Une lettre du 17 que je reçois à l'instant de Caroline m'informe de
l'objet d'une course qu'elle fesoit à Paris pour donner à votre pauvre
père un témoignage de son intérêt à sa profonde douleur. Cette
douleur, ma chère amie, est également la vôtre; et qui sait mieux que
moi en mesurer l'étendue, et apprécier tout ce qu'elle renferme
d'amertume! une mère dont jamais vous ne vous étiez séparée; la
famille la plus unie, la plus dévouée, la plus intimement dévouée les
uns envers les autres qui exista jamais! je connois donc tout ce que
vous devez souffrir, tout le poids de cette insupportable douleur,
tout ce que le ciel a réservé de chagrins pour les vieux jours de
votre si bon et si vénérable père. Veuillez lui offrir les intimes
hommages de ma vieille amitié héréditaire; je sens pour lui ce que
sentiroit mon angélique Mère, si elle étoit encore sur cette terre;
dans toutes les circonstances qui nous brisent le coeur, nous devons
les partager; nous aimer beaucoup enfin, par la raison que les
sentimens prennent une double force lorsqu'ils sont transmis de
génération en génération.
Voilà, ma très chère Adèle, l'expression des 1ers mouvements que
produit dans mon âme si ouverte à toutes les émotions douloureuses la
lettre de Caroline. Veuillez, je vous en conjure, vous en pénétrer, et
offrir aussi à votre frère les assurances de toute ma sensibilité.
Le 4 de ce mois, je vous répondois, et je vous disois les alarmes que
me causoit la poitrine de mon petit compagnon. C'est cette cruelle
maladie qui nous retient ici depuis 5 semaines; il est en
convalescence à présent; le médecin très habile se flatte que la playe
au poumon est cicatrisée; nous espérons pouvoir nous mettre en route
dans une 12{aine} de jours. Nous voyagerons lentement avec les plus
excessives précautions; nous irons d'abord séjourner à Lausanne; c'est
là que je vous demande une réponse; vous ne la refuserez pas à une
vieille amitié qui sympathise si étroitement avec vos chagrins. À
Lausanne, je prendrai mes dernières résolutions, c. à. d. des
résolutions pour quelques semaines, quelques mois; ce n'est pas la
moindre des peines que de vivre toujours dans le doute, et d'user sa
vie dans l'incertitude du lendemain.
Les papiers f{ois} annoncent que leur héros est parti pour Genève. Je
n'apprends pas que Juliette ait encore prit ce parti. Mais quel est
l'établissement que va former son ami? et de qui le compose-t-il? son
génie et sa femme ne lui suffisent pas. C'est sans doute à la campagne
qu'il va le poser, on m'avoit parlé de Coppet; cela n'appartient-il
pas à la veuve d'Auguste?
J'ai vu des arrivans de Vienne qui disent des merveilles de votre ami
Marm., de ses habitudes avec un jeune homme de 20 ans, et de ses
intimités avec un ministre de Po. Il y a là dedans plus de diplomatie
que d'affection.
Adieu, chère et malheureuse amie; quelque soit votre sort et le mien,
je ne cesserai de vous aimer de la tendresse la plus fraternelle.