CHAPITRE XIII

Société de la Reine.—La princesse de Lamballe.—Sa nomination

comme surintendante de la Maison de la Reine.—La comtesse

de Dillon.—La princesse de Guéménée.—La comtesse Jules de

Polignac.—Faveurs accordées à la famille de Polignac.—La

Société Polignac.—Le comte de Vaudreuil.—Le comte d'Adhémar.—Le

baron de Besenval.—Le duc de Guines.—Le duc de Lauzun.—Les

étrangers.—La Marck.—Esterhazy.—Stedingk.—Fersen.—Rivalité

des favorites.—Déclin du crédit de la princesse de

Lamballe.—Influence croissante de Mme de Polignac.—Inconvénients

de cette influence.—La Reine ne sait pas résister aux

sollicitations de ses amis.—Causes vraies de la dissipation de

Marie-Antoinette.

«Cette auguste princesse, écrivait Mercy, si intéressante par les

qualités uniques de son esprit et de son caractère, serait sans

reproche, si on la laissait à elle-même; c'est à ses indignes entours

qu'il faut s'en prendre, et je les combattrai jusqu'au dernier moment,

avec la même fermeté que je leur ai toujours montrée[810].»

Cette société de la Reine, que l'ambassadeur jugeait si sévèrement et

qui a fait tant de tort à l'infortunée souveraine, il est temps de la

présenter à nos lecteurs.

N'étant encore que Dauphine, Marie-Antoinette avait remarqué, aux bals

de sa dame d'honneur, la comtesse de Noailles[811], une jeune femme

aux grands yeux tranquilles, aux longs cheveux bouclés, au teint

éblouissant, à la taille ondoyante et souple[812], avec une physionomie

douce, que rehaussait encore l'auréole du malheur. Épouse à 18 ans,

veuve à 19 de l'indigne fils du duc de Penthièvre[813], Marie-Thérèse

de Savoie-Carignan, princesse de Lamballe, n'avait connu du mariage

que les désillusions et les tristesses. C'était un cœur délicat et

tendre, qui n'eut que deux attachements: celui de son beau-père, dont

elle soutenait la vieillesse et partageait la bienfaisance; celui de

la Reine, à laquelle, dans les jours d'épreuve, elle apporta le plus

décisif témoignage d'affection, le témoignage du sang. Marie-Antoinette

la vit; elle l'aima de prime abord, séduite peut-être par l'élégance

de sa démarche, véritable type de la grâce,—car la Reine était comme

naturellement attirée vers tout ce qui était gracieux[814],—séduite

plus encore par la limpidité de son regard, la sensibilité de son âme,

et ce je ne sais quoi de mélancolique et de rêveur qu'une vie, déjà si

éprouvée dans un âge si tendre, avait jeté sur cette jeune italienne,

blonde comme une femme du Nord. Avec l'affection naquit la confiance,

avec la confiance, l'intimité. L'avènement de la Reine ne fit que

resserrer ces liens, et, dans l'hiver de 1776, nous retrouvons les deux

amies, associées dans ces promenades en traîneau, qui d'abord amusèrent

Paris, puis bientôt le firent murmurer; toutes deux l'une près de

l'autre, confondant leur fraîcheur et leurs sourires, mêlant en quelque

sorte les boucles de leurs cheveux et l'éclat de leur gaieté; toutes

deux abritant sous d'épaisses fourrures la souplesse de leur taille et

les roses de leur visage; belles et radieuses comme «le printemps, sous

la martre et l'hermine[815]».

Mme de Lamballe fut la seule liaison de la Dauphine[816], la première

et la plus longue liaison de la Reine. Pendant plusieurs années,

son influence fut prépondérante, et, quelque respect qu'inspire

un dévouement, dont l'héroïsme fut poussé jusqu'au martyre, cette

influence ne fut pas toujours heureuse. Esprit un peu étroit[817],

caractère honnête mais ombrageux[818], Mme de Lamballe, par certaines

prétentions inusitées, par des ambitions qui semblaient peu

désintéressées, soit pour elle, soit pour les siens, mit plus d'une

fois la Cour en rumeur, et le public en courroux[819]. Son frère, le

prince de Carignan, obtenait, grâce à elle, trente mille francs de

pension et un régiment d'infanterie[820], au grand mécontentement

du ministre, qui n'avait pas été consulté, et des officiers, qui

aspiraient au grade de colonel. Elle-même, six mois après, était nommée

surintendante de la maison de la Reine[821]. La comtesse de Noailles,

devenue maréchale de Mouchy, ayant donné sa démission sous prétexte

d'accompagner son mari dans son gouvernement de Guyenne[822], mais

au fond par jalousie contre l'influence croissante de la favorite,

Marie-Antoinette, qui voyait sans regret s'éloigner une dame d'honneur

qu'elle n'avait jamais aimée, s'empressa de profiter de son départ

pour obtenir du Roi le rétablissement de la place de surintendante, en

faveur de Mme de Lamballe[823]. «Jugez de mon bonheur, écrivait-elle

au comte de Rosemberg; je rendrai mon amie heureuse, et j'en jouirai

encore plus qu'elle[824].» Mais le rétablissement d'un poste, supprimé

depuis plus de trente ans, ne laissait pas que de présenter de graves

inconvénients, au moment même où l'on entrait dans la voie des réformes

et de l'économie. Le traitement de la surintendante était primitivement

de quinze mille livres, et trente mille d'extraordinaire pour tenir une

table à la Cour. La dernière titulaire, Mlle de Bourbon, avait trouvé

moyen, par le crédit de son père et sous différentes dénominations, de

faire porter ce chiffre à cinquante mille écus, soit cent cinquante

mille livres. La princesse de Lamballe émit de pareilles prétentions,

et Maurepas, qui vit là un moyen de se faire bien voir de la Reine,

décida le Roi à agréer la demande de Mme de Lamballe; le traitement de

la nouvelle surintendante fut arrêté à cinquante mille écus[825].

La fixation des attributions de la charge rétablie n'offrit pas moins

de difficultés. Certaines de ces prérogatives étaient exorbitantes.

Pour n'en citer qu'une, aucune dame de la Reine ne pouvait exécuter un

ordre donné par elle, sans avoir été prendre préalablement l'attache

de la surintendante. On voulut réformer cet abus; un nouveau règlement

fut fait par l'abbé de Vermond; mais Mme de Lamballe refusa de s'y

soumettre, alléguant que son beau-père ne consentait pas à ce qu'elle

acceptât un poste déchu de son antique splendeur. La Reine céda aux

sollicitations de son amie, et toute sa Maison fut en rumeur. La

princesse de Chimay hésitait à prendre la place de dame d'honneur, la

comtesse de Mailly, celle de dame d'atours, parce qu'il leur semblait

que le rétablissement de la surintendance ne laissait plus à leurs

fonctions qu'une importance subalterne. Marie-Antoinette s'irrita de

voir ainsi marchander ses faveurs; elle ordonna. Mesdames de Chimay et

de Mailly s'inclinèrent; mais le mécontentement subsista.

Les inconvénients ne tardèrent pas à se faire sentir. La princesse

de Lamballe, très attachée au cérémonial[826] et d'autant plus raide

sur ses prérogatives qu'elle les sentait plus contestées, froissait

souvent quelqu'une des dames de la Reine; c'étaient spécialement des

disputes continuelles avec la dame d'honneur et la dame d'atours. Ces

discussions incessantes, dont le bruit parvenait jusqu'à la Reine,

finirent par l'agacer; elle sut mauvais gré à Mme de Lamballe d'être

l'occasion et la cause de ces querelles, et, son affection en étant

refroidie[827], elle se mit en quête d'autres amies. Un instant, son

goût la porta vers une jeune femme, d'origine irlandaise, la comtesse

de Dillon[828]. Grande et bien faite, quoique un peu maigre, Mme de

Dillon avait un visage charmant, une voix sympathique où se reflétait

la douceur de son âme[829]. Marie-Antoinette fut attirée par cette

douceur; mais bientôt les demandes indiscrètes de la nouvelle favorite,

que poussait une mère intrigante, Mme de Roth, blessèrent la Reine, et

elle ne traita plus Mme de Dillon qu'avec la bonté ordinaire qu'elle

témoignait aux femmes de la Cour[830].

Le crédit de la princesse de Guéménée fut plus durable. Par sa

naissance,—elle était fille du prince de Soubise;—par sa place,—elle

était, quoique la Reine ne fût pas encore mère, gouvernante des Enfants

de France, en survivance de sa tante la comtesse de Marsan,—Mme de

Guéménée tenait un grand état à la Cour. Elle réunissait chez elle une

société brillante, et Marie-Antoinette se plaisait à y aller passer

des soirées. Mercy avait, au début, encouragé cette intimité; lié avec

la princesse, il surveillait plus facilement ce qui se passait chez

elle[831], et il voyait là, d'ailleurs, un contrepoids à l'influence

de Mme de Lamballe. Les affections de sa royale pupille l'inquiétaient

moins en se divisant; elles perdaient en profondeur ce qu'elles

gagnaient en étendue[832]. Mais la société de Mme de Guéménée ne

présentait pas moins d'inconvénients que celle de la surintendante. Si

ce qu'on appelait le _Palais-Royal_, c'est-à-dire le duc de Chartres

et son entourage, se réunissait chez Mme de Lamballe, le salon de

la gouvernante des Enfants de France était le rendez-vous de tous

les partisans de Choiseul. Ses bals étaient bruyants[833]; son jeu,

effréné, et, qui pis est, suspect; ses amis, intrigants et indiscrets.

Cette société était composée presque exclusivement de jeunes gens,

habitués aux conversations libres, disposés à ce défaut, si grave

chez les personnages haut placés, et auquel la Reine était inclinée

elle-même, de jeter le ridicule sur les hommes et les institutions.

Quoique, par son maintien, elle imposât respect à ceux qui

l'entouraient, et contînt les écarts de langage[834], Marie-Antoinette

sentit le danger de cette intimité, et, sans y renoncer complètement,

elle modéra ses visites chez la gouvernante[835].

A vrai dire, c'était plus le goût des plaisirs que le goût pour la

personne qui entraînait la Reine chez la fille du prince de Soubise,

c'était la politique qui l'y retenait. Ce fut le cœur seul qui présida

à une nouvelle liaison, plus durable que celle de Mme de Lamballe,

puisqu'elle ne connut guère d'éclipse; aussi profonde, puisque, comme

elle, elle ne fut brisée que par la mort, la liaison avec Mme de

Polignac.

Mariée, à 17 ans, au comte Jules de Polignac, Gabrielle-Yolande de

Polastron avait vécu longtemps à Claye, dans une demi-retraite, assez

conforme à ses goûts et commandée par sa situation de fortune. Ce fut à

25 ans seulement, après la mort de Louis XV, qu'elle vint à Versailles,

où l'attirait sa belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac, nommée dame

de la comtesse d'Artois; elle parut à la Cour et y fut tout d'abord

remarquée. Son visage d'un ovale parfait, sauf la forme défectueuse et

la couleur trop foncée du front[836], ses traits angéliques[837], ses

grands yeux bleus[838], ses longs cheveux bruns, sa bouche charmante,

ses dents superbes, son cou bien détaché, ses épaules bien prises, sa

taille moyenne, mais qui paraissait plus grande qu'elle n'était en

réalité, lui donnaient l'aspect de la grâce, plutôt que de la beauté.

Un nez un peu en l'air, sans être retroussé[839], un regard profond, où

se reflétaient de grands étonnements naïfs, un sourire enchanteur[840],

je ne sait quelle langueur nonchalante, je ne sais quelle attitude

négligée, qui rappelait la _morbidezza_ italienne, une simplicité

pleine de naturel et qui contrastait avec les prétentions bruyantes

des autres femmes de la Cour, ajoutait à sa physionomie quelque chose

d'attrayant, et de piquant à la fois[841]. «Jamais figure n'avait

annoncé plus de charme et de douceur que celle de Mme de Polignac, dit

le comte de la Marck; jamais maintien n'avait annoncé, plus que le

sien, la modestie, la décence et la réserve[842].»—«Elle avait, dit de

son côté le duc de Lévis, une de ces têtes où Raphaël savait joindre

une expression spirituelle à une douceur infinie. D'autres pouvaient

exciter plus de surprise et plus d'admiration; mais on ne se lassait

pas de la regarder[843].» Ce n'était point une femme d'esprit; ce

n'était pas davantage une femme instruite: c'était une femme du monde,

parlant peu, maîtresse d'elle-même[844], d'une fidélité constante à

ses amis, et cachant peut-être, sous une candeur apparente, plus de

ténacité et de finesse qu'il ne semblait.

Marie-Antoinette vit la comtesse Jules de Polignac à ses bals, et

s'étonna de ne l'y avoir point encore vue. La comtesse répondit que

la médiocrité de sa fortune ne lui permettait pas de résider à la

Cour. Cet aveu naïf et habile augmenta l'intérêt de la Reine: douce et

gracieuse, Mme de Polignac lui plaisait; pauvre, elle lui plut bien

davantage. Il lui semblait qu'il y avait là une injustice du sort à

réparer: la tenue réservée, les goûts modestes, la candeur de la jeune

femme l'attiraient; elle crut avoir trouvé ce qu'elle cherchait depuis

longtemps, un cœur qui sympathisait pleinement avec le sien, ennemi,

comme elle, du faste et de la représentation, ouvert aux seuls charmes

de l'amitié. Elle résolut de s'attacher la nouvelle venue par le plus

indissoluble des liens, par le lien des bienfaits, et de goûter avec

elle la suprême jouissance qu'elle rêvait, le calme et la simplicité de

la vie privée au milieu des splendeurs et des tracas de la vie publique.

S'il faut en croire Mme Campan, Mme de Polignac, sur le conseil de ses

amis, aurait eu recours à un ingénieux stratagème pour enflammer et

fixer, en l'irritant, l'affection naissante de la jeune souveraine.

Une lettre adroitement combinée, un faux départ, semblable à celui

de la nymphe de Virgile, qui se laisse voir avant de s'enfuir, une

explication touchante, rejetant sur la seule exiguité d'une fortune

incapable de subvenir aux dépenses de la vie de Versailles toute la

responsabilité de ce départ qui affligeait Marie-Antoinette, aurait

attendri le cœur de la Reine, et, en y assurant la prédominance de

la comtesse, retenu définitivement les Polignac à la Cour[845]. Quoi

qu'il en soit de l'authenticité de cette anecdote, ce qui est certain,

c'est que les grâces de toute sorte ne tardèrent pas à pleuvoir sur

les nouveaux favoris. Le grand reproche que l'histoire a le droit

d'adresser à Mme de Polignac, c'est d'avoir manqué de désintéressement,

sinon pour elle-même, du moins pour sa famille et pour ses amis.

Assurément, comme l'a fait remarquer justement le comte de la Marck,

la haute position que la comtesse occupa bientôt à la Cour, les fêtes

qu'elle dut donner, l'obligation de tenir une maison, devenue pendant

quelque temps celle de la Reine, et où le Roi lui-même se montra

quelquefois, nécessitaient des dépenses auxquelles il lui eût été

impossible de subvenir sans de larges avantages pécuniaires[846].

Un ministre, honnête homme et économe des deniers de l'État, le

contrôleur général d'Ormesson, convenait même que, vu les grands frais

auxquels ils étaient forcés, les demandes des Polignac n'étaient pas

excessives[847]. Mais quand on leur voyait donner 400.000 livres pour

payer leurs dettes[848], 800.000 pour la dot de leur fille[849],

avec la place de capitaine des gardes pour leur futur gendre, le

duc de Guiche[850]; quand on les voyait, non contents de pareils

dons, solliciter encore l'octroi d'un domaine royal, le comté de

Bitche, qui valait cent mille livres de rente[851], et, à défaut du

comté de Bitche, obtenir, le 2 juin 1782, la terre de Fénestrange,

qui rapportait encore soixante ou soixante-dix mille livres[852],

puis, quinze mois après, une pension de 80.000 livres sur le trésor

royal[853], et enfin, le 1er janvier 1786, la Direction générale des

postes et haras[854], on commençait à trouver les faveurs exagérées et

les prétentions exorbitantes.

Ce n'était pas tout: avec les pensions, il y avait les places. Le

vicomte de Polignac, père du comte Jules, homme d'une capacité

médiocre, était pourvu d'un des postes les plus recherchés, l'ambassade

de Suisse, au détriment du propre frère du ministre des affaires

étrangères, le président de Vergennes[855]. Le comte lui-même avait la

survivance de la charge de premier écuyer de la Reine, avec douze mille

livres de pension et l'usage des chevaux et équipages. C'était une

augmentation de dépenses de près de 80.000 livres, à une époque ou l'on

avait pris la résolution, par économie, de supprimer les survivances.

C'était, en outre, une déception et un froissement pour le titulaire

en exercice, le comte de Tessé, qui, suivant la tradition, avait le

droit de présenter lui-même son survivancier, et pour la puissante

famille des Noailles, alliée de Tessé, en même temps que la place de

capitaine des gardes, promise au duc de Guiche, gendre de la comtesse,

mécontentait les Civrac[856].

Maurepas, qui, en vieux courtisan, adorait le soleil levant, prêtait

son concours, par politique, aux exigences des Polignac; la Reine s'y

intéressait, par affection, et quoique elle allât souvent moins loin

que Maurepas, quoique, en diverses circonstances, ce fût le ministre

qui, malgré Marie-Antoinette, eût forcé la main au Roi pour les plus

exorbitantes de ces grâces[857], ce n'était point au ministre que

l'opinion s'en prenait, c'était à la Reine. Tant de biens prodigués

à une seule famille,—Mercy prétendait qu'en quatre ans les Polignac

s'étaient procuré, tant en grandes charges qu'en autres dons, pour près

de 500.000 livres de revenus annuels[858],—tant de biens prodigués

à une seule famille ne mécontentaient pas seulement la Cour, ils

indisposaient le public. «Sa Majesté croit avoir sacrifié à l'amitié,

écrivait l'ambassadeur, et le public ne veut voir qu'engouement et

aveuglement pour la comtesse de Polignac[859].»

Si Mme de Polignac eût été laissée à elle-même, son influence n'eût

pas été dangereuse[860]. Douce et indolente, sincèrement attachée à

Marie-Antoinette, elle eût joui, sans arrière-pensée, d'une amitié

qu'elle partageait, et ne se fût point livrée à des sollicitations

qui dérangeaient sa tranquillité et coûtaient peut-être à son cœur.

Mais il s'était formé autour d'elle une société de jeunes hommes et

de jeunes femmes qui se servaient de sa faveur et exploitaient son

crédit. C'était d'abord sa propre belle-sœur, la comtesse Diane de

Polignac, celle qui avait été l'instrument de sa fortune, en l'appelant

à la Cour; femme d'esprit, mais intrigante et fausse[861], qui,

malgré une réputation équivoque, se fit nommer dame d'honneur de Mme

Élisabeth[862].

C'était le comte de Vaudreuil, que la malignité publique accusait

d'être trop intimement lié avec la favorite[863], et qui exerçait sur

elle un empire absolu. D'une jolie figure, de manières élégantes, bon

musicien, protecteur des arts, qu'il cultivait lui-même[864], un des

rares hommes qui, suivant le mot du prince Henri, savaient parler aux

femmes[865], mais emporté jusqu'à briser, un jour, dans un accès de

colère, pour une bille bloquée, la queue de billard d'ivoire de la

Reine[866], M. de Vaudreuil gâtait des dons réels par un caractère

violent et avide[867]. D'une personnalité absorbante, prétendant

intervenir en toutes choses, rien ne lui coûtait pour arriver à ses

fins, et ses fins se rapportaient ordinairement à son propre intérêt.

Grâce à son influence sur la favorite, c'était lui qui composait à son

gré ce qu'on nommait la société Polignac, et qui y disposait des places

et des honneurs[868].

Ami intime du comte de Vaudreuil, le comte d'Adhémar était doué de

ces qualités superficielles, mais brillantes, qui réussissent dans

le monde: de l'esprit, un visage charmant, d'agréables talents de

société. Il chantait avec méthode, jouait bien la comédie, composait

de jolis couplets. Avec cela, une ambition ardente, de l'audace, une

grande aptitude à l'intrigue. Son mariage avec une veuve déjà âgée,

mais follement éprise de lui, la comtesse de Valbelle, dame du palais,

lui avait donné la fortune pécuniaire; l'amitié de Mme de Polignac fit

sa fortune politique. Ministre de France à Bruxelles, il voulut être

ambassadeur à Constantinople[869], puis à Vienne; mais Marie-Thérèse

s'opposa à ce dernier choix et la Reine refusa de s'y prêter[870].

Repoussé de ce côté, il ne se tint pas pour battu: officier subalterne

pendant la guerre de Sept ans, il éleva ses prétentions jusqu'au

ministère de la guerre[871]. Cette fois encore, Marie-Antoinette

déclara à Mme de Polignac, qui plaidait la cause de son ami, qu'il

fallait renoncer à un objet que toutes les raisons réunies rendaient

impossible. Elle ne retira pas cependant sa faveur à M. d'Adhémar, qui,

trois ans plus tard, finit par être ambassadeur à Londres[872].

Le baron de Besenval n'était pas moins ambitieux que le comte

d'Adhémar; mais son ambition était différente: il n'aspirait pas à

être ministre, il voulait faire des ministres. Tel il se montre dans

ses _Mémoires_, tel il était en réalité: fat, vaniteux, intrigant,

tenant à posséder et plus encore à paraître posséder un grand crédit,

indiscret, sceptique à l'égard du désintéressement des hommes et

de la vertu des femmes, spirituel d'ailleurs et jusqu'à un certain

point séduisant. Lieutenant-colonel des Suisses, le baron de Besenval

avait plus de cinquante ans, lorsqu'il fut admis dans la société de

Marie-Antoinette. Son air de bonhomie, son affectation de simplicité,

sa conversation aimable et souvent piquante, sa connaissance de la

Cour, ses prétentions politiques même, sa fidélité à Choiseul, qu'il ne

cessait d'exalter, des flatteries adroites déguisées sous une apparence

de rondeur et d'indépendance, l'habileté et l'entrain, avec lesquels,

encourageant les inclinations secrètes de Marie-Antoinette, il lui

prêchait le mépris de l'étiquette et les douceurs de la vie privée,

lui concilièrent promptement les sympathies de la jeune souveraine,

que rassuraient d'ailleurs ses cheveux blancs. Elle crut à son mérite

et à son dévouement, et pendant quelque temps Besenval fut l'homme à

la mode, le roi de la société Polignac; il était l'artisan de tous

les projets, l'organisateur de toutes les parties[873]. Peu s'en

fallut que la Reine ne vît en lui un guide pour sa jeunesse; elle se

laissa même aller à lui faire un jour une confidence, dont, avec sa

présomption habituelle, Besenval s'empressa d'abuser[874]. Mais quoi!

la Reine ne se méfiait pas de ce vieillard de cinquante-cinq ans, qui

aurait pu être son père, et qu'elle traitait, dit Mme Campan, «comme un

brave Suisse, poli et sans conséquence[875].» Mais un jour vint où le

vieillard, se croyant tout permis, voulut se targuer de la confiance

qu'on lui témoignait pour arracher à la Reine un secret d'État. La

Reine, justement froissée d'une insistance qui devenait, selon le mot

de Mercy, «une persécution indécente[876],» ne put s'empêcher de lui

témoigner une froideur qui fut remarquée; sans le bannir complètement

de sa présence, elle l'éloigna pour un temps de son intimité[877].

L'indiscret éconduit s'est vengé de cette disgrâce méritée par une

triste vengeance, par l'insertion, dans ses _Mémoires posthumes_,

d'insinuations calomnieuses qu'heureusement la réputation seule de leur

auteur suffit à démentir.

MM. de Vaudreuil, d'Adhémar et de Besenval étaient les trois principaux

meneurs de la société Polignac; ils n'étaient pas les seuls. Autour

de ces astres dominants s'agitaient de nombreux satellites, dont

quelques-uns aspiraient à dominer à leur tour. C'était d'abord le duc

de Guines, dont nous avons raconté le procès: ambitieux, intrigant,

avide, qui, en pleine guerre d'Amérique, malgré l'opposition du

ministre des finances, trouvait moyen d'obtenir cent mille écus de

dot pour sa fille et le titre de duc héréditaire pour son gendre, le

marquis de Castries[878]; personnage d'assez mince talent, d'ailleurs,

mais qui, à une époque où les génies étaient rares, soutenu, d'autre

part, par une faction remuante et bruyante, put passer un instant pour

un homme d'État et aspirer au poste de premier ministre. Ses plans

étaient vastes; son aplomb, imperturbable; sa chaleur à défendre ses

idées, entraînante. Pendant quelque temps, la Reine s'y laissa prendre.

Une lettre de Marie-Thérèse, appuyant les observations répétées de

Mercy, vint lui ouvrir les yeux: elle connut la valeur de son protégé,

et, sans afficher une disgrâce qui eût semblé un désaveu, elle le

traita désormais avec plus de froideur. Le duc s'en aperçut et

s'éloigna de la Cour[879].

Puis c'étaient encore: le duc de Polignac, «le mari de sa femme,» qui,

lui, n'aspirait pas à dominer;—le duc de Coigny, nommé, à la fin de

1774, premier écuyer du Roi[880], et, comme le duc de Guines, grand

partisan de Choiseul: caractère fier et loyal, auquel la Reine savait

gré de n'avoir pas voulu fléchir le genou devant Mme du Barry[881];

d'un ton exquis, d'une discrétion à toute épreuve, mais avide de

crédit jusqu'à prendre ombrage de celui de Mme de Polignac et se

mettre un moment en hostilité avec elle[882];—le marquis de Coigny,

fils du duc;—le marquis de Conflans, fils du maréchal d'Armentières

et beau-frère du marquis de Coigny[883], un des anglomanes des plus

décidés et des caractères les plus singuliers de l'époque, un des rares

courtisans que le Roi avait pris en affection, parce qu'il était bon

cavalier et hardi chasseur[884];—le comte et le chevalier de Coigny,

frères du duc: le premier, gros garçon de bonne humeur, le second,

joli homme, très fêté des femmes qui l'appelaient _Mimi_[885];—le

bailli de Crussol, sérieux jusqu'en plaisantant;—le chevalier de

Lille, ami des Coigny, et renommé pour son amabilité, son esprit et sa

facilité à tourner d'agréables couplets ou des noëls satiriques;—le

chevalier de Luxembourg, ambitieux et mauvaise tête, suivant Mercy,

mais dont la faveur fut bien éphémère[886];—le comte de Polastron,

frère de Mme de Polignac, grand amateur de violon;—sa femme, d'une

beauté accomplie, d'une grâce un peu négligée, la tête languissamment

penchée sur l'épaule, faite pour inspirer la passion et qui l'inspira

en effet[887];—la comtesse de Châlons, née d'Andlau, cousine de la

favorite et amie du duc de Coigny[888];—la fille de Mme de Polignac,

la duchesse de Guiche, à laquelle Grimm appliquait galamment ce vers

d'Horace:

Matre pulchra filia pulchrior[889];

—la belle et spirituelle marquise de Coigny, qui ne resta pas longtemps

fidèle;

—Enfin, le plus brillant et le plus dangereux de tous, l'impétueux duc

de Lauzun, neveu et émule du maréchal de Richelieu; brave comme son

épée, chevaleresque comme sa race; plus fier de ses exploits galants

que de ses exploits militaires; plein d'esprit, mais sans jugement,

libertin et criblé de dettes[890], et dont le meilleur titre près

de la postérité est d'avoir été le mari de cette douce et charmante

Amélie de Boufflers, qui, dans cette société corrompue et avec un époux

marié—il le disait lui-même—si peu que ce n'était pas la peine d'en

parler, sut garder une attitude irréprochable et digne, et laissa une

réputation intacte de fidélité et de vertu; Lauzun qui jouit pendant

quelque temps de la faveur de Marie-Antoinette, qui prétendit la

diriger et lui donner des conseils[891]; qui, après avoir osé, dans son

outrecuidante vanité, poser en amoureux de la Reine, et lui offrir une

plume de héron qu'il avait portée, poussa la fatuité jusqu'à lui faire

une déclaration, et qui, foudroyé par un énergique: _Sortez, Monsieur_,

jeté d'une voix indignée[892], quitta le palais la tête basse et la

rage dans le cœur; Lauzun, qui, devenu plus tard duc de Biron, furieux

de cette déconvenue, blessé de la constante froideur de la souveraine,

justement offensée, et attribuant à ce légitime courroux l'échec de

sa prétention assez naturelle à succéder à son oncle comme colonel

des gardes françaises, se jeta, par vengeance, à corps perdu dans la

Révolution et, après avoir été pendant sa vie l'un des ennemis les plus

acharnés de Marie-Antoinette, se fit encore, après sa mort, le plus

odieux et le plus faux de ses diffamateurs.

Puis encore, mêlés à ces grands seigneurs français, mais se groupant

plus peut-être encore autour de Marie-Antoinette que de Mme de

Polignac, c'étaient des gentilshommes étrangers, vaillants jeunes gens

qui, fascinés par cet irrésistible attrait que la France, au XVIIIe

siècle, exerçait sur toutes les sociétés polies, accouraient, de tous

les coins de l'Europe, chercher des plaisirs, et beaucoup une carrière,

dans les armées du Roi et à la cour de la Reine: le prince de Ligne,

l'un des hommes les plus aimables et les plus spirituels de ce temps,

où il y avait tant d'hommes spirituels et aimables; l'un de ceux qui

ont le mieux apprécié Marie-Antoinette et qui, suivant son expression,

l'ont «adorée sans songer à l'aimer».

Le comte de la Marck, Auguste d'Aremberg, Belge comme le prince de

Ligne, appartenant, comme lui, à une de ces familles princières qui

servaient indifféremment la France, l'Empire et l'Espagne; Français

de cœur, sinon de naissance, un des plus respectueusement dévoués

dans la bonne fortune, un des plus fidèles dans le malheur;—le

comte Valentin Esterhazy, dont le crédit alarma Mercy et mécontenta

Marie-Thérèse[893]; caractère honnête[894], qui ne plaisait pas pour

sa figure,—car il était fort laid,—mais pour ses qualités solides, sa

franchise, son zèle et son désintéressement[895]; qui eut l'honneur

d'être un des correspondants de Marie-Antoinette[896] et l'honneur plus

grand d'être un de ses plus actifs défenseurs à l'heure du danger;—le

comte de Stedingk, qui dut aux recommandations personnelles du roi

de Suède, Gustave III, son introduction à la Cour de France, et à sa

brillante conduite en Amérique, son admission aux petits soupers de

la Reine[897]; comblé de bontés par cette princesse[898], mais qui ne

fut pas ingrat. Rappelé, en 1781, par le roi de Suède qui venait de

déclarer la guerre à la Russie, Stedingk quitta Versailles avec de

vifs regrets, devenus plus vifs encore lorsque, retenu par le service

de son maître, sur les confins de l'Europe, à l'heure où éclatait la

Révolution, il ne put voler au secours de cette Reine, qu'il sentait

menacée plus que tout autre, et de cette France, qu'il aimait assez,

disait-il, pour «aller se noyer avec elle[899]».

Fersen enfin, la plus attachante peut-être de toutes ces figures,

et qui n'allait guère dans le salon des Polignac, comme si sa

chevaleresque nature répugnait aux petites intrigues qu'y ourdissaient

MM. de Besenval et de Vaudreuil. Le comte Axel de Fersen, d'une noble

famille suédoise, et dont le père était, à Stockholm, le chef du parti

des _Chapeaux_ ou parti français, avait fait, dès le printemps de

1774, une apparition à Versailles. D'une haute taille, d'une tournure

distinguée, d'une belle figure, régulière sans être expressive, avec

des yeux profonds et quelque peu mélancoliques[900], d'un caractère

sérieux, ayant, dit M. de Lévis, plus de jugement que d'esprit[901],

mais cachant «une âme brûlante sous une écorce de glace[902]», et

possédant à un suprême degré des qualités peu communes à la Cour: une

extrême circonspection avec les hommes et une rare réserve avec les

femmes, Fersen avait été remarqué dès son premier voyage. «Il n'est pas

possible, écrivait l'ambassadeur de Suède, le comte de Creutz, d'avoir

une conduite plus sage et plus décente que celle qu'il a tenue[903].»

La Dauphine l'avait admis à ses réceptions et s'était entretenue avec

lui au bal de l'Opéra; les amies de Gustave III, Mmes de Brionne, de la

Marck et d'Anville, l'avaient accueilli à bras ouverts[904].

Un second voyage, en 1778 et 1779, soutint cette réputation. Reçu avec

empressement dans les principaux salons, bien traité par la famille

royale, Fersen vit sa faveur grandir au point que les courtisans en

prirent ombrage et que la calomnie s'en empara. On raconta que la

Reine avait un penchant particulier pour le jeune Suédois, qu'elle

le recherchait aux bals de l'Opéra et dans les réunions intimes,

échangeant avec lui des regards attendris[905], qu'elle lui adressait

chaque fois quelque parole gracieuse, qu'elle avait voulu le voir

dans son uniforme national, et qu'en apprenant son départ pour la

guerre d'Amérique, elle n'avait pu retenir ses larmes. La vérité est

que Fersen, reconnaissant de l'accueil bienveillant et protecteur de

la Reine, de ses attentions charmantes, de ce souvenir obligeant,

si remarqué par les contemporains, qui l'avait fait s'écrier dès la

première visite en 1778: «Ah! c'est une ancienne connaissance[906],»

avait écrit à son père: «C'est la princesse la plus aimable que je

connaisse[907]», et en avait conçu un dévouement respectueux pour

la souveraine, rehaussé peut-être d'un sentiment discret pour la

femme[908]; que, de son côté, Marie-Antoinette, ayant rencontré chez

ce jeune homme un caractère solide, une délicate réserve, un zèle

désintéressé[909], qu'elle trouvait trop rarement dans son entourage,

en avait été touchée. Jusqu'à quel point? Fersen a pris soin de le

déterminer dans la réponse qu'il fit à la duchesse de Fitz-James, au

moment de son départ: «Quoi, Monsieur, vous abandonnez ainsi votre

conquête?»—«Si j'en avais fait, je ne l'abandonnerais pas; je pars

libre et malheureusement sans laisser de regrets[910].» La Reine

elle-même a, sans y songer, donné un démenti à ces bruits injurieux,

lorsque, quatre ans plus tard, elle recommandait chaudement mais

simplement Fersen au roi de Suède, en faisant publiquement son éloge,

au lieu de garder sur son compte, dit un historien, «une réserve qu'on

aurait pu tenir dès lors pour significative[911]».

Quelques personnes murmuraient de cette préférence accordée par

Marie-Antoinette à des étrangers, et le comte de la Marck se permit un

jour de lui observer que cela pourrait lui nuire près des Français:

«Que voulez-vous?» répondit-elle avec tristesse, «c'est que ceux-là ne

me demandent rien[912].»

Tels étaient les principaux membres de ce qu'on appela d'abord la

société Polignac, de ce qu'on nomma plus tard la société de la Reine,

lorsque le salon de la favorite fut devenu le salon de la souveraine;

société un peu exclusive qui n'admettait guère de partage de crédit, et

qui, pour éloigner toute intrusion dangereuse, déchirait à belles dents

ceux et celles qui lui portaient ombrage. «En tout,» écrivait une dame

de la Cour, qui ne passait pas cependant pour mauvaise langue, mais

qui avait eu à se plaindre de ces attaques, «cette fameuse société se

compose de personnes bien méchantes et montées sur un ton de morgue et

de médisance incroyable. Ils se croient faits pour juger le reste de

la terre.... Ils ont si peur que quelqu'un puisse s'insinuer dans la

faveur qu'ils ne font guère d'éloges, mais ils déchirent bien à leur

aise. Il faut cependant voir tout cela et ne rien dire[913].»

Mme de Lamballe avait aussi sa société. Elle se composait, dit Mercy,

«d'intrigants d'un genre un peu plus illustre, mais c'était presque la

seule différence[914].» On y voyait surtout, avec le comte d'Artois

et le duc de Chartres, les fidèles du Palais-Royal et de la Maison

d'Orléans. Mais les habitués du salon de Mme de Lamballe étaient les

moins nombreux; les courtisans s'étaient promptement aperçus que le

vent ne soufflait pas de son côté.

La rivalité ne tarda pas à s'établir entre les deux favorites, et la

Reine se vit l'objet d'obsessions et d'insinuations de tout genre;

mais l'issue de la lutte ne pouvait être douteuse. Naïve et timide,

n'ayant pas, pour appuyer les grâces de sa personne et la tendresse de

son cœur, les ressources de l'esprit, ombrageuse et le laissant trop

voir, que pouvait Mme de Lamballe contre Mme de Polignac, dans tout

l'éclat d'un début, joignant à ses séductions naturelles l'expérience

d'amis vieillis dans le métier? C'étaient, de la part de la comtesse,

de petites plaintes respectueuses et tendres, des démonstrations

d'inquiétude, de chagrin, de petits ridicules adroitement jetés sur

sa rivale[915] et qui, tombant dans un esprit naturellement enclin à

la moquerie, y produisaient presque toujours bon effet. Peu à peu,

Marie-Antoinette s'habituait à rire de sa première amie. Plus ouverte

et moins habile, Mme de Lamballe se plaignait tout haut, quelquefois

avec aigreur, et ses plaintes importunaient la Reine. L'excès de

franchise et la grande lumière ne plaisent guère à la Cour; il y

faut les demi-jours et les sous-entendus. C'est ce que savaient bien

les partisans de Mme de Polignac; ils n'abordaient guère la Reine de

front, ils l'entouraient d'un réseau presque imperceptible, dans lequel

elle finissait par se trouver captive. Ils profitaient de toutes les

fautes de la surintendante, exagérant ses torts, se récriant contre

ses prétentions qui mettaient la Cour en rumeur, contre sa jalousie,

qui n'admettait pas de partage, faisant ressortir ses gaucheries et

ce qu'ils appelaient sa «bêtise»[916]. Petit à petit, la Reine se

dégoûtait de Mme de Lamballe, et, sans qu'elle s'en aperçût peut-être

elle-même[917], s'accoutumait à se passer d'elle.

La situation devenait tendue entre les deux amies[918]. Mme de

Lamballe, mécontente, prenait un prétexte pour se dispenser de tenir

une maison; on lui signifiait qu'elle eût à donner à souper, au moins

les jours de bal[919]. Elle céda, mais avec une irritation concentrée,

et, dès qu'elle en trouva l'occasion, chercha quelque autre motif de

rester à l'écart[920]. La froideur de la Reine s'augmentait de ce qui

lui semblait une ingratitude de son amie, et un jour vint où Mme de

Lamballe, sentant qu'elle n'était plus que tolérée[921] et qu'elle

devenait un objet d'embarras et d'ennui[922], se décida à quitter la

Cour, où l'on ne tenta pas de la retenir[923]. Elle se retira près

de son beau-père le duc de Penthièvre, dont elle partagea la vie

solitaire et la bienfaisance, et ne fit plus que de rares apparitions à

Versailles. Mais si elle avait manqué d'esprit, son cœur resta toujours

le même; le malheur la dégagea de ce que son affection avait pu avoir

d'exigeant et de personnel pendant la prospérité. A l'heure du danger,

elle se retrouva tout entière.

Le crédit de Mme de Polignac grandissait du déclin de sa rivale. Son

astre montait seul et sans nuage à l'horizon de Versailles. La Cour

affluait chez elle et le comte d'Artois lui-même, assez longtemps

fidèle à la surintendante, se rangeait dans le parti vainqueur. A vrai

dire, le comte d'Artois allait partout où il trouvait à s'amuser, et

les réunions que Mme de Lamballe avait répugné à tenir, et qui, à son

défaut, s'étaient tenues chez la princesse de Guéménée, commençaient à

se faire dans le salon de Mme de Polignac. La Reine prenait l'habitude

d'aller, le soir, chez son amie, et elle avait réussi à y entraîner le

Roi[924]. La Cour s'y précipitait à leur suite. On se rassemblait dans

une grande salle de bois, construite à l'extrémité de l'aile du palais

qui regarde l'orangerie; au fond, il y avait un billard; à droite, un

piano; à gauche, une table de quinze. Le dimanche, c'était une cohue.

«Mme de Polignac recevra-t-elle toute la France?» écrivait le prince

de Ligne au chevalier de Lille.—«Oui, répondait le chevalier, trois

jours par semaine: mardi, mercredi, jeudi, depuis le matin jusqu'au

soir. Pendant ces soixante-douze heures, ballet général; entre qui

veut, soupe qui veut. Il faut voir comme la racaille des courtisans y

foisonne. On habite, durant ces trois jours, outre le salon, toujours

comble, la serre chaude, dont on a fait une galerie, au bout de

laquelle est un billard. Les quatre jours qui ne sont pas ci-dessus

dénommés, la porte n'est ouverte qu'à nous autres, favoris[925].»

Le prestige de Mme de Polignac ne faisait que s'accroître; la Reine ne

pouvait plus se passer de son amie; c'était, de tout son entourage,

disait Mercy, la seule personne sur laquelle il fût impossible de lui

ouvrir les yeux[926]. Elle lui prodiguait en tous lieux, en tous temps,

des marques de faveur. Le soir, elle prenait son bras, traversait avec

elle les antichambres remplies de monde, sans autre suite qu'un garçon

de chambre et deux valets de pied[927], et cette familiarité inusitée,

indice d'une tendresse sans précédent, faisait murmurer l'assistance.

Mme de Polignac allait-elle passer quelque temps à la campagne? la

Reine lui écrivait pour lui donner des nouvelles de Versailles[928].

Était-elle malade? la Reine allait la voir chaque semaine[929]. Il

se trouvait que la maladie prétendue était le commencement d'une

grossesse. On décidait qu'au moment des couches de la favorite, la

Cour irait s'établir pendant neuf jours à la Muette[930]. Cette fois,

ce n'était plus seulement la Cour, c'était Paris qui regardait de

telles démonstrations comme exorbitantes. Le bruit se répandait que Mme

de Polignac faisait de son crédit un usage immodéré pour s'enrichir

ainsi que toute sa famille, et bien qu'il entrât beaucoup d'envie et

une certaine exagération dans ce reproche, les détails que nous avons

donnés plus haut prouvent qu'il n'était pas dénué de fondement[931].

Pour couronner toutes ces grâces, six mois après ses couches, Mme de

Polignac recevait les honneurs du tabouret, et son mari le titre de duc

héréditaire[932]. «Il est peu d'exemples», écrivait à ce propos Mercy,

«d'une faveur qui, en si peu de temps, soit devenue aussi utile à une

famille.»

La Cour murmurait; le public était mécontent. La Reine, tout entière

à son affection, ne voyait pas ces froissements de la Cour et du

public. La bonté de son cœur, le désir de faire plaisir à ceux qu'elle

aimait, je ne sais quelle timidité étrange chez une grande princesse,

une invincible répugnance à dire non, «une facilité infinie à céder

aux conseils de ceux qu'elle croyait lui être attachés[933],» la

laissaient sans défense contre les obsessions des solliciteurs. Il

suffisait d'insister avec quelque opiniâtreté pour qu'elle cédât. Mercy

se plaignait, dès 1772, de cette regrettable faiblesse. «Ceux qui

ont assez de hardiesse pour oser la fatiguer de leur importunité»,

écrivait-il, «sont presque sûrs de prendre de l'ascendant [sur

elle], et sans qu'elle fasse cas de leur personne, connaissant même

l'injustice de leur demande, elle s'y prête souvent, uniquement

par crainte[934]». L'âge n'avait point corrigé cette disposition

malheureuse, et ce qu'il y avait de non moins fâcheux, c'est qu'autant

la Reine était timide en face des sollicitations, autant elle était

ardente à solliciter pour ses amis. Vive et impétueuse, elle partait

toujours de l'exposé de la demande, sans se préoccuper suffisamment de

son étendue et des titres du demandeur, et, lorsqu'elle avait pris une

chose à cœur, ses instances étaient si pressantes, l'idée de son crédit

si grande, que non seulement les ministres n'osaient pas refuser, mais

qu'il leur arrivait même parfois d'outre-passer ses intentions[935].

Mme de Polignac et surtout ses amis n'avaient pas tardé à s'apercevoir

de cette faiblesse et à l'exploiter à leur profit. Si la Reine ne

savait pas résister aux instances, elle résistait encore bien moins aux

larmes, et c'était le dernier moyen auquel la favorite avait recours,

quand elle rencontrait chez sa royale amie une fermeté sur laquelle

elle n'avait pas compté. Devant ce suprême assaut la Reine se rendait.

Il lui arrivait bien parfois d'éprouver quelque impatience; dans ses

conversations avec les fidèles conseillers que sa mère avait placés

près d'elle, elle convenait des inconvénients de son entourage. Sa

tendresse pour ses amis n'enlevait rien à sa perspicacité; avec sa

vive intelligence et son jugement droit, elle voyait aussi vite les

défauts qu'elle avait été séduite par les qualités; mais les qualités

lui faisaient trop facilement négliger des défauts dont elle ne

calculait pas assez les conséquences. «Elle passe tout,» écrivait Mercy

en 1776, à l'époque de la plus grande dissipation, «elle passe tout à

ceux qui se rendent utiles à ses amusements[936].» Elle se plaisait

dans ces salons où l'on ne parlait que d'objets à sa portée, où l'on

n'était occupé qu'à l'amuser et à la distraire, où l'on flattait ses

goûts et surtout ses faiblesses, où elle se dédommageait de l'ennui

qu'elle «croyait avoir pris dans le reste de la journée[937]». Elle

s'en éloignait parfois; elle y revenait toujours. Et ainsi, le

temps se passait en conversations inutiles, quand elles n'étaient

pas dangereuses, en jeux, en courses, en railleries piquantes, et

quelquefois blessantes, sans qu'il en restât pour les occupations

sérieuses, pour les lectures, pour les réflexions, pour ce travail

d'âme, en un mot, qui enfante les grandes pensées et prépare aux

grandes choses.

Était-ce donc seulement le goût du plaisir qui attirait ainsi

Marie-Antoinette chez ses favorites et la poussait à former et à

resserrer sans cesse de tels liens? Assurément il y avait cela; il y

avait cette ardeur de mouvement, bien naturelle chez une princesse de

dix-neuf ans, cette sève de jeunesse comprimée pendant les dernières

années du règne de Louis XV et qui, tout d'un coup livrée à elle-même,

s'épanouissait dans toute sa force. Mais il y avait aussi un sentiment

plus noble: le besoin d'aimer et d'être aimée pour elle-même, une soif

d'affection qui ne trouvait pas à se satisfaire dans son intérieur.

Le Roi était plein de bonté, souvent de prévenances pour sa femme;

Mercy l'avait même un jour déclaré amoureux d'elle. Mais c'était un

amour froid, timide, embarrassé, qui répondait mal aux élans d'un

cœur de vingt ans, fait de flamme et de tendresse. Cette chaleur de

sentiments, ces épanchements intimes, qu'elle ne trouvait pas chez son

mari, Marie-Antoinette les cherchait chez ses amies, et n'obtenant pas

l'amour tel qu'elle le comprenait, elle voulait au moins l'amitié dans

toute son étendue.

A cette raison, d'ailleurs, s'en joignait une autre, d'une nature

plus intime. Il y avait, dans la vie de la Reine, un vide douloureux

qu'elle n'envisageait pas sans d'insondables frémissements. La passion

d'amusements, qui l'emportait, n'était la plupart du temps qu'un besoin

extrême de distraction, un désir irrésistible d'échapper à l'ennui qui

la rongeait. Ces plaisirs n'étaient qu'un voile jeté sur une tristesse

qu'elle ne voulait pas avouer et ces sourires cachaient des larmes

amères. On sait aujourd'hui,—les rapports de Mercy l'établissent

à chaque page,—quelle fut, pendant plus de sept ans, la situation

délicate créée à Marie-Antoinette par l'étrange froideur de son mari.

Elle portait la couronne de France, mais elle soupirait en vain après

cette couronne de la maternité, qui ajoute un éclat si pur et une

dignité si haute à un front de vingt ans. C'était pour la jeune femme

le plus subtil des dangers, en même temps que le plus poignant des

chagrins[938]. La sollicitude vigilante de Marie-Thérèse s'en alarmait.

Le public savait mauvais gré à la Reine de cette situation, si pénible

pour elle, et dont elle n'avait pas la responsabilité; il ne lui

pardonnait pas de s'être laissé devancer par la comtesse d'Artois dans

la mission toute royale de donner des héritiers au trône.

«La grossesse presque certaine de la comtesse d'Artois, écrivait Mercy,

ne donne que trop de sujets à des réflexions désagréables, _et je suis

dans une vraie inquiétude sur les effets qu'elle pourra produire à

la longue dans l'âme de la Reine_. Quelque brillante que soit, dans

ce moment, sa position, elle ne peut acquérir de consistance solide

que quand cette auguste princesse aura donné un héritier à l'État.

Jusqu'à cette époque si désirable, les avantages même dont la Reine

jouit entraînent certains inconvénients; son influence, son pouvoir

inquiètent quelquefois une nation pétulante et légère, qui craint

d'être gouvernée par une princesse, _à laquelle il manque la qualité de

mère pour être regardée comme Française_[939].»

Cette situation si périlleuse et si fausse était vivement sentie par

Marie-Antoinette, et c'est pour s'en distraire,—elle-même l'a avoué un

jour à Mercy[940],—qu'elle se lançait dans le tourbillon des plaisirs.

Ne trouvant ni dans la vie de la Cour, ni surtout dans sa vie intime la

satisfaction qu'elle rêvait, elle reportait sur des amies de son choix

l'affection ardente et communicative qui lui manquait du côté de son

mari, et qu'elle ne pouvait épancher sur de blondes têtes d'enfants,

elle qui les aimait tant[941]. Telle est l'explication vraie de la

dissipation, en apparence inexplicable, de Marie-Antoinette pendant

les premières années de son règne, et de son engouement pour ses

favorites. Et s'il en resta quelque chose encore, après la naissance

de son premier enfant, c'est qu'on ne rompt pas en un jour avec des

habitudes et des liaisons de plusieurs années. Mais, à mesure que le

flot de l'amour maternel montera davantage dans son cœur, les heures

dissipées feront place aux heures sérieuses, les préoccupations de

l'éducation succéderont au souci des plaisirs et, quittant peu à peu

le salon de ses amies pour le berceau de ses enfants, la Reine se

préparera, par les joies de la maternité, aux vaillances de la lutte et

aux austérités du sacrifice.

Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2) · 第 34 / 50 题