Monsures, 5 Sep{bre}.
Ma vieille amitié se sent très touchée, très émue des expressions
singulièrement tendres et pénétrantes que je viens de lire dans votre
lettre du 2. Vous accordez beaucoup d'intérêt et de pitié, à mes
nouvelles douleurs. Cet excès de malheur, qui comble la mesures de mes
misère, a remué en vous les souvenirs de notre intimité passée. Vous
m'adressez de doux reproches que je suis très loin de mal recevoir.
Mais pourquoi ai-je été blessé? c'est, pour ne rien dissimuler, que,
depuis quelques années, notre amitié déjà si vieille, et si intime
s'étoit encore resserrée par une confiance sans bornes de ma part.
C'est que je vous aimois comme une soeur de mon choix; c'est que je
trouvois en vous, ma chère Adèle, une amie douée de raison, de
jugement, de dévouement avec un charme infini dans le commerce de la
vie; il y avoit alors sympathie en toutes choses, en toutes
circonstances, entre vous, et moi. Nous étions alors amis dans toute
la perfection de ce sentiment.
Ainsi que nos parens nous avoient donné l'exemple de cette union
inaltérable, cette seconde génération d'amis me sembloit réunir à la
fois ce qu'il y avoit de plus solide, de plus doux et de plus
honorable pour le coeur.
Qui donc a changé et bouleversé cet état de choses? qui a formé de
nouvelles amitiés, de nouveaux liens, qui a repoussé nos vieux
souvenirs? ce n'est pas moi. Vous avez raison lorsque vous dites
qu'il ne faut pas rompre les vieilles liaisons pour en chercher de
nouvelles; personne plus que moi n'est pénétré de ces puissantes
admirables expressions de Shakespeare
«those friends thou hast, and their adoption tried
grapple them to thy soul with hooks of steel.»
Je veux répondre à votre procédé avec tendresse, et sans
récrimination; j'irai vous voir incessament; s'il ne s'agissoit que de
vous aimer comme une ancienne connoissance, de m'en tenir à l'agrément
de votre esprit, à la distraction d'une des maisons les plus agréables
qui existent encore à Paris, ce seroit déjà fait, ou plutôt, je ne
vous aurois témoigné aucun dissentiment. Vous n'avez à vous plaindre
de mes froideurs que parce que vous étiez placée beaucoup plus
intimement dans mon affection, dans mon estime, dans ma confiance;
encore une fois, je le répète, j'irai vous voir à ma 1re course au
val, je vous serrerai la main comme autrefois, et nous essayerons tous
deux de fermer cette playe et de guérir cette profonde blessure.
Je retourne demain pour quelques jours à la r. de l'université; et
bien loyalement je vous déclare, ma chère adèle, que j'ai été bien
sensible à la lettre [que] je réponds.
Je remets à Mad. Recamier ce mot pour vous, je pars pour Genève, et
vous savez les consolations que j'y vais chercher: ne seroit-ce que ce
secret, en commun avec moi, notre amitié seroit éternelle, et à l'abri
des révolutions; la France, le pauvre pays pourroit être bouleversée
dans ses entrailles que notre vieille amitié fraternelle n'en pourroit
être altérée, n'importe la différence de nos couleurs.
Ainsi pardonnez moi ma solitude, et jurez moi amitié; c'est un serment
qui ne sera changé, ni violé par moi.