A. D. C{tesse} Mollien

Claremont, mardy 3 [septembre 1850].

Tout est fini, chère Madame, toutes traces de mort ont disparu de ce

triste lieu. Les huit chevaux du char funèbre ont seuls marqué d'un

signe royal ce royal cercueil et il repose maintenant sous une simple

pierre, dans le tout petit caveau d'une toute petite chapelle

particulière. Il ne sera conduit à Dreux que lorsque ses fils auront

droit de rentrer en France avec lui. Cette résolution est hautement

annoncée et toute permission, qui par impossible pourrait être

accordée, ne la changerait pas. On ne veut pas laisser à cet égard le

moindre doute.

La journée d'hier a été rude pour la Reine; j'ai attendu qu'elle fut

passée pour pouvoir répondre d'autant mieux à votre désir d'avoir de

ses nouvelles. Elle ne s'est rien épargné, mais son courage n'a point

faibli; il est admirable et au-dessus de tout ce qu'on pouvait

espérer. Une seule fois, je l'ai crue vaincue; la première lettre de

la Reine des Belges, en renouvelant de douloureuses émotions, donnait

aussi de fâcheux détails sur sa santé; elle aggravait les inquiétudes

et il fut facile de voir que tous les malheurs peuvent être supportés

excepté celui là. Il y a là un abyme qu'on n'ose pas sonder. Que Dieu

la ménage, cette sainte si vraiment sainte, et lui mesure l'épreuve!

Vous savez, sans doute, Madame, qu'on ne forme aucun projet que de

rester non seulement unis, mais réunis. Le dernier veu du Roi, la

première parole de la Reine en se relevant des bords de ce lit de

mort, auront leur entier accomplissement; on ne quittera pas

Claremont. Mme la d{esse} d'Orléans vient de louer à un quart d'heure

de distance une fort bonne maison pour y passer l'hyver. Il n'y a

nulle part nulle intention de voyage. Ce faisceau de famille dont le

pilier vient de disparaitre ne semble devoir être brisé par rien,

jusqu'à présent du moins. L'administration des biens ne sera même pas

divisée, elle reste telle qu'elle est formée maintenant et dans les

mêmes mains. Cette unité de sentiments et de vie répondra, je crois,

aux veux de leurs amis. Elle serait habile si, dans ce moment, ils

pouvaient être servis par quoi que ce soit d'une manière utile; mais,

lors même qu'on n'agirait pas en vue de l'avenir, ce qu'on fait là est

bon et bien, surtout on se garantit de tout regret, et c'est toujours

là la grande affaire.

La santé de la Reine se maintient; elle se promène tous les jours dans

le parc et dort passablement. Sa douleur bien profonde est calme;

l'agitation ne vient que de la Belgique.

Je lui ai remis sur le champ votre lettre, ainsi que celle de M. le

Chancelier. Elle répondra bien promptement à toutes deux. J'ai à

m'accuser d'une petite indiscrétion, qui, je pense, cependant me sera

facilement pardonnée; je lui ai fait lire aussi la lettre que vous

m'avez écrite en m'envoyant les deux autres. Il m'a semblé que je

n'irais pas contre votre intention en lui donnant cette preuve de plus

de vos sentiments pour elle. Ce dont je suis sûre c'est qu'elle en a

été très touchée.

Chère Madame, je ne vous parle pas de moi, j'en aurais honte; devant

cette mort dans l'exil, comment oser se plaindre! devant la Reine,

comment ne pas essayer d'avoir du courage! mais je suis loin d'avoir

son admirable force et toutes ces lugubres scènes m'ont trouvée

faible, je l'avoue. Vous avez deviné qu'il en pouvait être ainsi et je

vous remercie de cette affectueuse pensée. Ce que vous avez deviné

aussi, et je vous en remercie plus encore, c'est combien je

m'applaudis d'avoir été près de la Reine dans ces tristes et si

solennels momens. C'est un grand souvenir qui ne me quittera plus et

un nouveau lien qui m'attache à jamais à elle. Je suis aise aussi

d'avoir revu le Roi.

Voilà encore un long bonheur fini! mais le coeur de la Reine est

encore plein. Ce qu'il y a de profondément décourageant c'est de le

sentir vide et de n'être plus rien pour personne.

Adieu, chère Madame, conservez moi un peu de bonne amitié; vous savez

quel haut prix j'y sais mettre et de quelle consolation elle peut être

pour moi.

A. D. C{tesse} Mollien.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 70 / 106 题