Nous venons de nous établir de nouveau à Londres, madame, et l'on
m'écrit que vous êtes de retour à Paris. Je profite de ce
rapprochement pour me rappeler à votre souvenir. Je ne sais quand il
nous sera donné de nous revoir; je doute toujours que ce soit bientôt.
Je cherche à ne pas penser à cette époque du retour; c'est la
meilleure manière d'éviter les déceptions et l'impatience.
J'ai trouvé bien des malades à Claremont. La Reine surtout et le P{ce}
de Joinville ont été cruellement atteints. Je crains que la Reine ne
se remette difficilement. Les médecins ont déclaré pendant un grand
mois qu'ils ne comprenaient rien à ces maladies si opiniâtres; ils les
attribuaient à une influence du choléra, bien qu'elles eussent des
caractères complètement contraires. Enfin, il y a deux jours, on a eu
l'idée d'analyser l'eau; on l'a trouvée empoisonnée et contenant je ne
sais quelle substance de plomb.
Alors on a examiné tous les symptômes, et l'on a reconnu que toutes
les indispositions n'avaient d'autre cause que l'empoisonnement, qui
est attribué à quelque dérangement dans les conduites qui amènent
l'eau. Le Roi lui-même, et les princesses qui ne sont pas malades, ont
les gencives bleues et portent la trace du poison. J'ai bien peur que
la Reine n'en soit frappée trop gravement pour permettre d'espérer un
retour complet à la santé. C'est ce que disaient hier les médecins.
L'horizon politique me parait bien sombre. On dit ici que l'élection
de L. Bonaparte est inévitable. Est-ce un bien? est-ce un mal? je ne
me permets pas de prononcer. Je crains avant tout, pour notre pays et
pour la société, la domination de cette coterie républicaine qui n'a
ni principes d'honneteté, ni capacité de gouvernement et qui nous
mènerait lentement et sourdement aux mêmes abîmes que la république
rouge.
Veuillez me rappeler à l'amitié du Chancelier. Ma femme me charge de
tous ses souvenirs pour vous. Daignez agréer l'hommage de mes
sentiments de respectueux attachement