CHAPITRE XI

Sacre du Roi.—Fêtes à Reims.—Emotion de la Reine.—Sa lettre

à l'Impératrice.—Mariage de Mme Clotilde.—Nouvelle et vaine

tentative pour rappeler Choiseul.—Procès du comte de Guines.—Exil

du duc d'Aiguillon.—Nomination de Malesherbes.—Réformes de

Turgot.—Murmures qu'elles soulèvent.—Chute de Turgot.—Part qu'y

prend la Reine.—Lettre de Mercy à Marie-Thérèse.

Le 5 juin 1775, Louis XVI quittait Versailles[688], accompagné de la

Reine, de Monsieur, de Madame et du comte d'Artois, pour se rendre à

Compiègne, où il arrivait à dix heures du soir. Le 8, il partit de

Compiègne, pour aller coucher à Fismes; le 9, il prit la route de

Reims. Il allait y chercher, avec la bénédiction de sa couronne, la

consécration solennelle du titre qu'il tenait de ses ancêtres, et le

signe visible de cette grâce de Dieu au nom de laquelle il régnait. Le

sacré était en France une tradition nationale; le peuple y trouvait,

dans le serment que prêtait le monarque, une reconnaissance de ses

droits; et si certains philosophes, emportés par leurs passions

irréligieuses comme d'Alembert et Condorcet, ne voyaient là qu'«une

cérémonie bizarre et absurde[689]» ou «la plus inutile comme la plus

ridicule des dépenses inutiles[690]», des personnages non moins

célèbres et qu'on ne peut pas accuser de superstition, comme Mirabeau,

écrivaient: «Le plus grand de tous les événements pour un peuple, c'est

sans doute l'inauguration de son Roi. C'est alors que le ciel consacre

nos monarques et resserre en quelque sorte les liens qui nous unissent

à eux[691].»

Mercy aurait voulu que la Reine fût sacrée en même temps que le Roi. Il

lui semblait que, dans les circonstances actuelles, Marie-Antoinette

n'étant point encore mère, l'onction divine lui donnerait, vis-à-vis de

la nation, l'auréole que ne lui donnait point la maternité.

Une brochure, faite par un prêtre de l'Oratoire, établissait que le

sacre des reines avait été un usage constant jusqu'à Marie de Médicis,

et que, s'il était tombé en désuétude, c'était uniquement parce que

ni Louis XIII, ni ses successeurs, n'étaient mariés lors de leur

sacre. Mercy, qui, s'il ne fut pas l'inspirateur de cette brochure,

en fut du moins l'ardent propagateur, en fit parler par Vermond à

la Reine et eut soin que le manuscrit fût remis au duc de Duras et

par le duc de Duras au Roi. Mais la Reine demeura assez indifférente

à cette ouverture[692], et le Roi n'en parut pas touché[693]. Son

affection pour sa femme se heurta-t-elle aux considérations d'économie

qui avaient déjà fait différer d'un an la cérémonie traditionnelle?

Fut-il circonvenu par Maurepas, sans cesse en garde contre ce qui

pouvait affermir le crédit de la jeune souveraine? Toujours est-il que

Marie-Antoinette n'assista que comme spectatrice au sacre de son mari.

Tandis que le Roi faisait son entrée dans un carrosse de dix-huit pieds

de haut, recevait des mains du duc de Bourbon, gouverneur de Champagne,

les clefs de la ville, et était lui-même reçu par l'archevêque de Reims

à la porte de la cathédrale, où l'on chantait solennellement le _Te

Deum_, la Reine, partie le 8 au soir de Compiègne avec Monsieur, Madame

et le comte d'Artois, arrivait incognito dans la ville du sacre, à une

heure du matin. Mais, à défaut des compliments officiels, elle avait

les acclamations populaires. Par un de ces beaux clairs de lune dont

la lumière argentée a quelque chose de si transparent et de si suave,

une foule immense se pressait sur les grands chemins et aux portes de

la cité pour voir arriver la femme du Roi. Des vivats enthousiastes

saluaient son passage, troublant seuls ce silence de la nuit, pendant

lequel l'âme s'ouvre avec tant de bonheur aux douces et pures émotions.

Le lendemain matin, en dépit de l'incognito, toute la noblesse de la

ville et des environs remplissait les appartements de l'archevêché,

où était descendue la Reine, et en sortait ravie de la grâce et de la

bienveillance de la jeune souveraine. Dans l'après-midi, même ovation;

c'est aux cris de _Vive la Reine!_ qu'elle traversait les rues de Reims

pour aller, à l'Intendance, assister à l'entrée du Roi, et, le soir, le

clergé et le Corps de ville venaient lui adresser des discours auxquels

elle répondait avec justesse et bonté[694].

Le dimanche, 11, à six heures du matin, les chanoines en chape vinrent

occuper leurs stalles dans le chœur de la basilique, bientôt suivis

de l'archevêque, des cardinaux, des ministres, etc. A six heures et

demie, les pairs laïques prirent place à leur tour. A sept heures, le

Roi, conduit par l'évêque duc de Laon et l'évêque comte de Beauvais,

arriva à la cathédrale. Harangué sur le seuil par le cardinal de

la Roche-Aymon, qui le félicitait d'avoir toutes les vertus et en

particulier l'amour de l'ordre[695], il pénétrait dans le vieil édifice

au bruit des acclamations populaires, et l'archevêque, après lui avoir

fait prêter serment sur le livre des Évangiles, versait sur sa tête,

sur sa poitrine et sur ses épaules quelques gouttes de la sainte

ampoule, solennellement apportée de l'abbaye de Saint-Rémy par le grand

prieur, en chape de drap d'or, monté sur un cheval blanc, couvert d'une

housse d'étoffe d'argent richement brodée! Le Roi fut alors revêtu

du manteau royal et reçut des mains de l'archevêque la couronne, le

sceptre, la main de justice et l'épée de Charlemagne. Puis, suivi des

pairs et des grands officiers, il fut conduit au trône élevé sur le

jubé; après quoi l'archevêque et les pairs lui donnèrent le baiser de

paix en disant: _Vivat rex in æternum._ La multitude qui remplissait

les galeries répéta ces paroles. Aussitôt les portes s'ouvrirent, et le

peuple se précipita dans la basilique, avec des cris de joie.

La Reine suivait, du haut d'une tribune, toutes les phases de la

cérémonie. Au moment du couronnement et de l'intronisation, touchée

jusqu'au fond du cœur par la beauté des rites de l'Église et plus

encore par les acclamations populaires qui en interrompaient

l'ordre et en soulignaient les détails, elle n'y put tenir et versa

d'abondantes larmes[696]. L'émotion fut si forte qu'un instant elle dut

quitter sa place. Quand elle y reparut, quelques minutes après, les

yeux encore humides de pleurs, le Roi la regarda avec empressement, et

un air visible de contentement se répandit sur toute sa physionomie.

Malgré la sainteté du lieu, l'église retentit de cris et de battements

de mains. L'assistance tout entière fut attendrie et des larmes

coulèrent de bien des yeux, redoublant celles de la Reine[697].

Louis XVI avait interdit de tapisser les rues sur son passage, afin,

disait-il, de mieux voir son peuple et d'en être vu[698]. Le jour

même du sacre, à sept heures du soir, le Roi, ayant la Reine à son

bras, alla, en habit ordinaire et sans autre suite qu'un capitaine des

gardes et quelques exempts, se promener le long de la grande galerie

de bois qui servait de passage entre l'archevêché et l'église. Il

y avait beaucoup de monde dans cette galerie, beaucoup en dehors.

Le prince défendit qu'on fît sortir qui ce fût et qu'on empêchât

personne d'approcher. La population, heureuse et reconnaissante, se

pressait autour du couple royal, dont elle n'était séparée que par

une balustrade à hauteur d'appui. Pendant plus d'une heure, le Roi

et la Reine restèrent ainsi confondus dans la foule, répondant avec

la meilleure grâce à cet empressement, se laissant aborder et voir,

donnant à chacun des marques de bienveillance. C'était la Reine qui

avait eu la première pensée de cette promenade; le public ne l'ignorait

pas et l'en récompensait par ses vivats[699].

Quand on pense que ces acclamations populaires se manifestaient au

milieu de germes de mécontentement universellement répandus, que le

pain était cher, que les mesures réformatrices de Turgot, habilement

exploitées par ses ennemis, avaient excité partout l'inquiétude,

et que, deux mois auparavant, des émeutes avaient éclaté à Dijon,

à Versailles, à Paris, on se demande ce qu'il faut le plus admirer

en cette circonstance, ou cet attachement obstiné de la nation à

ses princes, qui pouvait être une si grande force entre les mains

de ministres habiles, ou cette incroyable mobilité du caractère

français, qui passe si facilement de l'enthousiasme à la colère et

qui, avec des souverains jeunes et inexpérimentés comme Louis XVI et

Marie-Antoinette, des ministres légers comme Maurepas, dédaigneux des

obstacles comme Turgot, devenait le plus formidable des dangers. La

Reine ne se le dissimulait pas, et, si son bonheur était complet, sa

confiance n'était point sans mélange.

«C'est une chose étonnante et bien heureuse en même temps,

écrivait-elle à sa mère, d'être si bien reçu deux mois après la révolte

et malgré la cherté du pain, qui malheureusement continue. C'est une

chose prodigieuse dans le caractère français de se laisser emporter

aux mauvaises suggestions et de revenir tout de suite au bien. Il est

sûr qu'en voyant des gens qui, dans le malheur, nous traitent aussi

bien, nous sommes encore plus obligés de travailler à leur bonheur.

Le Roi m'a paru pénétré de cette vérité. Pour moi, je sais bien que je

n'oublierai jamais de ma vie, dût-elle durer deux cents ans, la journée

du sacre. Ma chère maman, qui est si bonne, aurait bien partagé notre

bonheur[700].»

Les cérémonies durèrent quatre jours encore. Le 12, le régiment de

hussards du comte Esterhazy exécuta à quelque distance de la ville des

manœuvres auxquelles assistèrent la Reine et Madame[701]. Le 13, le Roi

fut reçu solennellement grand-maître de son ordre, et en tint ensuite

le chapitre[702]. Le 14, suivant l'antique usage, il se rendit à

cheval à l'abbaye de Saint-Rémy, y entendit la messe, et, au sortir de

l'église, toucha dans le parc plus de deux mille malades, auxquels il

fit distribuer des aumônes[703]. La Reine alla voir passer le cortège

dans une maison particulière. Le soir, les deux époux parcoururent

en voiture, au milieu des vivats du peuple, la belle promenade qui

entourait la ville. Mais, c'était la Reine surtout qui attirait

l'attention. «Elle a paru dans tous les instants, écrivait Mercy, avec

dignité, bonté et grâce, et si les hommages qu'on lui a rendus ont été

extraordinaires et universels, il est bien certain aussi que jamais

hommages n'ont été mieux mérités[704].»

Le 16, la Cour retourna à Compiègne; le 19, elle rentra à Versailles.

De nouvelles fêtes l'y attendaient. Le 12 février, le Roi avait déclaré

le mariage de sa sœur Clotilde avec Charles-Emmanuel de Savoie, prince

de Piémont, fils aîné du roi de Sardaigne. Le 21 août, le mariage fut

célébré dans la chapelle du château. Il y eut grand couvert, jeu, bal

à la Cour, bal chez le comte de Viry, ambassadeur de Sardaigne. Avec

quel éclat la Reine parut à ces fêtes, Walpole l'a dit dans une lettre

que nous avons citée plus haut. Il y avait, en la voyant, comme un cri

général d'admiration.

Le 28, Mme Clotilde dit adieu à sa famille française et prit la

route de Turin. Ce départ ne fut pas une tristesse pour la Reine;

un instant, lorsqu'elle était encore Dauphine, elle avait été assez

liée avec sa jeune belle-sœur, dont elle appréciait le caractère

doux et bienveillant; elle avait assisté à des bals chez elle ou

à des représentations de petites pièces qui étaient à la fois un

divertissement et un complément d'éducation[705]. Mais cette intimité

dura peu. Bientôt, sous l'influence de sa gouvernante, Mme de Marsan,

dont elle avait fait de nom et de cœur sa «petite chère amie[706]»,

la jeune princesse s'éloigna de sa royale belle-sœur. Depuis la mort

de Louis XV surtout, Mme Clotilde vivait à l'écart, et son mariage ne

laissait pas de vide à la Cour. Nous dirions presque que ce fut pour

Marie-Antoinette un soulagement; en mettant fin à la mission de Mme

de Marsan, il diminuait l'importance d'une femme qui s'était toujours

montrée et se montrait encore une de ses plus acharnées et plus

dangereuses ennemies.

La Reine avait alors d'autres préoccupations. A l'instigation des amis

de Choiseul, dont elle était entourée, et en dépit de sa mère, qui

redoutait pour la politique autrichienne l'activité et la clairvoyance

de l'ancien ministre[707], elle songeait toujours à rappeler à la

Cour l'homme auquel elle devait la couronne de France. Au moment du

sacre, Choiseul, en sa qualité de chevalier des ordres du Roi, était

venu à Reims et la Reine lui avait accordé une audience. Elle avait

fait plus, et par une diplomatie féminine, dont elle se vanta dans une

lettre regrettable au comte de Rosemberg[708] mais qui lui attira les

justes reproches de Marie-Thérèse, elle avait trouvé moyen de faire

fixer par Louis XVI lui-même l'heure de cette audience[709]. La chose

fut vite connue du public et l'on en inféra aussitôt la rentrée de

Choiseul au Conseil; lui-même affectait un air plein de confiance;

il avait, disait un chroniqueur, «ce nez au vent qui caractérise son

génie audacieux[710].»—Je ne répondrais pas, écrivait de son côté

Marie-Antoinette, que le vieux Maurepas n'ait eu peur d'aller se

reposer chez lui[711]. Mais était-ce bien là l'intention de la jeune

souveraine?

N'avait-elle pas voulu simplement donner une marque publique d'intérêt

au négociateur de son mariage? Songeait-elle à demander quelques avis

à un homme dont nul ne contestait l'intelligence, ou poussait-elle la

confiance en lui jusqu'à vouloir entrer dans toutes ses vues? Si cela

était, le but fut manqué. Le Roi persista dans sa froideur et dans ses

répugnances; la Reine elle-même, assez peu satisfaite d'une entrevue où

Choiseul s'était montré plus personnel que vraiment dévoué, refusa de

se prêter à certaines de ses insinuations, et le ministre déchu rentra

dans la retraite pour n'en plus sortir[712].

La Reine n'en demeurait pas moins entourée des amis de Choiseul, et

très portée à subir leur influence et à épouser leurs querelles;

il semblait qu'il y eût là pour elle une dette de reconnaissance.

Elle en avait donné récemment une preuve éclatante aux yeux de tous,

dans le procès du comte de Guines. Ambassadeur à Londres, après

l'avoir été à Berlin, homme d'esprit, aimable[713], mais ambitieux et

léger, très lié avec Choiseul, le comte de Guines avait été accusé

d'avoir fait de la contrebande en Angleterre, sous le couvert de ses

franchises d'ambassadeur, et d'avoir spéculé à la Bourse, à l'aide

des informations qu'il devait à sa place. Il rejetait tout sur son

secrétaire Tort de la Sonde; mais celui-ci soutenait n'avoir agi que

d'accord avec son chef. Le procès fut porté au Parlement de Paris:

ce fut un événement. «Tout le monde s'intéresse à cette affaire,

écrivait Mme du Deffand, qui ne s'y intéressait pas moins que tout

le monde, les uns par amitié, les autres par curiosité[714].» Le duc

d'Aiguillon, incidemment impliqué dans le débat, agissait de toutes

ses forces contre M. de Guines, que soutenaient en revanche tous les

amis de Choiseul. C'étaient correspondances contre correspondances,

requêtes contre requêtes, mémoires contre mémoires[715]. La Reine,

circonvenue par son entourage, se déclara pour l'ambassadeur, et elle

le fit avec l'ardeur passionnée qu'elle apportait dans ses amitiés.

Le comte de Guines avait cru nécessaire à sa justification d'insérer,

dans les mémoires écrits en sa faveur, certains passages de ses

anciennes correspondances ministérielles. M. de Vergennes s'y était

refusé, alléguant que, si l'on admettait une telle demande, le secret

nécessaire aux affaires de l'État serait violé et qu'aucun ministre

étranger n'oserait plus faire de communications confidentielles aux

ministres de France. Le Conseil avait approuvé unanimement la décision

de Vergennes; mais la Reine, poussée par sa société, fit de tels

efforts près du Roi que, malgré ce vote, la permission sollicitée

fut accordée[716]. Un peu plus tard, un mémoire du comte de Guines

ayant été supprimé par un arrêt du Conseil d'État comme diffamatoire

contre le duc d'Aiguillon, le Roi, à l'instigation de la Reine, fit

néanmoins écrire à l'ambassadeur qu'il pourrait faire usage du mémoire

supprimé et aux juges qu'ils pourraient y avoir égard[717]. Enfin, au

commencement de juin 1775, le procès fut jugé: Tort de la Sonde fut

condamné, comme calomniateur, à faire réparation d'honneur à son ancien

chef, devant douze témoins, et l'ambassadeur triomphant alla reprendre

possession de son poste.

En même temps, le duc d'Aiguillon, qui avait fait de grands préparatifs

pour se rendre à Reims comme capitaine des chevau-légers[718], recevait

défense d'assister au sacre et ordre de se retirer dans ses terres

de Guyenne[719]. «Ce départ est tout à fait mon ouvrage, écrivait

Marie-Antoinette au comte de Rosemberg. La mesure était à son comble;

ce vilain homme entretenait toute sorte d'espionnage et de mauvais

propos. Il avait cherché à me braver plus d'une fois dans l'affaire

de M. de Guines; aussitôt après le jugement, j'ai demandé au Roi son

éloignement. Il est vrai que je n'ai pas voulu de lettre de cachet,

mais il n'y a rien perdu; car au lieu de rester en Touraine, comme il

le voulait, on l'a prié de continuer sa route jusqu'à Aiguillon, qui

est en Gascogne[720].»

Le Roi n'avait manifesté aucune répugnance pour l'exil du duc

d'Aiguillon, qui était, à ses yeux, la dernière personnification de la

cabale odieuse de Mme du Barry. Cette immixtion de la Reine dans les

querelles de la Cour n'en était pas moins regrettable; elle la faisait

descendre de ce trône serein, du haut duquel une souveraine doit

planer au-dessus de toutes les compétitions de parti, pour jeter son

nom et sa personne dans les luttes de chaque jour; elle lui faisait

des adversaires de tous les ennemis de ses amis. Ce premier pas devait

la mener plus loin, à une démarche plus grave et plus fâcheuse; après

s'être donné le tort de prendre parti dans un procès, elle allait se

donner le tort plus sérieux d'intervenir entre le Roi et ses ministres.

Le cabinet réformateur dont le choix de Turgot avait été le signal et

le premier fondement venait de se compléter par la nomination du comte

de Saint-Germain à la place du maréchal du Muy, mort dans d'atroces

souffrances[721], et de Malesherbes, en remplacement du détesté duc de

la Vrillière. «Quoiqu'il ait l'oreille dure, écrivait plaisamment de ce

dernier Marie-Antoinette, il a pourtant entendu qu'il était temps qu'il

partît, de peur qu'on ne lui fermât la porte au nez[722].»

Le public avait applaudi à ces choix, et la Reine, ou ne s'en était

point mêlée, ou les avait approuvés elle-même. Elle eût souhaité

Sartines plutôt que Malesherbes, et il est certain que les aptitudes

de l'ancien lieutenant de police semblaient le désigner pour cette

place de la Maison du Roi. Mais après un premier mouvement d'humeur,

elle en avait pris son parti et fait au nouveau ministre un gracieux

accueil[723]. Elle s'était prêtée avec la meilleure volonté aux

réformes de Turgot. Elle-même, au début de son règne, avait exigé

de l'économie dans la tenue de la Cour[724], interdit les ornements

d'or et d'argent dans les toilettes[725] et consenti, sans la

moindre difficulté, aux réductions opérées dans sa maison. Elle avait

même, dit-on, quoique sur ce point sa compétence ne fût pas bien

grande, approuvé les changements faits dans l'armée par le comte de

Saint-Germain[726].

Mais ces réformes ne pouvaient s'opérer sans froisser bien des vanités

et léser bien des intérêts. L'ordonnance du comte de Saint-Germain[727]

sur les coups de plat de sabre avait mis l'armée en rumeur. «Mon

colonel», répondait un grenadier à un officier qui voulait lui

persuader qu'une telle punition n'avait rien de déshonorant, «en fait

de sabre, je ne reconnais que la pointe.» Le système de Turgot pour

la liberté de circulation des grains amenait des révoltes sur divers

points de la France; on était obligé d'employer la force contre ces

émeutes, et le public, mécontent, s'en vengeait en chansonnant le

contrôleur général et son général Jean Farine[728]. Les autres réformes

de Turgot n'excitaient pas moins de murmures. L'abolition des corvées,

la suppression des jurandes et maîtrises n'avaient été enregistrées

par le Parlement qu'avec l'appareil solennel et menaçant d'un lit de

justice: le premier président d'Aligre avait protesté contre elles

avec la plus sombre énergie. L'opinion se montrait de plus en plus

hostile aux mesures du ministre. On les critiquait dans les salons;

on les attaquait dans les pamphlets; on les plaisantait dans des

chansons[729]. «Plus philosophe que politique[730]», Turgot, avec sa

nature droite et un peu naïve, avec son caractère raide et cassant,

ne s'inquiétait ni des critiques, ni des attaques, ni des chansons.

«Il voyait tout en abstraction, dédaignant de porter ses regards

sur les faits, a écrit un homme qui l'aimait beaucoup, ne faisait

aucune attention au pays qu'il régissait, au siècle où il vivait, aux

institutions établies, aux usages admis, aux préjugés, aux intérêts...

Il voulait gouverner par des démonstrations, ne considérant l'homme

que comme un être intelligent, et non comme un être sensible et mené

par son intérêt[731].» Il ne brisait pas les obstacles, comme l'eût

fait Richelieu; il ne les tournait pas, comme l'eût fait Mazarin; il

les négligeait et semblait ne pas les voir. «L'engouement passager

pour les nouveautés de Turgot, a dit un juge compétent[732], avait

promptement fait place à l'irritation, parce que Turgot était, comme

on dit aujourd'hui, un _intransigeant_. Il heurtait de front les

préjugés de son temps, ne ménageant personne, le Roi pas plus que les

autres, et avait fini par mettre tout le monde contre lui.» C'est ce

que constatait l'ambassadeur de Suède, le comte de Creutz, lorsqu'il

écrivait à Gustave III, le 14 mars 1776, deux jours après le lit de

justice qui avait paru consacrer le triomphe du ministre: «M. Turgot

se trouve en butte à la ligue la plus formidable, composée de tous les

grands du royaume, de tous les Parlements, de tous les financiers, de

toutes les femmes de la Cour et de tous les dévots[733].»

Il n'est pas étonnant qu'en entendant autour d'elle ce concert

croissant de murmures, la Reine ait pensé, de bonne foi, obéir au

mouvement de l'opinion, en se prononçant contre un ministre, objet

d'une défaveur si universelle. Elle croyait d'ailleurs avoir contre lui

des griefs personnels. Le comte de Guines avait gagné son procès devant

le Parlement; il ne l'avait pas gagné complètement devant le ministère.

Au commencement de 1776, il fut rappelé de l'ambassade de Londres.

Ses amis jetèrent feu et flamme; la Reine, froissée de cette disgrâce

d'un homme qu'elle honorait de sa protection, en accusa Vergennes,

Malesherbes, Turgot surtout, dont elle connaissait les démarches

hostiles à l'ambassadeur[734]. Elle résolut d'en tirer vengeance et

d'obtenir une double et éclatante réparation. Excitée par ses amis,

soutenue par Maurepas qui, au fond, commençait à s'effrayer de l'orage

amoncelé de toutes parts contre Turgot, et n'était pas fâché de se

délivrer d'un collègue devenu embarrassant, elle réussit à entraîner le

Roi dans sa querelle. Le 10 mai, le comte de Guines recevait le billet

suivant:

«Lorsque je vous ai fait dire, Monsieur, que le temps que j'avais

réglé pour votre ambassade était fini, je vous ai fait marquer en même

temps que je me réservais de vous accorder les grâces dont vous étiez

susceptible. Je rends justice à votre conduite, et je vous accorde les

honneurs du Louvre, avec la permission de porter le titre de duc. Je ne

doute pas, Monsieur, que ces grâces ne servent à redoubler, s'il est

possible, le zèle que je vous connais pour mon service. Vous pouvez

montrer cette lettre[735].»

C'était la Reine qui avait voulu ce billet; c'était même elle,

assure-t-on, qui l'avait dicté[736]. Dans l'emportement de sa colère,

elle eût souhaité que cette réhabilitation officielle de l'ambassadeur

coïncidât avec la chute de ses adversaires et que Turgot fût mis à la

Bastille[737]. Mercy parvint à empêcher ces excès; mais, le 12 mai,

Maurepas signifia au contrôleur général son congé.

Le public avait été, assure-t-on, moins choqué de cette intervention

de la Reine que frappé de l'habileté dont elle avait fait preuve dans

cette affaire. Il admirait sa diplomatie et ne doutait plus de son

crédit[738]. Cette chute néanmoins était fâcheuse, et la part que

Marie-Antoinette y avait prise, malgré le mouvement d'opinion qui

semblait l'y pousser, plus fâcheuse encore. Peut être en eut-elle

regret: du moins en éprouva-t-elle quelque confusion; car, dans sa

correspondance avec sa mère, elle cherche à nier toute connivence dans

le renvoi de Turgot et de Malesherbes[739]. Mais elle n'avait pas su

résister aux insinuations de son entourage.

«Votre Majesté sera sans doute surprise, écrivait Mercy a

Marie-Thérèse, que ce comte de Guines, pour lequel la Reine n'a ni ne

peut avoir aucune affection personnelle, soit cependant la cause de si

grands mouvements; mais le mot de l'énigme consiste dans les entours

de la Reine, qui se réunissent tous en faveur du comte de Guines. Sa

Majesté est obsédée; elle veut se débarrasser; on parvient à piquer

son amour-propre, à l'irriter, à noircir ceux qui, pour le bien de

la chose, peuvent résister à ses volontés; tout cela s'opère pendant

des courses ou autres parties de plaisirs, dans les conversations de

la soirée chez la princesse de Guéménée; enfin, on réussit tellement

à tenir la Reine hors d'elle-même, à l'enivrer de dissipation que,

cela joint à l'extrême condescendance du Roi, il n'y a, dans certains

moments, aucun moyen de faire percer la raison[740].»

Ces lignes de Mercy sont graves: elles sont la peinture, assombrie sans

doute, mais avec un fond de vérité trop réel, d'une période fâcheuse de

la vie de la Reine, ce que nous appellerons volontiers la période de

dissipation. Il semble que, éblouie de l'éclat du trône sur lequel elle

venait de monter, enivrée peut-être par les applaudissements du public,

obsédée,—c'est le mot de Mercy,—par des entours qui exploitaient sa

jeunesse, Marie-Antoinette n'ait vu que le côté facile de l'existence

qui s'était ouverte prématurément devant elle. Marie-Thérèse avait

raison de le dire: il eût fallu six ans encore[741] pour affermir chez

la Reine la réserve et les goûts réfléchis dont nous avons constaté

les progrès naissants dans les derniers mois de sa vie de Dauphine,

pour que la maturité de l'âge amenât celle de la raison. Cette prise

de possession trop précoce de la toute-puissance par des souverains,

si jeunes et «si neufs» encore, vint tout gâter et tout mettre en

question. Il y eut là, pendant quelques années, des entraînements

irréfléchis, une ardeur de plaisirs «licites», sans doute, mais

«hazardeux», suivant le mot de l'Empereur[742], des imprudences même,

si l'on veut, qui furent regrettables, mais dont il importe de ne pas

exagérer l'importance et dont nous aurons à rechercher les causes.

Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2) · 第 32 / 50 题