ARGUMENT

Lueurs de civilisation--Cadmus Cheroki--Cussick--Mashulatuba.

Que ce continent ait joui autrefois d'une civilisation avancée, et en

particulier la partie septentrionale, comment en douter à la vue des

vestiges que l'on rencontre depuis le bord méridional du lac Erié

jusques au golfe du Mexique; et le long du Missouri jusques aux

Montagnes Rocheuses?

Ce sont des fortifications, des _tumuli_, des murs souterrains, des

rochers couverts d'inscriptions, des idoles ou des momies. On est étonné

de la vaste étendue de quelques ouvrages militaires. Ceux que l'on voit

près de Chilicothe occupent plus de cent acres de superficie: c'est une

muraille en terre de vingt pieds d'épaisseur à sa base, et douze de

hauteur, et entourée de tous côtés, excepté vers la rivière, d'une

tranché large d'environ vingt pieds. Les plus considérables de ces

fortifications sont de forme rectangulaire. Elles ont plus de six cents

pieds de long sur sept cents de large. Dans le district de Pompy dans

l'état du New-Iork, se voient les restes d'une grande ville d'une

superficie de cinq cents acres. Trois forts circulaires la renferment

comme dans un triangle. L'ancienne fortification découverte par le

capitaine Carver, proche du Mississipi, dans le district Huron, a près

d'un mille d'étendue: elle est aussi régulière que si Vauban ou le

général Pasley en eussent tracé le plan. On peut encore citer celles de

l'Ohio.[141]

[Note 141: Voir dans l'Encyclopédie Canadienne les recherches de MM.

Bartram et de Humbolt.]

Je ne dirai qu'un mot des tumuli, monticules de terre de forme conique,

comme celles que l'on voit en Russie et dans la Scandinavie. A St.

Louis, dans le Missouri, l'on voit un de ces _tumuli_ qui a les mêmes

dimensions que la pyramide en briques du roi Asychis, c'est-à-dire, deux

mille quatre cent pieds de circonférence à sa base, et cent d'élévation.

Devons nous attribuer ces monuments aux ancêtres des familles qui

habitent encore ces régions, ou à une immigration plus ancienne? c'est

une question qui embarrasserait les plus savans.

Les indigènes de cette partie du continent américain, dit le géographe

Darby, avaient peu d'arts lorsqu'ils furent connus des Européens. Les

arts mécaniques ne lur étaient point connus. Ils n'avaient point trouvé

la charrue ou la roue, ni fait la conquête des animaux ruminans, premier

objet de la civilisation: le chie était le seul animal que le sauvage

s'associât. Une cabane était la demeure ambulante de l'espèce humaine

sur une étendue de plus de quatre-vingt millions de milles quarrés.

Malgré ce que dit M. Darby, dès l'arrivée de nos pères, le sauvage

savait peindre grossièrement toutes sortes d'objets; on trouvait même

des peintures délicates selon M. Dainville. Sa teinture est surtout

remarquable[142]. On est dans l'admiration de voir déployées sur les

ornemens dont il se pare, des couleurs biens supérieures à celles

qu'emploient les nations civilisées, tant pour l'éclat que pour la

durée. L'estimable Dr. Mitchell, de la Société Historique de New-Iork,

admire surtout les teintes appliquées aux cuirs. L'art de préparer le

cuir et de l'empreindre de ces couleurs aussi durables que le cuir même,

est familier depuis le territoire des Panis sur la Rivière Rouge,

jusqu'aux extrémités du Nord-ouest. Les matériaux des couleurs sont

indigènes, et il n'y a que les sauvages qui les connaissent. Ils ont

toujours un grand soin de ne donner aucuns renseignemens sur leurs

teintures. Les couleurs principales sont le jaune, le bleu, le rouge et

le noir. Les Hiétans qui vivent au-delà des Panis, et qui ont très bien

apprivoisé le cheval, font des brides travaillées avec beaucoup de goût,

et remarquables par la force des couleurs bleue et jaunes dont sont

teints le cuir et les autres parties.

[Note 142: J'ose assurer que l'art de la teinture avait été poussé en

Amérique à un bien plus haut degré de perfection qu'il ne l'est même

actuellement en Europe, malgré toutes nos connaissances en chimie. Nous

savons à peine donner une teinte solide aux matières végétales telles

que le coton, le lin, le chanvre. Oviedo a dit: «Les peuples de

terre-ferme teignent le coton en couleur tannée, verte azur, rouge,

jaune, et au plus haut degré de perfection.--(COMTE CARLO CARLI.)]

Mais toutes les peuplades n'étaient pas aussi avancées lors de la

découverte, quoique généralement nos pères aient trouvés les indigènes

doux et agriculteurs sur les côtes et sur le bord des fleuves. Dans

l'intérieur des forêts, l'on a trouvé des peuples vagabonds, qui ont

traversé deux siècles sans entendre la voix de la civilisation qui

convie tous les hommes. Mais les peuplades jadis les plus intéressantes

se sont dispersées ou abruties, et les peuples chasseurs ont tout-à-coup

pris leur place. Les Chérokis, les Chickasas et les Choctas n'avaient

point connu les ressources des Hiétans et des Panis, mais la grande

lueur est venue de leur côté. Les Chérokis ont donné l'élan à la

civilisation de la race rouge. Darby écrivait: «L'usage du cheval, et

l'introduction des armes à feu, est venu améliorer quelque peu la

position du sauvage. Les relations politiques ont fait quelques progrès,

après trois cents ans d'absolue nullité. Les lettres, partagent de la

propriété foncière et de la résidence fixe, sont encore inconnues.»

Mais, chose admirable, un nouveau Cadmus est sorti du sein d'un peuple

réputé féroce, habitant un pays de montagnes!

Une ambassade à Washington, fournit à Siquayam une occasion heureuse

d'observer une civilisation et des arts, que son génie naturel était

fait pour comprendre et apprécier. Les plus sages d'entre les Chérokis

attribuaient un pouvoir surnaturel aux instrumens à l'aide desquels nous

fabriquons ces feuilles parlantes[143], pour eux incompréhensible

merveille. Tout ce que l'on en disait n'excitait pas moins leur surprise

que leur admiration: c'était depuis longtems l'objet des méditations de

Siquayam. Son esprit moins crédule et plus réfléchi que celui de ses

compatriotes, entreprit de percer ce mystère. Ses efforts furent

couronnés d'un entier succès. Un longue indisposition l'ayant forcé de

garder la cabane pendant une saison entière, la solitude dans laquelle

il se trouve, et l'inaction à laquelle il se vit réduit, le servirent

admirablement bien dans cette occasion, en lui permettant de se livrer

avec toute la tranquilité désirable, à la recherche des moyens de

procurer à sa nation le bienfait de l'écriture. Il commença par

distinguer soigneusement tous les sons de sa langue. Cette première

opération devenait difficile par les différentes nuances de

prononciation, qui sont si nombreuses dans tout idiome qui n'est point

fixé. Pour l'exécuter avec le plus de perfection possible, il soumit ses

enfans à des épreuves réitérées. Quand il se crut assuré de la justesse

de ses observations, il s'occupa du moyen de représenter ces sons par

des signes. Il choisit d'abord des figures d'oiseaux et de divers

animaux, et affecta à chacune l'idée d'un son. Main bientôt, trouvant

dans cette méthode trop de difficulté, il abandonna ces images, et

inventa d'autres signes. Il en créa d'abord deux cents, puis voyant que

ce nombre rendrait l'écriture trop compliquées, il les réduisit à

quatre-vingt-deux, aidé de sa fille, qui le seconda merveilleusement

dans ce travail. Il ne s'occupa plus qu'à perfectionner les signes qu'il

avait inventés, afin de les rendre faciles à tracer et à distinguer. Il

n'avait d'abord, pour graver ses caractères sur l'écorce, d'autres

instrumens qu'un couteau et un clou; mais il connut plus tard l'encre et

les plumes, et les choses devinrent dès lors plus faciles.

[Note 143: Dans les premiers temps de la découverte de l'Amérique, les

simples habitans de cette partie du monde, ignorant tous nos arts,

croyaient que le papier parlait. Un indien chargé d'un panier de figues,

et d'une lettre de son maître à son ami, mangea une partie des figues.

L'ami l'accusa d'avoir mangé celles qui manquaient en l'assurant que la

lettre le lui disait. Mais l'indien le nia en maudissant le papier.

Chargé depuis d'une semblable commission, il mangea encore la moitié des

fruits, avec la précaution de cacher la lettre sous une grosse pierre,

croyant que si elle ne le voyait pas, elle ne saurait rien témoigner;

mais encore accusé et avec détails, il avoua tout, et reconnut dans le

papier une vertu divine.--(MAD. DE GENLIS.)]

La seule difficulté qui subsistât, était de faire adopter son invention

par ses compatriotes. Sa profonde retraite avait inspiré de la méfiance

aux Chérokis; ils le regardaient comme un magicien occupé d'un art

diabolique, et même comme nourrissant de mauvais desseins contre ses

compatriotes. Sans se laisser décourager, le philosophe s'adressa aux

plus étlairés et aux plus influens de sa nation. Il leur annonça la

découverte du grand mystère de fixer la parole par l'écriture comme font

les blancs, et les pria de prendre connaissance de son procédé. En leur

présence, sa fille qui, jusque-là avait été sa seule élève, écrivit les

mots qu'ils prononcèrent, et ils furent tous dans l'étonnement lorsque

ensuite cette jeune personne lut tout ce qu'ils avaient dit. Siquayam

demanda alors que l'on choisit cinq ou six jeunes gens, pour qu'il leur

enseignât l'art d'écrire; et quoique tous les soupçons ne fussent pas

encore dissipés, on lui confia quelques élèves. Au bot de quelques mois,

il annonça qu'ils étaient en état de subir l'examen public. On les prit

chacun à part, et l'on acquit la preuve irrécusable de leur capacité. La

joie de la nation fut soudaine et vive, comme toutes les affections du

sauvage. Une grande fête fut ordonnée; Siquayam en fut le héros, et les

Chérokis furent fiers de posséder un homme que le Grand-Esprit

paraissait avoir doué de ses qualités divines.

Siquahyam ne se borna point à la découverte de son alphabet: il inventa

aussi des signes pour les nombres, et il fallût qu'il imaginât en même

temps les quatres premières règles qui font la base de l'arithmétique,

et qu'il créât des noms pour les désigner. Il se mit aussi à écrire des

lettres, et il établit bientôt une correspondance soutenue entre les

Chérokis de Will's Valley, et leurs compatriotes d'au-delà du

Mississipi, à cinq cent soixante milles de distance. L'intérêt excité

par cette invention s'accrut au point que de jeunes Chérokis

entreprirent un si long voyage pour être au fait de cette méthode facile

de lire, d'écrire et de compter. Dès 1827 ses élèves commencèrent à

former des écoles qui, en 1829, comptaient déjà cinq cents écoliers. Le

fameux journal, Phoenix Cheroki, édité par Siquahyam et le célèbre John

Ross, parut au mois de Février, 1828. Le premier numéro contenait une

partie de la Constitution rédigée et promulguée dans le même temps, par

laquelle le gouvernement des Chérokis se composait d'un pouvoir

législatif, d'un pouvoir exécutif et d'un pouvoir judiciaire. La petite

ville d'Etchoï (New-Echota) eut en 1829, outre son imprimerie, un musée

et une bibliothèque.

Siquahyam était aussi devenu peintre par son génie. Il s'était fait des

pinceaux du poil d'animaux sauvages, sans avoir jamais vu un pinceau.

Ses dessins étaient grossiers comme ceux, je suppose, des premiers

peintres de l'antiquité, mais il annonçait des dispositions. Les arts

mécaniques ne lui étaient pas non plus étrangers. Il était forgeron dans

sa tribu, et il devait orfèvre. On conçoit facilement tout ce que le

séjour de Washington a dû apprendre à un génie si extraordinaire.

Bienfaiteur de sa nation, il l'a élevée au premier rang parmi les races

indigènes.

Les Choctas ont suivi ce noble élan et, au milieu de l'avilissement des

Iroquois contemporains, le célèbre Kissick, de la tribu des Tuscaroras,

retiré sur le sol britannique, est devenu l'historien de leur ancienne

grandeur[144].

[Note 144: «Esquisse de l'Histoire ancienne des Cinq Nations,

comprenant: 1º le récit fabuleux ou traditionnel de la fondation de la

Grande-Ile, maintenant l'Amérique Septentrionale, de la création du

monde, et de la naissance des deux enfans; 2º l'établissement de

l'Amérique Septentrionale et la dispersion de ses premiers habitans; 3º

l'origine des Cinq Cantons Iroquois, leurs guerres, les animaux du pays,

etc., etc., Lewiston, 1829.»]

Sawenowane entreprenait, il y a quelques années, de traduire le «Chef

Huron», d'Adam Kidd; et l'on peut croire que Mushulatuba eût été digne

par son expérience et sa sagesse, d'obtenir l'objet de ses voeux, un

siège au Congrès des Etats-Unis.

Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848) · 第 98 / 110 题