25 mai, Milan [1831]

Une lettre du 17 que je reçois à l'instant de Caroline m'informe de

l'objet d'une course qu'elle fesoit à Paris pour donner à votre pauvre

père un témoignage de son intérêt à sa profonde douleur. Cette

douleur, ma chère amie, est également la vôtre; et qui sait mieux que

moi en mesurer l'étendue, et apprécier tout ce qu'elle renferme

d'amertume! une mère dont jamais vous ne vous étiez séparée; la

famille la plus unie, la plus dévouée, la plus intimement dévouée les

uns envers les autres qui exista jamais! je connois donc tout ce que

vous devez souffrir, tout le poids de cette insupportable douleur,

tout ce que le ciel a réservé de chagrins pour les vieux jours de

votre si bon et si vénérable père. Veuillez lui offrir les intimes

hommages de ma vieille amitié héréditaire; je sens pour lui ce que

sentiroit mon angélique Mère, si elle étoit encore sur cette terre;

dans toutes les circonstances qui nous brisent le coeur, nous devons

les partager; nous aimer beaucoup enfin, par la raison que les

sentimens prennent une double force lorsqu'ils sont transmis de

génération en génération.

Voilà, ma très chère Adèle, l'expression des 1ers mouvements que

produit dans mon âme si ouverte à toutes les émotions douloureuses la

lettre de Caroline. Veuillez, je vous en conjure, vous en pénétrer, et

offrir aussi à votre frère les assurances de toute ma sensibilité.

Le 4 de ce mois, je vous répondois, et je vous disois les alarmes que

me causoit la poitrine de mon petit compagnon. C'est cette cruelle

maladie qui nous retient ici depuis 5 semaines; il est en

convalescence à présent; le médecin très habile se flatte que la playe

au poumon est cicatrisée; nous espérons pouvoir nous mettre en route

dans une 12{aine} de jours. Nous voyagerons lentement avec les plus

excessives précautions; nous irons d'abord séjourner à Lausanne; c'est

là que je vous demande une réponse; vous ne la refuserez pas à une

vieille amitié qui sympathise si étroitement avec vos chagrins. À

Lausanne, je prendrai mes dernières résolutions, c. à. d. des

résolutions pour quelques semaines, quelques mois; ce n'est pas la

moindre des peines que de vivre toujours dans le doute, et d'user sa

vie dans l'incertitude du lendemain.

Les papiers f{ois} annoncent que leur héros est parti pour Genève. Je

n'apprends pas que Juliette ait encore prit ce parti. Mais quel est

l'établissement que va former son ami? et de qui le compose-t-il? son

génie et sa femme ne lui suffisent pas. C'est sans doute à la campagne

qu'il va le poser, on m'avoit parlé de Coppet; cela n'appartient-il

pas à la veuve d'Auguste?

J'ai vu des arrivans de Vienne qui disent des merveilles de votre ami

Marm., de ses habitudes avec un jeune homme de 20 ans, et de ses

intimités avec un ministre de Po. Il y a là dedans plus de diplomatie

que d'affection.

Adieu, chère et malheureuse amie; quelque soit votre sort et le mien,

je ne cesserai de vous aimer de la tendresse la plus fraternelle.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 46 / 106 题