois, avec plus de froideur[1356].

La Reine était bien revenue sur le compte de ce pétulant beau-frère et

refusait de s'associer à ses rancunes contre Necker[1357].

Non pas assurément qu'il n'y eût encore quelques imprudences.

Marie-Antoinette, convalescente de la rougeole, se retirait à Trianon

avec quatre seigneurs de son intimité, les ducs de Coigny et de Guines,

le comte Esterhazy et le baron de Besenval. Le Roi y avait consenti,

et la présence constante de Madame, de la princesse de Lamballe

et de Mme Élisabeth[1358], atténuait un peu les mauvais effets de

cette préférence. Néanmoins, la Cour glosait; les méchantes langues

baptisaient les quatre privilégiés les quatre garde-malades de la

Reine et s'amusaient à désigner les quatre dames qui devaient être

à leur tour les quatre garde-malades du Roi[1359]. Il y avait bien

aussi l'aventure du fiacre, que nous avons racontée plus haut, en la

réduisant à ses vraies proportions[1360], et une reprise des promenades

à cheval qui alarmait le premier médecin Lassone. Et puis quelques

divertissements bruyants pendant le printemps de 1780, et un retour

aux jeux de hasard, celui de tous les points sur lequel la jeune femme

paraissait le plus difficile à ramener[1361].

Mais, malgré ces rechutes inévitables, le progrès était évident. «Si

j'ai eu anciennement des torts, écrivait-elle elle-même, c'était

enfance et légèreté; mais, à cette heure, ma tête est bien plus

posée[1362].» Mercy, l'impitoyable critique, constatait que le séjour

de Trianon, au printemps de 1779, s'était passé tranquillement[1363].

Le séjour de Marly, qui suivait, n'était pas moins satisfaisant[1364],

et il se renouvelait en 1780 au contentement universel de ceux qui y

étaient admis[1365]. L'ordre y était parfait; la tenue excellente.

Les autres voyages ne se faisaient pas; on avait renoncé à Compiègne

par économie, à Fontainebleau pour la prompte expédition des

affaires[1366]. On avait cessé les promenades du soir[1367], bientôt

après les promenades à cheval. Le jeu même s'était ralenti; la Reine

n'avait pas dissimulé son mécontentement de quelques grosses pertes

faites chez Mme de Lamballe[1368] et elle-même avouait qu'elle jouait

plutôt par complaisance que par goût[1369].

Elle supprimait le spectacle de Choisy, par crainte de la

dépense[1370], et se prêtait de la meilleure grâce aux réformes que

le ministre des finances faisait dans sa maison[1371]. Le Roi ayant

voulu doubler sa cassette, elle n'en acceptait que la moitié pendant

la guerre[1372], et Marie-Thérèse, toujours cependant si sévère pour

sa fille, lui écrivait, le 30 juin 1780, que «la charmante Reine de

France ne contribuait pas peu aux seuls moments heureux de sa vie

pénible[1373]».

Louis XVI, qui avait dû se séparer de sa femme pendant sa rougeole

et sa convalescence, Louis XVI, après un moment de froideur causé

par des insinuations malveillantes, était revenu à ses sentiments

de tendresse empressée[1374]. Vainement, des misérables, profitant

de la maladie de la Reine, avaient-ils voulu le travailler du côté

de la galanterie: sa pure et loyale nature s'était révoltée contre

ces tentatives indignes[1375] et l'intimité entre les deux époux en

avait été resserrée[1376]. C'était de part et d'autre comme un assaut

d'attentions et de complaisances mutuelles: la Reine accompagnait son

mari à Saint-Hubert; le Roi accompagnait sa femme à Trianon et allait

passer la soirée avec elle chez Mme de Polignac[1377].

La comtesse était toujours des amies de Marie-Antoinette celle dont la

faveur était la plus inébranlable. La Reine pouvait juger sévèrement

et généralement avec justesse d'esprit les autres personnes de sa

société[1378]; sur celle-là, elle ne voulait rien entendre. Elle

passait des heures et des journées entières en sa compagnie[1379]. Le

crédit de Mme de Polignac, qu'on avait cru un instant, sinon ébranlé,

du moins partagé par la princesse Charlotte de Lorraine, fille de

la comtesse de Brionne[1380], se maintenait toujours, bravant toute

critique et défiant toute attaque.

Une autre amitié naissait, moins vive que celle-là, plus profonde

peut-être, et qui, après quelques éclipses momentanées, dues aux

perfides suggestions des vieilles tantes, devait se retrouver à l'heure

de l'adversité: c'était celle de la sœur de Louis XVI, l'aimable et

sainte Mme Élisabeth. Au départ de Mme Clotilde, la jeune princesse

avait manifesté une sensibilité qui avait touché Marie-Antoinette.

«C'est une charmante enfant, disait-elle, qui a de l'esprit, du

caractère et beaucoup de grâce[1381].» L'enfant avait grandi; c'était

maintenant une agréable jeune fille, pleine d'entrain et de gaîté. La

Reine l'avait prise avec elle à Trianon; elle en avait été enchantée

et, au retour, elle disait à tout le monde «qu'il n'y avait rien de si

aimable que sa petite belle-sœur, qu'elle ne la connaissait pas encore

bien, mais qu'elle en avait fait son amie et, que ce serait pour la

vie[1382]». Elle tint parole, et depuis cette époque, Mme Élisabeth fut

de tous les voyages de Trianon.

Mais ce qui attire surtout la Reine, c'est sa fille. Elle jouit

de cette enfant avec toute l'ardeur et toute la vivacité d'une

première affection. Elle va chez elle à toute heure du jour[1383],

surveillant les soins qui lui sont donnés, suivant d'un œil attentif

son développement physique, ravie de la voir grandir, souriant à ses

premiers pas et à ses premières paroles, joyeuse qu'elle balbutie

d'abord «papa»; car, dit-elle, «c'est pour le Roi une attache de

plus[1384];» plus joyeuse encore, peut-être, quand l'enfant, qui

commence à marcher, vient à elle en lui tendant les bras[1385], ne se

lassant pas de parler de sa fille dans ses lettres à l'Impératrice

et, un peu plus tard, lorsque le travail de la dentition provoque des

accès de fièvre chez la jeune princesse[1386], s'asseyant à son chevet

des heures entières et ne consentant à prendre part aux plaisirs de

la Cour que sur l'assurance positive du médecin et le désir formel du

Roi[1387]; mère enfin dans toute l'acception du mot, avec toutes les

tendresses, toutes les alarmes, tous les petits bonheurs, toutes les

prévoyances des mères. L'éducation de sa fille est l'objet constant

de sa pensée. Cette femme, qu'on croyait emportée dans le tourbillon

des plaisirs et seulement occupée de frivolités, avait médité sur les

difficultés et les délicatesses infinies de l'éducation des enfants de

race royale.

Si des traditions inexorables ne lui avaient pas permis de changer

une gouvernante[1388] qui ne lui paraissait pas à la hauteur de sa

grave mission, du moins la Reine se promettait-elle bien de suppléer

elle-même à l'insuffisance de cette gouvernante, et, dès le début,

elle s'était tracé un plan que Mercy qualifiait de «très sage et

très réfléchi[1389]». Elle tenait avant tout à ce qu'aucune idée de

grandeur ne germât prématurément dans l'esprit de l'enfant[1390]. Sans

supprimer absolument l'étiquette, elle était résolue à retrancher toute

mollesse nuisible, toute affluence inutile de gens de service, toute

image propre à faire naître des sentiments d'orgueil[1391]. Ce plan,

Marie-Antoinette y fut fidèle, et sous l'œil de son père et de sa

mère, Marie-Thérèse-Charlotte grandit dans la pratique des fortes et

chrétiennes vertus.

Mais il fallait un Dauphin. «Nous espérons que la Reine se conduira

mieux l'année prochaine,» écrivait une femme de la Cour, le lendemain

même de la naissance de Madame Royale[1392]. Les poètes s'exerçaient

sur ce sujet. La comtesse Fanny de Beauharnais qui, paraît-il, avait

prédit à la jeune souveraine la naissance d'un fils, réparait son

erreur par ce quatrain:

Oui, pour fée étourdie à vos traits je me livre;

Mais si ma prophétie a manqué son effet,

Il faut vous l'avouer, c'est qu'en tournant le livre,

J'avais pour le premier pris le second feuillet[1393].

Et le poète Imbert, reprenant la même pensée, composait les quatre vers

suivants, qui couraient tout Paris:

Pour toi, France, un Dauphin doit naître.

Une princesse vient pour en être témoin;

Sitôt que vous voyez une Grâce paraître,

Croyez que l'Amour n'est pas loin.

Ces espérances furent encore une fois trompées.

Quelques mois après la naissance de Madame, la Reine devint grosse;

mais en levant avec force une glace de sa voiture, elle se blessa et

huit jours après fit une fausse couche. Elle en fut vivement peinée et

pleura beaucoup; le Roi passa la matinée entière près de son lit, lui

témoignant la plus touchante affection, la prenant dans ses bras, et

mêlant ses larmes aux siennes[1394].

Marie-Thérèse ne fut pas moins désolée que Marie-Antoinette; elle était

impatiente d'avoir un petit-fils. Mère, elle souhaitait ardemment un

événement qui eût couronné le bonheur de sa fille; politique, elle

sentait que la naissance d'un Dauphin, en donnant satisfaction au pays

et en comblant les désirs du Roi, eût définitivement consolidé le

crédit de la Reine. Elle y revenait constamment, jusqu'à l'importunité,

dans ses lettres soit à Mercy, soit à Marie-Antoinette. C'était le

sujet de ses recommandations réitérées; c'était son premier vœu de

bonne année[1395]; on eût dit une idée fixe. L'Impératrice en était

venue à gourmander la Reine et à la rendre en quelque sorte responsable

de l'ajournement de ses espérances[1396]. «Il nous faut absolument un

Dauphin,» répétait-elle sans cesse, avec cette insistance et cette hâte

de jouir des vieillards qui sentent que leur vie s'écoule.

«L'impatience me prend, mon âge ne laisse guère

attendre[1397].»—«Jusqu'à cette heure j'étais discrète; mais à la

longue je deviendrai importune; ce serait un meurtre de ne pas donner

plus d'enfants de cette race[1398].» Et un mois plus tard, lasse

d'être déçue dans ses désirs, elle écrit encore: «Point d'apparence de

grossesse; cela me désole; il nous faut absolument un Dauphin.... Pour

constater votre bonheur et celui de la France, _il faut cela_[1399].»

Il fallait cela; mais Marie-Thérèse ne devait pas le voir. Sa santé,

épuisée par tant de fatigues, tant de préoccupations maternelles et

politiques, tant de soins et de soucis de toute sorte, s'altérait

visiblement. Depuis longtemps elle souffrait d'un catarrhe; il semblait

qu'un feu intérieur la dévorait. Le 24 novembre 1780, elle tomba

tout à fait malade. De violentes crises de toux, des suffocations

continuelles la forcèrent à quitter son lit. Le médecin, appelé,

ne se fit pas d'illusions: il engagea l'Impératrice à recevoir les

derniers sacrements. Sur les instances de l'Empereur, on ajourna

l'extrême-onction; mais, le 25, la malade se confessa; le 26, le

nonce lui apporta le viatique. Marie-Thérèse le reçut agenouillée

sur son prie-Dieu, la tête couverte d'un voile de deuil, comme le

vendredi-saint. Cette femme vraiment forte ne voulait pas que la

mort la trouvât couchée. Le 28, après l'extrême-onction, elle resta

seule avec l'Empereur, lui donna sa bénédiction pour ses frères et

sœurs absents, écrivit beaucoup, trancha diverses questions, fit ses

recommandations pour son enterrement, s'occupa de tout pendant ces

dernières heures: de ses enfants, de ses sujets, de ses affaires,

réglant jusqu'aux moindres détails, donnant à Joseph II des conseils

pour l'administration de son vaste empire, entretenant Maximilien

de son avenir, l'archiduchesse Marianne de sa vocation, conservant

jusqu'au bout la lucidité de son esprit et la vigueur de son caractère,

et suivant d'un œil calme et d'un cœur tranquille les progrès de la

mort qui venait: «J'ai toujours désiré mourir ainsi, dit-elle; mais je

craignais que cela ne me fût pas accordé. Je vois à présent qu'on peut

tout, avec la grâce de Dieu.» La nuit fut affreuse; la malade avait

des étouffements terribles, où l'on s'attendait à chaque instant à

la voir passer. Après une de ces crises, elle sembla vouloir dormir,

mais résista au sommeil. Ses enfants l'engageaient à y céder: «Comment

voulez-vous que je m'endorme, dit-elle, lorsque, à chaque instant, je

puis être appelée devant mon juge? Je crains de m'endormir; je ne veux

pas être surprise; je veux voir venir la mort.» Quand elle sentit que

la dernière heure approchait, elle fit sortir ses filles, ne voulant

pas qu'elles la vissent mourir. Puis, tout à coup, elle se leva de son

fauteuil, fit quelques pas vers sa chaise-longue, et s'y affaissa; on

l'y étendit aussi bien que possible. L'Empereur lui dit: «Vous êtes

mal.....»—«Assez bien pour mourir,» répondit-elle. Puis, s'adressant

au médecin; «Allumez le cierge mortuaire, dit-elle, et fermez-moi

«les yeux; car ce serait trop demander à l'Empereur.» Joseph II,

Maximilien, le prince Albert de Saxe s'agenouillèrent près d'elle. Tout

était fini[1400].

Ainsi mourut, le 29 novembre 1780, à l'âge de 63 ans, dans toute

la plénitude de ses facultés, en grande souveraine et en grande

chrétienne, Marie-Thérèse d'Autriche, Impératrice d'Allemagne, dernière

héritière des Habsbourg.

On raconte que, dans la bénédiction suprême qu'elle donna à tous

ses enfants, présents et absents, lorsqu'elle prononça le nom de

Marie-Antoinette, sa voix s'attendrit et ses yeux se remplirent de

larmes. Eut-elle, à cette heure dernière, comme une intuition soudaine

de l'avenir sanglant réservé à une princesse alors si enviée? Ou

revit-elle, en un instant rapide, les dix ans qui s'étaient écoulés

depuis le jour où l'Archiduchesse quittait Vienne, gracieuse et

souriant à la vie, et, en contemplant, avec cette claire vue que donne

l'approche de la mort, tout le mal que des influences successives, la

sienne même parfois, trop facilement acceptées, avaient fait à cette

jeune femme, comprit-elle les dangers qui allaient l'assaillir encore?

Chercha-t-elle à conjurer ces dangers dans la lettre suprême que, s'il

faut en croire Weber et le comte de Goltz[1401], elle dicta, le jour

même de sa mort, pour la Reine de France? Ce sont les mystères de la

tombe; mais il semble bien qu'il y ait eu là pour la grande souveraine,

comme un nuage menaçant qui voilait l'horizon radieux de son éternité.

Il n'y eut qu'un cri dans le monde, à la nouvelle de la mort de

Marie-Thérèse, un cri de vénération et d'éloge pour la grande âme

qui quittait la terre. A Paris, malgré les préventions contre la

Maison d'Autriche, ce fut une impression générale de respect et de

regret[1402]. Marie-Thérèse aimait la France, et au fond elle y était

admirée et aimée. Le Roi, qui n'avait pour son beau-frère qu'une

médiocre sympathie, avait pour sa belle-mère une considération profonde

et une filiale déférence[1403]. En Allemagne, l'émotion fut extrême;

Frédéric II lui-même, l'adversaire acharné de l'Impératrice, s'associa

à l'hommage universel: «J'ai donné des larmes bien sincères à sa mort,

écrivait-il à d'Alembert; elle a fait honneur à son sexe et au trône.

Je lui ai fait la guerre et n'ai jamais été son ennemi.»

La terrible nouvelle arriva à Versailles dans la soirée du mercredi 6

décembre; mais Louis XVI n'eut pas le courage de l'annoncer lui-même

à Marie-Antoinette; il confia ce triste soin à l'abbé de Vermond

et ne parut chez sa femme qu'un quart d'heure après le funèbre

messager. L'affliction de la Reine fut affreuse; la violence du coup

provoqua même un crachement de sang, qui ne laissa pas de donner de

l'inquiétude[1404]. La jeune femme prit immédiatement le deuil de

respect, en attendant que la Cour prît le deuil officiel. Retirée dans

ses cabinets pour y donner un plus libre cours à ses larmes, elle s'y

renferma pendant douze jours, n'en sortant que pour aller à la messe,

n'admettant dans son intérieur que la famille royale, la princesse de

Lamballe et la duchesse de Polignac, n'aimant à s'entretenir que de

sa mère, de ses vertus, de ses conseils et de ses exemples[1405], et

jetant comme le cri de sa douleur dans cette lettre, adressée le 10

décembre à Joseph II:

«Accablée du plus affreux malheur, ce n'est qu'en fondant en larmes

que je vous écris. Oh! mon frère, oh! mon ami, il ne me reste donc que

vous dans un pays qui m'est et me sera toujours cher! Ménagez-vous,

conservez-vous; vous le devez à tous. Il ne me reste qu'à vous

recommander mes sœurs. Elles ont encore plus perdu que moi; elles

seront bien malheureuses! Adieu, je ne vois plus ce que j'écris.

Souvenez-vous que nous sommes vos amis, vos alliés, aimez-moi. Je vous

embrasse[1406].»

Ce frère chéri revint encore une fois en France pendant l'été de

1781; mais il n'y fit qu'un très court séjour, dans le plus strict

incognito[1407]. La Reine n'en fut pas moins bien heureuse de le

revoir. N'était-il pas comme l'écho des dernières paroles, l'expression

des dernières volontés d'une mère qu'elle pleurait toujours? Quand il

repartit, au bout de quelques jours seulement, le 5 août, très content

d'ailleurs de sa visite, et constatant chez le Roi et la Reine «un

changement en mieux considérable»[1408], elle ne put dissimuler sa

tristesse, et les courtisans la virent se cacher sous son chapeau pour

pleurer[1409].

La maternité seule pouvait la consoler de ces brisements de cœur si

souvent répétés. Dieu allait enfin lui envoyer ce Dauphin, si ardemment

et si longtemps souhaité. Dès le mois d'avril, la grossesse de la Reine

avait été déclarée[1410]. Sa santé s'était maintenue excellente pendant

tout l'été[1411], et cette fois elle comptait bien sur un fils: «Ma

santé est parfaite; je grossis beaucoup, écrivait-elle à son amie la

princesse Louise de Hesse-Darmstadt. Votre sorcellerie est bien aimable

de me promettre un garçon. J'y ai beaucoup de foi et je n'en doute

nullement[1412].»

Ce fut le 22 octobre que ce bonheur lui fut donné. La nuit précédente

s'était bien passée. Le 22, en s'éveillant, la Reine ressentit quelques

douleurs; elle n'en prit pas moins un bain; mais le Roi, qui devait

partir pour aller tirer à Saclé, contremanda la chasse. Entre midi

et midi et demi, les douleurs augmentèrent; à une heure et quart, le

Dauphin était né[1413]. Pour prévenir le retour des accidents qui

s'étaient produits à la naissance de Madame, il avait été décidé

qu'on ne laisserait pas la foule envahir l'appartement royal, et que

la mère ne connaîtrait le sexe de l'enfant que lorsque tout danger

serait passé. Avertie à onze heures et demie, Mme de Polignac avait

couru chez la Reine; mais les autres personnes qui y avaient couru

aussi précipitamment, les dames dans le plus grand négligé, les hommes

tels qu'ils étaient, avaient trouvé la porte fermée[1414]. Seuls,

Monsieur, M. le comte d'Artois, Mesdames tantes, Mmes de Lamballe,

de Chimay, de Mailly, d'Ossun, de Tavannes et de Guéménée, étaient

là, passant alternativement de la chambre de l'accouchée au salon de

la Paix. Lorsque l'enfant fut né, on l'emporta silencieusement dans

le grand cabinet où le Roi le vit laver et habiller et le remit à la

gouvernante, princesse de Guéménée.

La Reine était dans son lit, anxieuse et ne sachant rien; tous ceux qui

l'entouraient composaient si bien leur visage que la pauvre femme, leur

voyant à tous l'air contraint, crut qu'elle avait une seconde fille.

«Vous voyez comme je suis raisonnable, dit-elle doucement; je ne vous

demande rien.» Mais le Roi n'y tint plus; s'approchant du chevet de sa

femme: «Monsieur le Dauphin, dit-il les larmes aux yeux, Monsieur le

Dauphin demande d'entrer.» On apporta l'enfant; la Reine l'embrassa

avec un effusion que rien ne saurait peindre; puis le rendant à Mme de

Guéménée: «Prenez-le, dit-elle; il est à l'État; mais aussi je reprends

ma fille[1415].»

Ce fut une scène indescriptible; toute contrainte avait cessé; la joie

éclatait en pleine liberté; elle était si vive et si vraie qu'elle

faisait taire même la jalousie et la haine. «L'antichambre de la Reine

était charmante à voir, écrit un témoin oculaire. La joie était au

comble; toutes les têtes en étaient tournées. On voyait rire, pleurer

alternativement. Des gens qui ne se connaissaient pas, hommes et

femmes, sautaient au cou les uns des autres et les gens les moins

attachés à la Reine étaient entraînés par la joie générale; mais ce fut

bien autre chose quand, une demi-heure après la naissance, les deux

battants de la chambre de la Reine s'ouvrirent et que l'on annonça

Monsieur le Dauphin. Mme de Guéménée, toute rayonnante de joie, le

tint dans ses bras et traversa dans son fauteuil les appartements pour

le porter chez elle. Ce furent des acclamations et des battements de

mains qui pénétrèrent dans la chambre de la Reine et certainement

jusque dans son cœur. On l'adorait, on le suivait en foule. Arrivé

dans son appartement, un archevêque voulut qu'on le décorât d'abord

du cordon bleu; mais le Roi dit qu'il fallait qu'il fût chrétien

premièrement[1416].»

Madame apprit d'une façon piquante cette nouvelle qui devait à jamais

l'éloigner du trône. Elle courait chez la Reine «au grand galop»,

lorsqu'elle rencontra un de ces vaillants Suédois, alors attachés à la

fortune de la France, le comte de Stedingk, qui ne pouvait contenir sa

joie: «Un Dauphin, Madame, lui cria-t-il étourdiment, un Dauphin, quel

bonheur[1417]!» La princesse ne répondit rien; mais elle eut le tact de

cacher ses sentiments et de manifester, en apparence du moins, la plus

grande satisfaction, plus habile que Mme de Balbi, qui montrait «une

humeur de chien[1418]».

Monsieur dissimulait, comme sa femme; Mme Elisabeth était en proie

à un tel ravissement qu'elle ne pouvait pas le croire; elle riait,

pleurait, se trouvait presque mal d'émotion[1419]. Seul de la famille

royale, le comte d'Artois laissait échapper un mot qui trahissait son

désappointement. Son fils, le jeune duc d'Angoulême, était allé voir

le Dauphin: «Mon Dieu, papa, dit-il en sortant de la chambre, qu'il est

petit, mon cousin!»—«Il viendra un jour, mon fils, ne put s'empêcher de

répondre le prince, où vous le trouverez bien assez grand[1420].»

Quant au Roi, il était ivre de bonheur; il ne cessait pas de regarder

son fils et de lui sourire; des pleurs coulaient de ses yeux; il

présentait indistinctement sa main à tout le monde; la joie l'avait

fait sortir de sa réserve habituelle. Gai, affable, il cherchait toutes

les occasions de placer ces mots: «Mon fils, le Dauphin[1421],» et

prenant l'enfant dans ses bras, il le montrait aux fenêtres avec une

expression de contentement qui touchait tout le monde.

A trois heures, le nouveau né fut baptisé dans la chapelle de

Versailles, par le cardinal de Rohan, grand aumônier. Il était tenu

sur les fonts par Monsieur au nom de l'Empereur, par Mme Élisabeth, au

nom de la princesse de Piémont, et nommé Louis-Joseph-Xavier-François.

Après la cérémonie, le comte de Vergennes, grand trésorier du

Saint-Esprit, lui porta le cordon bleu; le marquis de Ségur, ministre

de la guerre, la croix de Saint-Louis[1422]. Le _Te Deum_ succéda au

baptême et, le soir, il y eut feu d'artifice sur la place d'Armes[1423].

C'était au surplus un bel enfant, que ce Dauphin, d'une force

surprenante, disait-on[1424], et quand on le voyait, frais et rose,

dans son petit lit, bercé par sa nourrice, Mme Poitrine,—un nom

prédestiné,—robuste paysanne des environs de Sceaux, qui jurait

comme un grenadier, ne s'étonnait de rien, pas même des dentelles et

des bonnets de six cents livres dont on l'affublait, mais déclarait

qu'elle ne mettrait pas de poudre parce qu'elle ne s'en était jamais

servie[1425], on asseyait sur cette jeune tête les plus beaux rêves

d'avenir. Les dames de la Cour, admises à contempler l'enfant royal, le

trouvaient beau comme un ange[1426]; les courtisans se disputaient déjà

sur le choix du futur gouverneur et l'on remarquait, non sans malice,

la mine désappointée du duc de Guines qui s'était flatté d'avoir cette

place et à qui sa récente disgrâce enlevait tout espoir[1427]. Puis

venait le compliment du premier président de la Cour des comptes et

celui de l'avocat général de la Cour des aides, qui disait au Dauphin:

«Votre naissance fait notre joie; votre éducation fera notre espérance;

vos vertus, notre bonheur[1428].»

A Paris, les transports ne furent pas moins vifs, lorsque M. de

Croismare, lieutenant des gardes du corps, fut venu annoncer la grande

nouvelle à l'Hôtel-de-Ville. On riait, on s'embrassait dans les rues.

Le soir même, à la Comédie italienne, Mme Billioni, qui remplissait un

rôle de fée, chanta le couplet suivant composé par Imbert:

Je suis fée et veux vous conter

Une grande nouvelle:

Un fils de roi vient enchanter

Tout un peuple fidèle.

Ce Dauphin, que l'on va fêter,

Au trône peut prétendre;

Qu'il soit tardif pour y monter,

Tardif pour en descendre[1429].

Et un poète, peu connu aujourd'hui, la Chabeaussière, publiait

l'allégorie suivante, qui était bien dans le goût du jour et qui eut du

succès:

Un jardinier, connu par son discernement,

Qui ne laissait jamais un bon terrain en friche,

Avait un jour enté, dans un jardin charmant,

Sur un laurier de France, un beau rosier d'Autriche.

Son travail fut suivi du plus heureux succès:

L'arbuste, tout joyeux de sa métamorphose,

Fit d'abord galamment les honneurs à la Rose;

Mais le propriétaire eut, peu de temps après,

La Rose autrichienne et le Laurier français[1430].

Les fêtes furent aussi splendides qu'ingénieuses. Les Arts et Métiers

de Paris dépensèrent des sommes considérables pour se rendre en corps

à Versailles, offrir leurs hommages à la Reine et défiler devant elle,

musique en tête, dans la cour de marbre. Le défilé fut charmant; il

se continua pendant neuf jours[1431]. Chaque corporation avait les

insignes de sa profession; les ramoneurs portaient une cheminée, du

haut de laquelle un de leurs plus petits compagnons chantait d'une voix

claire une chanson appropriée aux circonstances[1432]. Les bouchers

conduisaient un bœuf gras; les porteurs de chaise, une chaise dorée

qui contenait une nourrice avec un Dauphin; les serruriers frappaient

sur une enclume; les cordonniers achevaient une paire de bottes pour

le nouveau-né; les tailleurs, un petit uniforme de son régiment[1433].

La Cour tout entière s'amusa de ce spectacle; le Roi demeura longtemps

à le contempler et fit distribuer douze mille livres à ces braves

gens[1434].

Les serruriers de Versailles n'avaient pas voulu être en reste avec

leurs confrères de Paris; ils offrirent une serrure à secret. Louis

XVI, en sa qualité d'homme du métier, voulut découvrir le secret

lui-même; au moment où il pressait un ressort, un Dauphin d'acier,

admirablement travaillé, s'élança du milieu de la serrure. Le prince

fut ravi: il dit tout haut que le cadeau de ces bonnes gens lui avait

fait un plaisir extrême et il leur fit donner trente livres de plus

qu'aux autres corps de métier[1435].

Les Dames de la Halle vinrent à leur tour, le 4 novembre, complimenter

l'heureuse mère; elles étaient cent vingt[1436], vêtues de robes de

soie noire et la plupart couvertes de diamants. Trois de ces Dames

furent admises près du lit de l'accouchée; l'une d'elles, fort jolie et

qui avait une belle voix, prononça une harangue, composée par La Harpe,

et qu'elle avait écrite dans son éventail: «Madame,» dit-elle à la

mère, il y a si longtemps que nous vous aimons sans oser vous le dire,

que nous avons besoin de tout notre respect pour ne pas abuser de la

permission de vous l'exprimer.»

Et se retournant vers le Dauphin: «Vous ne pouvez entendre encore les

vœux que nous faisons autour de votre berceau; on vous les expliquera

quelque jour. Ils se réduisent tous à voir en vous l'image de ceux de

qui vous tenez la vie[1437].»

La Reine répondit avec la plus grande affabilité à ce discours, et

le Roi, enchanté, fit servir à ces femmes un copieux repas[1438]. On

l'entendit fredonner d'un air joyeux un couplet chanté par les Dames

de la Halle, dont la vive facture et le ton populaire l'avaient frappé:

Ne craignez pas, cher papa,

De voir z'augmenter votre famille;

Le bon Dieu z'y pourvoira.

Fait's en tant que Versailles en fourmille.

Y eut-il cent Bourbons cheux nous;

Il y a du pain, des lauriers pour tous.

Le vendredi 26, le Roi alla en grande pompe à Paris, assister au _Te

Deum_ chanté à Notre-Dame; l'archevêque vint le complimenter à la

porte[1439] et, le soir, les illuminations furent superbes[1440].

Le lendemain 27, l'Opéra, récemment reconstruit, inaugurait sa nouvelle

salle par une représentation gratuite au milieu des cris populaires de

_Vive le Roi!_ _Vive la Reine!_ _Vive le Dauphin!_

Pendant un mois, ce fut chaque jour quelque réjouissance nouvelle,

cérémonies religieuses d'actions de grâces, ou spectacles amusants:

procession des paroisses de Paris à Notre-Dame, où l'on remarquait

le curé de Saint-Nicolas, suivi de cinq cents pauvres[1441];

représentations gratuites dans les théâtres[1442]; couplets,

concerts, etc. Chacun voulait se signaler par son zèle, jusqu'à la

bouquetière du Roi, Mme Médard, qui faisait chanter un _Te Deum_ à

Saint-Germain-l'Auxerrois[1443].

La charité eut sa place habituelle dans ces solennités: quatre cent

soixante quatorze mille livres furent consacrées à délivrer les

prisonniers pour dettes[1444].

Les grandes fêtes officielles, suspendues quelque temps par les

événements de la guerre, puis par une maladie grave de la comtesse

d'Artois[1445], furent définitivement fixées au lundi 21 janvier 1782.

Ce jour-là, la Reine partit de la Muette à neuf heures et demie, prit

son carrosse de cérémonie au rond du Cours et alla au pas à Notre-Dame,

puis à Sainte-Geneviève pour remercier Dieu de l'heureuse naissance

du Dauphin. A une heure et quart, elle se rendit à l'Hôtel-de-Ville,

où le Roi vint la rejoindre et où l'attendaient les princes, les

seigneurs et les dames de la Cour, en grand costume. L'architecte

Moreau avait couvert la cour de l'Hôtel et en avait fait ainsi une

magnifique galerie; les arcades formaient des loges décorées de

colonnes corinthiennes et surmontées de cartels et écussons aux armes

de France. La loge royale occupait les trois entre-colonnements du

milieu, avec rotonde et coupole, ornées de vases d'or d'où s'élevaient

des lys. Le dessus de la loge était recouvert d'une étoffe cramoisie et

couronné par un Dauphin. Lorsque, avant le dîner, le Roi et la Reine

se montrèrent au balcon, les applaudissements éclatèrent dans toute la

foule qui remplissait la place et le quai.

Un somptueux festin de soixante-dix couverts avait été préparé. Le Roi

y fut servi par le prévôt des marchands, M. de Caumartin; la Reine,

par la nièce du prévôt, Mme de la Porte. Après le dîner il y eut

appartement et jeu dans la grande salle, d'où l'on revint dans celle

du banquet pour voir le feu d'artifice tiré sur le nouveau quai. Il

représentait le temple de l'Hymen au seuil duquel la France recevait

l'auguste enfant qui venait de naître. Le plan était beau; l'exécution

fut médiocre; le service du banquet lui-même laissa à désirer; s'il

faut en croire un chroniqueur, les ducs et pairs, notamment, n'eurent à

manger que du beurre et des raves[1446].

A sept heures et quart, le Roi reprit le chemin de la Muette; une

demi-heure après, la Reine partit à son tour. Tous deux parcoururent,

en s'en allant, les principales rues et les places brillamment

illuminées, et en particulier la place Vendôme et la place Louis

XV[1447]. Des acclamations enthousiastes les saluaient sur leur

passage, plus bruyantes toutefois pour le Roi que pour la Reine[1448].

Comme si quelque amertume devait toujours être mêlée aux joies les plus

pures et les plus légitimes de cette princesse, Louis XVI, de mauvaise

humeur, ce jour-là, nous ne savons pourquoi, avait repoussé, avec une

raideur inaccoutumée, les demandes qu'elle lui avait adressées. Il

n'avait pas consenti à ce que, à son entrée à Notre-Dame, on lui fît

hommage des drapeaux pris à Saint-Eustache, avant de les suspendre aux

voûtes de la basilique. Et le soir, malgré les instances de sa femme,

il avait tenu à retourner seul à la Muette, afin de ne pas confondre

les deux cortèges dans un même éclat. Ce qui était plus grave, un

pamphlet effroyable, odieusement injurieux pour la Reine, avait été

affiché le matin à la porte même de la cathédrale[1449], et le bruit

avait couru qu'un grave danger la menacerait à l'Hôtel-de-Ville, en

sorte que l'infortunée souveraine, imprudemment avertie par le comte

d'Artois de ces bruits et de ces menaces, avait passé toute la journée

dans des transes qui avaient empoisonné son bonheur[1450].

Le 23, le Roi et la Reine revenaient à Paris pour le bal de

l'Hôtel-de-Ville et s'y montraient fort gais, en dépit de la cohue qui

emplissait la salle au point de les étouffer à moitié[1451].

En province, l'enthousiasme était sans mélange; c'était un «délire

patriotique», disait un chroniqueur. Les États de Bourgogne dotaient

douze jeunes filles; l'archevêque de Vienne en faisait autant; le

Parlement de Rennes envoyait six mille livres aux pauvres[1452]. A

Soissons, l'intendant Le Pelletier offrait une fête aux laboureurs de

sa généralité et distribuait du vin à trois mille personnes[1453]. A

Limoges, on élevait une fontaine et on créait une place Dauphine[1454];

à Orléans, on baptisait une rue du même nom[1455]. A Rouen, un comédien

de passage, obscur encore mais destiné à une grande et sinistre

célébrité, Collot d'Herbois, faisait jouer, sur le théâtre de la ville,

une pièce de sa composition, et chanter un couplet qui, s'il n'était

qu'une œuvre poétique au-dessous du médiocre, était du moins une

ardente profession de foi monarchique, et un hommage de dévouement à

l'auguste princesse «dont la bonté et les vertus ont conquis tous les

cœurs»:

Pour le bonheur des Français,

Notre bon Louis seize

S'est allié pour jamais

Au sang de Thérèse.

De cette heureuse union

Il sort un beau rejeton.

Pour répandre en notre cœur

Félicité parfaite,

Conserve, ô ciel protecteur,

Les jours d'Antoinette[1456].

L'histoire s'arrête avec une mélancolique jouissance sur ces détails

qui remplissent toutes les gazettes et toutes les chroniques du

temps. C'est le dernier éclat d'un ordre de choses sur le point de

disparaître. L'œil contemple avec complaisance cette intime alliance

d'un peuple[1457] et d'une dynastie, qui confondaient leurs joies,

leurs douleurs et leurs espérances et qui, à vrai dire, ne formaient

ensemble qu'une grande famille, dont le Roi était le père.

«La folie du peuple est toujours la même, écrivait une dame de la Cour,

huit jours après la naissance du Dauphin. On ne rencontre dans les

rues que violons, chansons et danses; je trouve cela touchant et je ne

connais pas, en vérité, de nation plus aimable que la nôtre[1458].»

Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2) · 第 38 / 50 题