ADRIEN DE MONTMORENCY, DUC DE LAVAL.

Monsures, 5 Sep{bre}.

Ma vieille amitié se sent très touchée, très émue des expressions

singulièrement tendres et pénétrantes que je viens de lire dans votre

lettre du 2. Vous accordez beaucoup d'intérêt et de pitié, à mes

nouvelles douleurs. Cet excès de malheur, qui comble la mesures de mes

misère, a remué en vous les souvenirs de notre intimité passée. Vous

m'adressez de doux reproches que je suis très loin de mal recevoir.

Mais pourquoi ai-je été blessé? c'est, pour ne rien dissimuler, que,

depuis quelques années, notre amitié déjà si vieille, et si intime

s'étoit encore resserrée par une confiance sans bornes de ma part.

C'est que je vous aimois comme une soeur de mon choix; c'est que je

trouvois en vous, ma chère Adèle, une amie douée de raison, de

jugement, de dévouement avec un charme infini dans le commerce de la

vie; il y avoit alors sympathie en toutes choses, en toutes

circonstances, entre vous, et moi. Nous étions alors amis dans toute

la perfection de ce sentiment.

Ainsi que nos parens nous avoient donné l'exemple de cette union

inaltérable, cette seconde génération d'amis me sembloit réunir à la

fois ce qu'il y avoit de plus solide, de plus doux et de plus

honorable pour le coeur.

Qui donc a changé et bouleversé cet état de choses? qui a formé de

nouvelles amitiés, de nouveaux liens, qui a repoussé nos vieux

souvenirs? ce n'est pas moi. Vous avez raison lorsque vous dites

qu'il ne faut pas rompre les vieilles liaisons pour en chercher de

nouvelles; personne plus que moi n'est pénétré de ces puissantes

admirables expressions de Shakespeare

«those friends thou hast, and their adoption tried

grapple them to thy soul with hooks of steel.»

Je veux répondre à votre procédé avec tendresse, et sans

récrimination; j'irai vous voir incessament; s'il ne s'agissoit que de

vous aimer comme une ancienne connoissance, de m'en tenir à l'agrément

de votre esprit, à la distraction d'une des maisons les plus agréables

qui existent encore à Paris, ce seroit déjà fait, ou plutôt, je ne

vous aurois témoigné aucun dissentiment. Vous n'avez à vous plaindre

de mes froideurs que parce que vous étiez placée beaucoup plus

intimement dans mon affection, dans mon estime, dans ma confiance;

encore une fois, je le répète, j'irai vous voir à ma 1re course au

val, je vous serrerai la main comme autrefois, et nous essayerons tous

deux de fermer cette playe et de guérir cette profonde blessure.

Je retourne demain pour quelques jours à la r. de l'université; et

bien loyalement je vous déclare, ma chère adèle, que j'ai été bien

sensible à la lettre [que] je réponds.

Je remets à Mad. Recamier ce mot pour vous, je pars pour Genève, et

vous savez les consolations que j'y vais chercher: ne seroit-ce que ce

secret, en commun avec moi, notre amitié seroit éternelle, et à l'abri

des révolutions; la France, le pauvre pays pourroit être bouleversée

dans ses entrailles que notre vieille amitié fraternelle n'en pourroit

être altérée, n'importe la différence de nos couleurs.

Ainsi pardonnez moi ma solitude, et jurez moi amitié; c'est un serment

qui ne sera changé, ni violé par moi.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 43 / 106 题