CHAPITRE XV

Voyage de Joseph II en France.—Caractère de l'Empereur.—Son

projet de voyage formé, abandonné, repris.—Joie de la Reine

de revoir son frère.—Premières entrevues.—Gronderies souvent

maladroites.—L'Empereur et la Reine à l'Opéra.—Visites aux

monuments et aux principales institutions de la ville de

Paris.—Affectation de simplicité.—Engouement du public.—Départ de

l'Empereur.—Son jugement sur la Reine.—Conseils qu'il lui laisse

par écrit.—La Reine s'y conforme quelque temps, puis retombe dans

la dissipation.—Pourquoi?

Il y avait longtemps déjà que Joseph II avait formé le projet de venir

en France. Dès l'année même du mariage de la Dauphine, il en avait

manifesté l'intention à son ambassadeur, le comte de Mercy[1107].

Esprit curieux, mais mal équilibré, entêté plutôt que ferme, ayant plus

de vivacité que de bon sens, concevant de vastes plans, mais ne les

mûrissant pas, passionné pour les petites choses et se noyant dans les

détails, gouvernant trop, disait le prince de Ligne, mais ne régnant

pas assez[1108], parlant en libéral, mais agissant en souverain absolu,

ce prince philosophe gâtait de réelles qualités par de fâcheux travers.

Avec le désir d'apprendre, il n'avait pas la patience de s'instruire.

«Ses questions, dit Gleichen, avaient l'air de chercher un conseil,

mais il ne cherchait ordinairement que d'en trouver un qui s'accordât

avec son avis[1109].» Devenu empereur à la mort de son père, en 1765,

il désolait sa mère par son activité brouillonne, par sa précipitation

inquiète, par sa manie de changements, par ses utopies philosophiques,

par une ambition fiévreuse, que ne soutenaient pas suffisamment la

vigueur des moyens, la netteté des vues et la force du caractère[1110].

Voulant sincèrement le bonheur de ses peuples, mais le voulant en

théoricien plutôt qu'en homme pratique, il ne réussit qu'à les soulever

par des réformes tracassières que repoussaient leurs traditions,

leurs mœurs et même leurs croyances. Plus âgé que Marie-Antoinette de

quatorze ans, prenant vis-à-vis d'elle l'attitude d'un père et lui

parlant avec l'autorité de l'expérience, il compromettait trop souvent

la sagesse de ses avis par la sécheresse du ton et la brusquerie

de la forme[1111]. Il oubliait trop facilement que l'enfant, qu'il

avait morigénée à Vienne, avait grandi, que la Dauphine était devenue

Reine[1112]. La jeune princesse, habituellement docile et déférente

pour un frère qu'elle aimait beaucoup, s'irritait parfois des airs

dominateurs et des leçons mordantes de ce mentor, qui affectait de lui

écrire en allemand et de la traiter en petite fille[1113]. Ce n'étaient

pourtant que des nuages passagers; la correspondance reprenait vite ses

allures affectueuses, et ce fut en grande partie le désir de retrouver

Marie-Antoinette qui détermina l'Empereur à venir visiter la France,

qu'il n'aimait pas[1114], et contre laquelle il nourrissait, comme les

principaux seigneurs de sa Cour, d'invincibles préjugés[1115]. Voir

la Reine, étudier son caractère et apprécier sa conduite, faire la

connaissance personnelle du Roi, juger la situation de la Cour pour le

présent et pour l'avenir, observer ce qu'une grande monarchie pouvait

présenter d'intéressant en matière de ressources, d'administration,

d'agriculture, de finances, de commerce, de marine et de militaire,

tels étaient les objets principaux que, de son propre aveu, se

proposait l'Empereur, tels étaient les fruits qu'il comptait retirer de

son voyage[1116].

Marie-Antoinette était tout heureuse de la pensée de revoir son

frère; c'était pour elle comme une émanation de son pays, comme un

portrait vivant de sa mère. Mais cette joie, il faut bien le dire,

n'était pas sans être tempérée par quelque inquiétude[1117]. Que

penserait Joseph II de la Cour de France? Que penserait-il du Roi?

Que penserait-il surtout de la société de la Reine et du genre de vie

qu'elle avait adopté[1118]? Quel serait son jugement? Quels pourraient

être ses reproches, lui qui avait écrit un jour à sa sœur une lettre

tellement vive que Marie-Thérèse avait dû en empêcher l'envoi[1119]?

Ne résulterait-il pas de là des aigreurs, un refroidissement,

peut-être une brouillerie décidée? Telles étaient les appréhensions de

Marie-Antoinette[1120] et les craintes de Mercy.

Abandonné et repris plusieurs fois[1121], suspendu au dernier moment

par la rigueur de l'hiver et par les événements politiques de Bohême

et d'Allemagne[1122], mal vu de Marie-Thérèse qui n'en fut informée

qu'après tous les autres[1123], le voyage de Joseph II ne s'effectua

qu'au printemps de 1777. Au grand chagrin de la Reine, qui eût

voulu que son frère fût reçu suivant son rang de haut et puissant

souverain[1124], à la vive contrariété de l'Impératrice, qui n'aimait

pas cette affectation de simplicité, plus apparente que réelle[1125],

l'Empereur avait résolu de garder en France le plus strict incognito.

Sa décision à cet égard avait été formelle. Pas de logement au palais

de Versailles ni à Trianon; à Paris, un appartement chez l'ambassadeur,

au Petit-Luxembourg, mais en évitant soigneusement toute apparence

de réception officielle[1126]; à Versailles, deux chambres dans un

hôtel garni, l'_Hôtel du Juste_, convenablement meublées, mais sans

recherche[1127]; au Château, mais seulement pour y prendre quelques

instants de repos dans la journée, un petit cabinet à l'entresol de

la Reine[1128]. Pas de carrosse de la Cour, une simple voiture de

louage[1129].

Ce fut le vendredi 18 avril, à sept heures et demie du soir, que Joseph

II arriva à Paris, sous le nom de comte de Falkenstein. Le lendemain,

dès huit heures du matin, il partit pour Versailles. A défaut de

Mercy, retenu au lit par une indisposition, ce fut l'abbé de Vermond

qui reçut l'Empereur à sa descente de carrosse et le conduisit seul,

par un escalier dérobé, jusque dans la pièce où se trouvait la Reine:

«Je désire, avait écrit Joseph II, qu'elle m'attende dans son cabinet

sans venir à ma rencontre, et que là, pour ne point jouer la comédie

aux autres, nous soyons seuls à nous donner les marques du plaisir que

nous avons de nous revoir[1130]». Le plaisir était vif; l'entrevue fut

touchante. Le frère et la sœur s'embrassèrent tendrement et restèrent

un moment sans parler. Puis leur cœur s'épanouit et l'entretien devint

animé et confiant. L'Empereur, contre toute prévision, fut tendre et

presque flatteur. Il dit à la Reine que si elle n'était point sa sœur

et qu'il pût être uni à elle, il ne balancerait point à se remarier

pour se donner une si charmante compagne. La jeune femme, d'autant plus

touchée de ce compliment qu'elle n'y comptait guère, ouvrit son âme et,

avec un abandon inespéré, parla en toute franchise de sa situation,

de ses goûts, de sa société, ne faisant quelques réserves que sur le

chapitre des favorites. La glace était rompue; tout embarras avait

cessé de part et d'autre; la conversation se prolongea, intime et

confiante de la part de Marie-Antoinette, affectueuse et discrète de la

part de Joseph II. La Reine conduisit ensuite son frère chez le Roi;

les deux monarques s'embrassèrent; le Roi tint quelques propos qui

montrèrent son désir de paraître cordial et honnête; l'Empereur s'en

contenta et dès le premier moment sut mettre le Roi à son aise[1131].

Puis, après des visites aux princes et princesses, à la famille

royale et aux ministres, après un souper chez la Reine, le comte de

Falkenstein revint coucher à Paris. Ainsi se passa cette première

journée.

Pendant les jours suivants, les entretiens se renouvelèrent entre

l'Empereur et la Reine. Tantôt à Trianon, dans l'intimité d'une

promenade solitaire, tantôt à Versailles, Joseph II reprenait en détail

les sujets qu'il avait déjà abordés avec sa sœur. Il lui montrait les

dangers de la situation, faisait un tableau frappant de la facilité

avec laquelle elle se laissait entraîner par l'attrait des dissipations

et des conséquences regrettables que ces entraînements amèneraient

infailliblement dans l'avenir, insistant sur la nécessité de s'arrêter

sur cette pente, de montrer plus de déférence pour le Roi, de renoncer

au jeu et de s'appliquer enfin d'une manière suivie à des occupations

sérieuses, mettant surtout en pleine lumière les inconvénients de la

société de la Reine. Seul de cette société, le duc de Coigny avait

trouvé grâce devant l'Empereur; mais en revanche, le prince jugeait

sévèrement, trop sévèrement même, Mme de Lamballe[1132], Mme de

Polignac, la princesse de Guéménée, dont il qualifiait durement la

maison de «tripot»[1133]. La Reine ne défendait pas Mme de Lamballe,

dont elle était alors désenchantée; mais elle cherchait à ramener son

frère sur le compte de Mme de Guéménée et surtout sur celui de Mme

de Polignac[1134]. Elle convenait d'ailleurs sans difficulté de la

justesse des raisons de l'Empereur, dont le langage l'avait réellement

émue, et, disposée aux réflexions sérieuses, ajoutait qu'«un jour

viendrait où elle suivrait de si bons avis[1135]». Mais, par un reste

de respect humain, elle répugnait à modifier immédiatement sa manière

d'agir: elle avait peur de paraître céder à une pression[1136]. Il ne

fallait pas qu'on pût dire dans le public que l'Empereur était venu

d'Autriche pour régenter et corriger sa petite sœur.

L'attitude de Joseph II n'autorisait malheureusement que trop ces

craintes de la Reine. Caractère absolu et dominateur, plus porté à

la critique qu'à l'indulgence, l'auguste aristarque n'avait pas su

conserver toujours le ton cordial et affectueux que lui recommandait

Mercy, et auquel il s'était d'abord astreint. Il oubliait trop

facilement qu'il avait affaire à une souveraine ardente et fière,

à laquelle il fallait parler le langage de la raison et de la

douceur[1137], au lieu d'apporter la sévérité et la rudesse qui étaient

dans son propre tempérament, et la Reine, qui reconnaissait la vérité

des observations de son frère, pour le fond, était justement blessée

par la forme. Il arrivait par exemple à l'Empereur de donner à sa sœur

une leçon publique devant plusieurs courtisans[1138], ou de dire que

si le Roi se déterminait à visiter son royaume, il ne devrait pas être

accompagné de sa femme, qui «ne lui était bonne à rien[1139]». Une

autre fois, il lui déclarait devant Mercy et d'un ton singulièrement

dur, que s'il était le mari de la Reine, il saurait bien «diriger

ses volontés et les faire naître dans la forme où il les aurait

voulues[1140]». De pareils propos n'étaient pas de nature à plaire à la

princesse; sa légitime susceptibilité se révoltait contre ce ton pédant

et cette pression maladroite: «De ma mère, disait-elle, je recevrais

tout avec respect; mais, quant à mon frère, je saurai lui répondre.»

De là des froideurs, des aigreurs, des brouilleries momentanées, et

cette déclaration que la Reine faisait à l'Empereur d'un air moitié

riant, moitié fâché, que, si son séjour en France se prolongeait, «ils

auraient souvent de grandes disputes ensemble[1141].»

Au fond, cependant, elle eût souhaité qu'il restât; car elle l'aimait

malgré ses brusqueries et ne se dissimulait pas que ses conseils lui

avaient été utiles. Elle faisait tout pour le retenir. Tantôt elle

lui donnait une montre ornée de son portrait; tantôt elle lui offrait

une fête à Trianon: fête «très bien ordonnée, raconte Mercy, et qui

devint charmante par les grâces que la Reine déploya envers un chacun.

Le Roi y mit de la gaîté et, autant que le comporte sa tournure, il

parut attentif envers l'Empereur[1142].» Le parc anglais avait été

éclairé par des terrines de feu cachées dans les fleurs, et des fagots,

allumés derrière le Temple de l'Amour, l'avaient transformé en un

foyer lumineux, dont l'éclat rejaillissait sur tout le jardin[1143].

D'autres fois, Marie-Antoinette conduisait son frère à la

Comédie-Française et à l'Opéra. A ce dernier théâtre,—c'était le

25 avril,—on jouait _Iphigénie en Aulide_, de Gluck. L'Empereur

aurait voulu rester caché dans le fond de sa loge; mais la Reine,

le saisissant par la main, l'attira sur le devant, et le parterre

éclata en acclamations telles que le spectacle fut interrompu

quelques instants. Quand il reprit, on exécuta le chœur: _Chantons,

célébrons notre Reine!_ Ce fut le tour de Joseph II de s'associer

aux applaudissements qui saluaient sa sœur, et le public de dire que

«si l'archiduc[1144] avait un peu aliéné les cœurs français de cette

souveraine, l'Empereur les lui avait rendus[1145]».

La Reine jouissait de ce triomphe et de la croissante popularité de

son frère. Quelque soin que l'auguste voyageur prît de sauvegarder

son incognito, c'était partout sur son passage des démonstrations

bruyantes. Son hôtel était environné d'une foule nombreuse et, en

quelque lieu qu'il allât, il se formait autour de lui un cortège qui

l'accompagnait, mais aussi qui l'importunait[1146]. Le peuple était

séduit par cette simplicité d'un prince qui, s'affranchissant de toute

étiquette, se promenait à pied dans les rues, sans appareil et sans

suite, vêtu d'un modeste habit de drap vert ou brun uni[1147]; il

lui savait gré, disait-il, de donner un si bon exemple à la Cour de

France[1148]. Par une de ces inconséquences familières au caractère

français, on admirait chez le frère ce dont on faisait un crime à la

sœur!

Les économistes et les savants ne tarissaient pas en éloges sur

le compte de cet empereur qui partageait leurs principes et les

traitait en égaux, de ce souverain d'un immense empire qui voyageait

en philosophe et demandait à ses voyages moins un plaisir qu'un

enseignement. Joseph II entretenait avec soin ces dispositions, et si

ses plaisanteries mordantes sur les modes mécontentaient quelques dames

du palais, si ses critiques acerbes et publiques sur les institutions

et le gouvernement paraissaient un manque de tact aux esprits sages,

si ses sarcasmes sur l'étiquette et les usages de la Cour ne pouvaient

qu'encourager sa sœur dans une voie où elle n'avait déjà que trop de

propension à marcher[1149], railleries et critiques flattaient le goût

naturellement frondeur du public, tandis que ses visites aux monuments

et ses études des rouages de l'administration plaisaient aux esprits

cultivés qui donnaient le ton à l'opinion.

Les soirées de l'Empereur étaient consacrées à la famille royale; ses

journées étaient réservées à lui-même et à son instruction. Personnages

illustres, lieux célèbres, établissements publics, il n'oubliait

rien, visitant Necker et Mme Geoffrin, la comtesse de Brionne et Mme

du Barry; allant de l'Imprimerie Royale aux Gobelins, de Sèvres à

Ermenonville, de l'école d'Alfort aux cabinets de physique de Passy,

du jardin du maréchal de Biron à la maison de la Guimard. A Buffon

malade, il disait gracieusement qu'il venait chercher l'exemplaire de

ses œuvres oublié par Maximilien[1150]. A l'Institut des Sourds-Muets,

il s'étonnait que le gouvernement n'eût encore rien fait pour un

bienfaiteur de l'humanité comme l'abbé de l'Épée[1151]. Tantôt il

se rendait à l'Académie Française où, sous forme de lecture ou de

synonymie, d'Alembert lui adressait d'ingénieuses flatteries[1152];

tantôt il assistait en simple curieux à la séance de l'Académie des

Inscriptions et Belles-Lettres ou à celle de l'Académie des Sciences.

Commerce, industrie, gouvernement, finances, rien n'échappait à

ses investigations. Bertier de Sauvigny lui expliquait en détails

l'organisation des intendances[1153]; Laborde, celle du trésor

royal[1154]; Trudaine, les ponts et chaussées[1155]; Vergennes, les

affaires étrangères; Sartines, la marine[1156]. Le prince formulait des

critiques sur certains points[1157], reprochait aux ministres d'être

trop maîtres, chacun dans son département, en sorte que le Roi, en

changeant de ministre, ne faisait que changer d'esclavage, prétendait

que dans les constructions on sacrifiait la réalité à l'apparence,

l'utilité au luxe; mais en somme il était revenu de bien des

préventions. Paris l'avait séduit[1158]; la nation ne lui déplaisait

pas, malgré sa légèreté[1159], et s'il avait une mince opinion de ceux

qui gouvernaient, il concevait une haute idée des ressources et des

moyens de la monarchie, dès que ces ressources et ces moyens seraient

placés entre des mains habiles[1160].

Malheureusement, ces mains habiles, il ne les avait pas aperçues. Les

ministres du jour, malgré les choses obligeantes qu'il leur avait

dites[1161], lui inspiraient peu de confiance et il redoutait le

retour de Choiseul au pouvoir. «Si le duc de Choiseul avait été en

place, disait-il,—à la satisfaction du Roi et au vif déplaisir de la

Reine,—«sa tête inquiète et turbulente aurait pu jeter le royaume dans

de grands embarras[1162].» L'archevêque de Toulouse seul, Loménie de

Brienne,—et cela faisait peu d'honneur à la sagacité impériale,—lui

avait laissé une haute idée de sa capacité[1163]. Quant à la famille

royale, le caustique voyageur la jugeait avec une excessive sévérité:

le comte de Provence lui avait paru un «être indéfinissable»; le comte

d'Artois, un «petit-maître»; Mesdames, de «bonnes personnes», mais

«nulles»[1164]. Le Roi lui plaisait davantage; il avait eu avec lui

de longues conversations, où le jeune monarque, après l'embarras du

premier moment, s'était ouvert à lui en toute confiance, même sur les

points les plus délicats[1165], et avait fait preuve de connaissances

sérieuses. Néanmoins, dans ses lettres intimes, il s'exprimait sur

le compte de son beau-frère en termes extrêmement durs: «Cet homme,

écrivait-il à Léopold, est un peu faible, mais point imbécile; il a

des notions, il a du jugement; mais c'est une apathie de corps comme

d'esprit. Il fait des conversations raisonnables et n'a aucun goût de

s'instruire ni de curiosité; enfin, le _fiat lux_ n'est pas encore venu

et la matière est encore en globe[1166].» Ce jugement était plus que

dur, il était injuste. Si les qualités du Roi étaient paralysées par la

timidité, elles n'en étaient pas moins réelles et son instruction, pour

être moins brillante que celle de Joseph II, était aussi étendue et

vraisemblablement plus solide.

L'Empereur d'ailleurs n'avait pas plu au même degré à tous les membres

de la famille royale. Tandis que Mme Adélaïde, à laquelle il trouvait

de l'esprit[1167], l'entraînait dans un cabinet, sous prétexte de voir

des tableaux, et, là, l'embrassait en lui disant que cette marque

d'amitié devait bien être permise à une vieille tante[1168], le comte

de Provence n'éprouvait pour le frère de la Reine qu'un médiocre

attrait: «L'Empereur, écrivait-il à Gustave III, est fort cajolant,

grand faiseur de protestations et de serments d'amitié; mais, à

l'examiner de près, ses protestations et son air ouvert cachent le

désir de faire ce qui s'appelle tirer les vers du nez et de dissimuler

ses sentiments propres.., mais en maladroit; car, avec un peu d'encens,

dont il est fort friand, loin d'être pénétré par lui, on le pénètre

facilement. Ses connaissances sont très superficielles[1169]».

Au fond, c'était peut-être Monsieur qui avait le mieux jugé: il avait

deviné l'homme sous le masque. Joseph II lui-même, dans une lettre

intime où il parlait à cœur ouvert, dévoilait naïvement son procédé:

«Vous valez mieux que moi, écrivait-il à son frère Léopold; mais je

suis plus _charlatan_, et, dans ce pays-ci, il faut l'être. Moi, je le

suis de raison, de modestie; j'outre un peu là-dessus, en paraissant

simple, naturel, réfléchi, même à l'excès. Voilà ce qui a excité un

enthousiasme qui vraiment m'embarrasse[1170].»

Il était difficile d'avouer plus franchement qu'on s'était moqué du

public. Mais le public, qui juge sur les apparences, s'était laissé

prendre à tous ces faux-semblants. Ce n'était pas seulement de la

sympathie, c'était, comme le disait Joseph II, de l'enthousiasme.

Sauf chez les amis de Choiseul, qui ne pardonnaient pas au voyageur

de n'avoir dit qu'un mot insignifiant à l'ancien ministre, lors de la

procession des chevaliers du Saint-Esprit[1171], et d'avoir traversé la

Touraine sans s'arrêter à Chanteloup, tandis qu'il était allé voir la

du Barry à Luciennes[1172], l'impression était partout la même. Tout le

monde courait après l'Empereur; toutes ses actions étaient des traits

de sagesse; toutes ses paroles, des traits de génie. On rappelait «les

lieux communs qu'il disait avec une emphase à mourir de rire, écrivait

une contemporaine; la tête en tournait à tout Paris[1173]». De

Paris, l'engouement gagnait la France et cet engouement laissait dans

l'ombre le comte de Provence et le comte d'Artois qui, à cette même

époque, parcouraient le midi et l'est du royaume[1174]. On raffolait

littéralement de l'héritier des Habsbourg. Qui donc alors songeait à

reprocher à la Reine d'être Autrichienne?

Il fallait partir, cependant: l'Empereur commençait à avoir assez

de son rôle[1175], et quoique Paris lui plût beaucoup, et qu'il

fût fier de son succès, il finissait par se lasser de ces ovations

perpétuelles. Une seule chose le retenait, celle à laquelle il pensait

peut-être le moins en venant en France: le charme qu'il trouvait dans

la société de la Reine. Ce charlatan de simplicité, qui affectait si

haut l'indifférence, s'était laissé prendre à l'attrait de la vie

intime et du commerce de Marie-Antoinette[1176]. Ce censeur inflexible

avait été désarmé par la grâce enchanteresse de cette jeune sœur

qu'il gourmandait et raillait si impitoyablement, mais sur laquelle

ses impressions se modifiaient chaque jour: avec la tendresse de cœur

qu'il lui connaissait, il découvrait chez elle plus de sagacité et

d'esprit qu'il n'avait supposé[1177]. Au dernier moment, il hésitait à

la quitter, et plus l'heure du départ approchait, plus il y sentait de

répugnance.

La Reine, de son côté, ne voyait pas s'éloigner sans regret ce frère

qu'elle chérissait en dépit de ses gronderies, et dont elle appréciait

les avis, malgré leur rudesse; il semblait qu'il y eût là comme un

dernier brisement des liens de famille. Ce fut le 30 mai au soir,

après une journée passée ensemble et de longs et graves entretiens,

que se firent les adieux. Joseph II était attendri; Marie-Antoinette

se faisait violence pour cacher son trouble, mais elle suffoquait.

En embrassant le Roi, l'Empereur lui dit d'une voix émue «qu'il lui

recommandait instamment une sœur qu'il aimait si tendrement que

jamais il ne serait tranquille qu'autant qu'il la saurait heureuse».

A minuit, il quitta le Château pour rentrer à son hôtel garni. Le

lendemain, à six heures du matin, il partait de Versailles pour

Saint-Germain-en-Laye, où il retrouvait sa suite. La Reine était

brisée; elle avait voulu prendre sur elle devant son frère; lui parti,

elle ne sut plus se contenir et eut, le soir même, une violente crise

de nerfs. Le lendemain, elle alla cacher sa douleur à Trianon, avec ses

deux amies, Mme de Polignac et Mme de Lamballe[1178]; au retour, elle

assista au salut et se promena seule à pied, avec la comtesse Jules,

jusqu'à Rocquencourt[1179]; elle avait besoin de se recueillir et de se

distraire.

Pendant ce temps, Joseph II poursuivait sa route à travers les

provinces, qu'il allait visiter à leur tour; mais il n'était pas moins

ému que Marie-Antoinette, et il écrivait à sa mère, avec une effusion

qui révélait bien sa pensée intime: «J'ai quitté Versailles avec peine,

attaché vraiment à ma sœur; j'ai trouvé une espèce de douceur de vie

à laquelle j'avais renoncé, mais dont je vois que le goût ne m'avait

pas quitté. Elle est aimable et charmante; j'ai passé des heures et

des heures avec elle, sans m'apercevoir comment elles s'écoulaient. Sa

sensibilité au départ était grande; sa contenance, bonne; il m'a fallu

toute ma force pour trouver des jambes pour m'en aller[1180].»

Marie-Thérèse l'avait bien prévu: l'Empereur avait subi le charme de la

Reine[1181]. Il avait voulu du moins, en partant, prolonger en quelque

sorte les graves entretiens qu'ils avaient eus ensemble pendant ces six

semaines de séjour et d'abandon intime: il avait rédigé, à la demande

de sa sœur et malgré les observations de Mercy qui eût préféré une

forme plus simple[1182], des conseils ou plutôt une longue instruction

qu'il lui avait laissée par écrit, sous ce titre: _Réflexions données à

la Reine de France_.

Cette instruction, véritable examen de conscience, présentait à la

jeune princesse ses devoirs sous deux aspects: 1o comme épouse; 2o

comme reine. L'Empereur avait évité avec soin tout reproche direct; il

établissait des principes et posait des questions. C'était à sa sœur

d'y répondre et de voir si elle avait rempli, comme il convenait, les

devoirs de son état. Mais, sous cette forme indirecte, il était facile

de saisir les personnalités. Ce n'était pas un questionnaire à l'usage

de toutes les femmes, ni même de toutes les reines; il était à l'usage

exclusif de Marie-Antoinette, et Joseph II s'y montrait juge éclairé

sans doute, mais sévère à l'excès, pour ne pas dire injuste. Quelques

citations des passages les plus importants suffiront pour s'en rendre

compte:

«A quoi tenez-vous, disait l'Empereur, dans le cœur du Roi et surtout

à son estime? Examinez-vous: employez-vous tous les soins à lui

plaire? Étudiez-vous ses désirs, son caractère, pour vous y conformer?

Tâchez-vous de lui faire goûter, préférablement à tout autre objet

ou amusement, votre compagnie et les plaisirs que vous lui procurez,

et auxquels, sans vous, il devrait trouver du vide? Voit-il votre

attachement uniquement occupé de lui, de le faire briller, sans le

moindre égard à vous-même? Modérez-vous votre gloriole de briller à ses

dépens, d'être affable quand il ne l'est pas?»

«Mettez-vous du liant, du tendre, quand vous êtes avec lui?

Recherchez-vous des occasions, correspondez-vous aux sentiments qu'il

vous fait apercevoir?... Le rendez-vous bien confiant, n'abusez-vous

jamais ou ne le rebutez-vous pas des confidences qu'il vous fait?

Agissez-vous de même et est-ce que vous lui dites tout, au moins assez

pour qu'il n'apprenne les choses qui vous regardent ou l'intéressent

de personne autre avant vous?... Cédez-vous aux choses que vous voyez

qu'il désire beaucoup? Ne commettez-vous jamais mal à propos votre

crédit?... Tout votre crédit doit être caché; on doit le soupçonner

agissant et influant en tout, mais ne le voir paraître nulle part. Le

Roi seul, votre mari, doit, par état, agir, et il ne faut jamais que

vous paraissiez en rien.»

«Étudiez-vous assez son caractère? Vous appliquez-vous à savoir ce

qu'il fait, quand il est seul? Savez-vous les gens et les objets qu'il

préfère? Évitez-vous de le gêner, et surtout que votre présence ne

le dérange pas?... Tâchez de procurer au Roi les sociétés qui lui

conviennent; elles doivent être les vôtres et, s'il y a quelque préjugé

contre quelqu'un, même de vos amis, il faut le sacrifier. Enfin, votre

seul objet... doit être l'amitié, la confiance du Roi...»

«Comme reine, vous avez un emploi lumineux; il faut en remplir les

fonctions. La décence, la consistance de la Cour et l'apparence surtout

doivent beaucoup être mises en considération. Le respect qu'imprime

l'intérieur et la décence sont importants: ils forment les deux tiers

du jugement du public... Votre façon n'est-elle pas un peu trop leste?

N'avez-vous pas peur la Cour adopté un peu des façons du moment

auquel vous êtes venue ici, ou celui de plusieurs dames qui, quoique

très aimables et très respectables, ne peuvent point vous servir de

modèle, car vous n'en pouvez trouver hors de votre état? Plus le Roi

est sérieux, plus votre cour doit avoir l'air de se calquer après lui.

Avez-vous pesé les suites des visites chez les dames, surtout chez

celles où toute sorte de compagnie se rassemble, et dont le caractère

n'est pas estimé? Avez-vous pensé à l'effet que vos liaisons et

amitiés, si elles ne sont pas placées en des personnes de tout point

irréprochables et sûres, peuvent avoir dans le public?.... Le choix

des amis et des amies est bien difficile, surtout dans votre position;

il vous faudrait tâcher de vous attacher des hommes aussi instruits que

sûrs et qui soient éloignés de toute ambition ou désir......»

«Avez-vous pesé les conséquences affreuses des jeux de hasard, la

compagnie qu'ils rassemblent, le ton qu'ils y mettent, le dérangement,

enfin, qu'en tout genre ils entraînent après soi, tant dans la fortune

que les mœurs de toute une nation?.....»

«De même daignez penser un moment aux inconvénients que vous avez déjà

rencontrés aux bals de l'Opéra.... Je dois vous avouer que c'est le

point sur lequel j'ai vu le plus se scandaliser tous ceux qui vous

aiment et qui pensent honnêtement. Le Roi, abandonné toute une nuit

à Versailles, et vous mêlée en société et confondue avec toute la

canaille de Paris......»

«Mais, vous dégoûtant de plusieurs soi-disant amusements, oserai-je, ma

chère sœur, vous en substituer un autre, qui les vaut richement tous?

C'est la lecture.»

«Regardez cet objet comme ce qu'il y a de plus important, et choisissez

des livres qui vous fassent penser et qui vous instruisent.... La

lecture vous tiendra lieu de tout, et ces deux heures de calme vous

donneront le temps de réfléchir et de trouver dans votre pénétration

tout ce que vous avez à faire ou ne pas faire, le reste des vingt-deux

heures.... Lecture et société raisonnable, voilà le bonheur de la

vie......»

... «Gardez-vous, ma sœur, des propos contre le prochain, dont on fait

tout l'amusement... Par des méchancetés dites sur le prochain...., on

éloigne les honnêtes gens... Évitez, je vous en supplie, ces discours

et surtout la curiosité de vouloir tout savoir...»

«De grâce, ménagez vos recommandations; c'est un point bien délicat.

Vous pouvez faire les injustices les plus criantes sans y penser,

et pour un, souvent, dont peu vous importe qu'on oblige, vous

dégoûtez des honnêtes gens... Que votre crédit soit ménagé pour les

grandes occasions, et, dans les petites, résistez courageusement aux

sollicitations qu'on vous ferait, et enfin ne prenez avec chaleur parti

pour personne....»

«La politesse et l'affabilité, ma chère sœur, ont des bornes, et elles

ne sont d'une valeur qu'autant qu'on les partage et ménage à propos.

Il faut bien de la distinction là-dessus et il faut penser à votre

situation et à votre nation, qui est trop encline à se familiariser et

à manger dans la main.»

Il ne seyait pas beaucoup, on en conviendra, à ce prince, qui venait de

se poser en apôtre de la simplicité, de se plaindre de la familiarité

de la nation française, de reprocher à la Reine son dédain de

l'étiquette, et ses courses seule, en petite compagnie, sans l'appareil

de sa dignité[1183], de même qu'il semblait étrange de voir l'Empereur

philosophe recommander à sa sœur de se montrer «dévote et recueillie

à l'Église», ajoutant que «le plus grand impie devrait l'être par

politique». Il était mieux dans son rôle et plus dans le vrai, quand

il signalait les inconvénients de la société des jeunes gens et du

trop facile accueil fait aux étrangers, surtout aux Anglais, dont les

usages et les mœurs étaient alors à la mode, au grand mécontentement du

Roi[1184]:

«Cela doit choquer la nation, disait-il, cela fait le plus

mauvais effet dans l'étranger.... On attribue cette facilité à de

la coquetterie, qui veut plaire à tout le monde et courir après

l'applaudissement de la foule, en manquant l'approbation des gens

sensés, au sentiment desquels la foule revient pourtant toujours à la

fin».

Il terminait enfin en ces termes:

«Entretenez l'union, l'amitié dans toute la famille; mais gardez-vous

de la trop grande familiarité, et surtout de la séduction des étourdis

qui veulent vous avoir pour compagne de leur vie et couvrir leurs

folies de votre autorité. Telles sont les courses de chevaux, les

fréquentes allures à Paris, les bals de l'Opéra, les chasses du bois de

Boulogne, toutes ces parties fines dont le Roi n'est point et qui, de

science certaine, ne lui font, et à juste titre, point de plaisir.»

«Pensez que vous êtes son épouse, que vous êtes Reine, et n'oubliez pas

un tendre frère et ami, qui vous dit tout cela, éloigné de trois cents

lieues, sans presque avoir d'espérance de vous revoir, mais qui vous

aime et aimera toute la vie plus que soi-même.»

«Voilà les observations que j'ai faites. Vous êtes faite pour être

heureuse, vertueuse et parfaite; mais il est temps et plus que temps de

réfléchir et de poser un système qui soit soutenu. L'âge avance: vous

n'avez plus l'excuse de l'enfance. Que deviendrez-vous si vous tardez

plus longtemps? Une malheureuse femme et plus malheureuse princesse,

et celui qui vous aime le plus dans toute la terre, vous lui percerez

l'âme. C'est moi qui ne m'accoutumerai jamais à ne vous pas savoir

heureuse[1185].»

Jamais peut-être réquisitoire plus vif, sous une apparence

affectueuse, n'a été dressé contre la Cour de France et contre

Marie-Antoinette dans cette période de sa vie que nous avons nommée

la période de dissipation. Jamais arsenal plus complet n'a fourni aux

ennemis de la Reine des armes contre elle. Il ne faudrait pas cependant

prendre au pied de la lettre tous les reproches de Joseph II, déguisés

sous la forme transparente de conseils. Tous les inconvénients qu'il

signale n'ont pas existé, surtout dans la proportion que semblerait

indiquer la tournure acerbe qu'il a souvent donnée à sa critique.

Au moment de quitter la France, désireux d'arrêter sa sœur sur la pente

fâcheuse où il la voyait s'engager, il a cru que, pour l'émouvoir plus

profondément, il fallait faire un tableau plus effrayant des abus qui

l'avaient choqué, et, dans cette pensée, qui s'accordait avec la nature

d'un esprit enclin à dépasser les bornes, il a forcé la couleur du

tableau, jusqu'à parler de l'avancement de l'âge qui ne laissait pas

d'excuses..., l'âge de vingt-deux ans! Il écrivait _ab irato_ sous le

coup des impressions qui venaient de le frapper. Telle page a dû être

tracée après une conversation avec Mercy, telle autre au retour d'une

soirée de jeu chez la princesse de Guéménée[1186], ou d'une course de

chevaux organisée par le comte d'Artois[1187]. Il voulait frapper fort,

et il n'a pas toujours frappé juste.

Si l'on veut avoir l'appréciation vraie de Joseph II sur

Marie-Antoinette à cette époque, ce n'est pas dans ces instructions

qu'il faut la chercher, ce n'est pas même dans les premières lettres

à Léopold, où, tout en reconnaissant que la Reine est une «très

jolie et aimable femme d'une vertu intacte et même austère», il lui

reproche de ne pas «remplir comme elle le devrait ses fonctions de

femme et de reine[1188]» et de courir de dissipations en dissipations

parmi lesquelles il n'y en a que de «très licites, mais néanmoins

dangereuses[1189]»; c'est dans celles qu'il écrit lorsque, sans avoir

quitté la France, il a déjà quitté Versailles, lorsque, éloigné du

bruit de la Cour et du tourbillon de la société de la Reine, il peut

juger avec calme dans le silence de la réflexion et de la solitude,

lorsqu'enfin l'éloignement du point de vue en rectifie la justesse. Or,

voici ce qu'il mande de Brest, le 9 juin, à Léopold, à ce frère auquel

il ne dissimule rien:

«J'ai quitté Paris sans grands regrets, quoique l'on m'y ait traité à

merveille.... Pour Versailles, il m'en a plus coûté; car je m'étais

véritablement attaché à ma sœur et je voyais sa peine de notre

séparation, qui augmentait la mienne. C'est une aimable et honnête

femme, un peu jeune, peu réfléchie, mais qui a un fonds d'honnêteté

et de vertu dans son âge, vraiment respectable. Avec cela, de

l'esprit et une justesse de pénétration, qui m'a souvent étonné. Son

premier mouvement est toujours le vrai; si elle s'y laissait aller,

réfléchissait un peu plus, et écoutait un peu moins les gens qui la

soufflent, dont il y a des armées et de différentes façons, _elle

serait parfaite_[1190].»

«J'ai quitté la Reine avec bien de la peine, écrivait-il le même

jour à sa sœur Marie-Christine; c'est une femme charmante en vérité,

et, sans sa figure, elle devrait plaire par sa façon de s'expliquer

et l'assaisonnement qu'elle sait donner à toutes les choses qu'elle

dit[1191].»

Et, six semaines plus tard, en rentrant à Vienne, l'Empereur redisait

encore à Marie-Thérèse combien il était content de sa «chère et belle

Reine», et que s'il trouvait une femme pareille, il passerait d'abord

aux troisièmes noces[1192]. Nous voilà loin des critiques mordantes des

_Réflexions données à la Reine de France_.

En recevant ces instructions de son frère, le premier mouvement de

Marie-Antoinette fut un mouvement de mauvaise humeur: elle s'écria

qu'elle répondrait à tout et que sa conduite avait toujours été

raisonnée et raisonnable. Puis bientôt la réflexion vint, l'aigreur

disparut et les meilleures résolutions furent prises. La Reine se

décida à cesser peu à peu de fréquenter le salon de la princesse de

Guéménée, à s'abstenir du gros jeu, à s'occuper quelques heures de

la journée chez elle, enfin à être avec le Roi plus assidûment que

par le passé[1193]. Et, de fait, dans les premières semaines, elle

fit de réels efforts pour se réformer: presque plus de promenades à

Paris, plus de jeux de hasard, des attentions visibles et délicates

pour le Roi[1194], qu'elle accompagne à la chasse et dans les voyages

à Saint-Hubert; la princesse de Guéménée est délaissée, au point d'en

concevoir du dépit; dans la tenue de la Cour, une plus grande dignité,

et des marques de déférence pour les personnes d'âge et de rang[1195].

Il y a mieux: la Reine semble avoir pris goût à la lecture: elle

étudie l'histoire d'Angleterre, et, à la suite, elle a des entretiens

sérieux de plus de deux heures avec l'abbé de Vermond[1196]. Au voyage

de Choisy, on remarque l'affabilité de la jeune souveraine: plus

d'attention dans le choix des personnes admises à faire leur cour, plus

de mesure dans la manière de leur marquer ses bontés, plus de soins à

éviter les faveurs exclusives. Et le règlement, laissé par l'Empereur,

était relu de temps en temps.

Mais ces bonnes résolutions ne tinrent pas; les tentations revinrent.

Marie-Antoinette résista d'abord, puis succomba. Le comte d'Artois,

de retour de son voyage dans l'Est, avait repris faveur, et son

influence entraînait la Reine, qui la subissait, quoique à regret. Il

était l'organisateur des plaisirs de la Cour, et n'était pas toujours

prudent. Dans l'été de 1777, la chaleur était accablante. Pour y

échapper, on sortait le soir sur la terrasse de Versailles, où venait

jouer, à dix heures, la musique des gardes françaises et suisses. La

famille royale se mêlait à la foule que ces concerts attiraient autour

du Château; la Reine et les princesses se promenaient là, sans suite,

tantôt ensemble, tantôt avec une de leurs dames sous le bras. Le Roi y

était venu quelquefois: il s'était plu à ces promenades solitaires et

son exemple les avait autorisées. Il n'en est pas moins vrai qu'elles

pouvaient offrir des inconvénients. Dans une nation «où la jeunesse

est si étourdie et si inconsidérée, faisait justement observer

Mercy, on ne saurait être trop en garde contre les occasions d'être

méconnu[1197]». Marie-Antoinette en a fait, à ses dépens, la cruelle

expérience: ces promenades sur la terrasse de Versailles, si innocentes

qu'elles fussent, ont servi de prétexte à des imputations odieuses

contre l'honneur de la Reine; elles ont rendu possible et peut-être

inspiré la scène jouée plus tard dans l'affaire du Collier.

Il y avait des griefs plus sérieux. Six mois à peine après le départ de

l'Empereur, les choses n'allaient guère mieux qu'avant sa venue[1198].

Il avait beau écrire à sa sœur pour lui rappeler les engagements pris;

ses lettres restaient sans réponse, ou l'on n'y répondait que par des

échappatoires[1199]. Le voyage de Fontainebleau, qui était toujours une

époque critique[1200], ne présentait pas en 1777 moins d'inconvénients

que les années précédentes: recommandations près des ministres[1201],

crédit des favorites, affluence de jeunes Anglais, courses de chevaux,

veilles prolongées, tout avait repris son ancien cours. Le jeu surtout

avait atteint des proportions fâcheuses; il n'était question dans Paris

que des pertes considérables faites au pharaon par certains courtisans,

par le duc de Chartres[1202], par la souveraine elle-même[1203]. Ce

n'est pas qu'il n'y eût, de temps à autre, des retours de sagesse et

des intermittences dans la dissipation; mais ces temps d'arrêt étaient

comme autant de points de départ d'où le courant, qui emportait la

jeune princesse, s'élançait de nouveau, d'autant plus impétueux,

semblait-il, qu'il avait été retardé un moment. Les conseillers de

la Reine étaient désolés; Mercy se consumait en représentations

inutiles[1204]; l'abbé de Vermond prenait un prétexte pour ne point

aller à Fontainebleau[1205] et Marie-Thérèse, navrée, écrivait à son

ambassadeur: «Il n'y a peut-être qu'un revers sensible qui l'engageât

à changer de conduite, mais n'est-il pas à craindre que ce changement

n'arrive trop tard[1206]?».

Et cependant, pour ce voyage même de Fontainebleau, Marie-Antoinette

avait pris, et de la meilleure foi du monde, les plus sages

résolutions[1207]. Au fond, elle n'aimait pas le jeu[1208]; elle était

dégoûtée des courses de chevaux[1209]; elle était lasse de tous ces

plaisirs[1210]; elle n'avait pas de penchant personnel pour le comte

d'Artois, qui en était le promoteur[1211], et ce n'était pas sans un

vrai chagrin qu'elle se laissait entraîner par ses entours. Mais elle

était jeune, elle était vive, elle portait toujours au cœur la plaie

qui la rongeait depuis sept ans. Un instant, elle avait cru avoir des

espérances de grossesse, et elle avait aussitôt rappelé elle-même à

Mercy tous les plans de réforme, toutes les résolutions raisonnables et

fermes qu'elle était décidée à adopter en pareille occurrence[1212].

Frustrée dans ses espérances, elle s'était lancée plus que jamais dans

le tourbillon des plaisirs, afin d'échapper à l'ennui[1213], et surtout

afin d'échapper à elle-même. Irritée contre son mari, dont l'apathie

et la froideur trompaient sans cesse ses désirs, elle en était venue

à le regarder comme un caractère sans ressort et un personnage sans

conséquence, pour lequel il était inutile de se gêner, puisqu'on

pouvait le dominer par la crainte. Erreur de l'imagination plutôt que

du cœur; emportement irréfléchi d'une jeune femme, agacée et nerveuse,

poussée à bout par des déceptions successives; état d'esprit maladif

que nous n'entreprenons pas de justifier, mais qui s'explique peut-être

par l'humeur concentrée où la jetait cette situation douloureuse qui

était la sienne, comparée à la fécondité de la comtesse d'Artois, alors

enceinte pour la troisième fois[1214]. Telle était bien l'opinion

de Mercy, lorsqu'après avoir énuméré les inconvénients du séjour de

Fontainebleau, il écrivait à Marie-Thérèse:

«C'est toujours à l'avènement d'une grossesse que je rapporte l'espoir

d'un changement heureux et ce sera alors que la Reine sera ramenée

d'elle-même à des idées qui jusqu'à présent ne lui sont pas présentées

avec tout le succès désirable[1215].»

Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2) · 第 36 / 50 题