ARGUMENT

Chetabao, roi des Omahas--Ses artifices et ceux de son grand-médecin--Il

se défait de tous ses ennemis--Sa mollesse--Il meurt de la

peste--Réflexions.

Ce Sachem, mort en 1832, a été un homme remarquable. Il s'acquit une

grande popularité parmi ses compatriotes par mille travaux glorieux;

mais la distinction dont il se montra plus avide fut un pouvoir sans

limites. Il était efficacement aidé dans ses desseins par un prophète ou

grand médecin, dont les ordonnances artificieuses et les pratiques de

magicien en imposaient aux esprits superstitieux de la tribu.

Chetabao ayant donné de ses talens, toutes les preuves requises, on lui

conféra le rang suprême; mais poussé par ses vue ambitieuses, il était

peu satisfait d'une autorité toute patriarcale, et fondée sur les

principes démocratiques. En vain, pour atteindre son but, avait-il

déployé tour-à-tour le prestige des exploits guerriers, et le pouvoir

d'une éloquence barbare mais énergique: il se formait dans la nation un

parti de guerriers rigides, jaloux de leur liberté. Chetabao traitait ce

parti de faction séditieuse, de serpens à sonnettes, et l'on méprisait

ses reproches. Impatient de la contrainte qui lui était opposée, il

résolut de s'y soustraire à quelque prix que ce fût. Mais jugeant en

profond politique que la vengeance est souvent nuisible à son auteur,

quand il y arrive par la violence, il aima mieux recourir aux ruses du

renard. Plusieurs fois par an un colporteur arrive du pays civilisé,

pour échanger des marchandises contre des fourrures ou d'autres objets à

sa convenance. Ce fut à un de ces marchands que Chetabao s'adressa pour

avoir un remède efficace afin, disait-il, de détruire les bandes de

loups qui infestaient les prairies. Le colporteur lui procura de

l'arsenic pur. Dès qu'il se vit en possession de cette arme terrible, il

n'eut rien de plus pressé que d'en éprouver la puissance. Son père et

ses deux frères, dont il redoutait l'influence, furent les premières

victimes de ses essais, et leur mort ne réveilla aucuns soupçons.

Certain désormais de l'efficacité du poison, il invita tous les

mécontens à venir se régaler d'une soupe au chien. Il reçut les conviés

de l'air amical qu'il avait coutume de prendre, leur témoigna un très

ardent désir de calmer toutes leurs dissensions, et parla hautement de

la nécessité de la réunion de tous les partis. Il sut si bien s'insinuer

dans les coeurs, que soixante de ses plus redoutables ennemis s'assirent

avec lui autour de la large gamelle où fumait l'appétissante soupe.

Tous, pour reconnaître dignement l'hospitalité de leur hôte, mangèrent

copieusement du plat favori, et firent l'éloge de son goût délicat. Pour

dessert, on fit circuler les calumets, et lorsque la vapeur aromatique

du tabac eut étendu sa molle influence sur le cercle des guerriers,

Chetabaqo se leva pour parler. Il rappela aux assistans, eux, disait-il,

qu'il chérissait comme ses enfans, les menées séditieuses dont ils

s'étaient rendus coupables envers l'autorité légitime, qu'il tenait du

Grand-Esprit, et de laquelle il était impie de se jouer comme ils

l'avaient fait. En témoignage de son assertion, il en appela au jugement

de son grand médecin, qui fit un signe de tête affirmatif, puis élevant

la voix d'un air inspiré: «Au reste, continua-t-il, les Omahas

n'oublieront plus à l'avenir que Chetabao est l'arbitre souverain de

leurs destinées; chiens que vous êtes! vous serez morts jusqu'au dernier

avant le lever du soleil.» A ces mots d'un sinistre augure, les convives

se levèrent en désordre, et se précipitèrent en hurlant hors de la

cabane. Les soixante expirèrent la même nuit au milieu d'atroces

douleurs.

Durant tout le reste de sa vie, jamais la tyrannie du Sachem ne

rencontra la plus légère opposition. Lorsque à son voyage annuel au pays

des Omahas, le marchand arrivait avec sa pacotille, sa majesté prenait

tut ce qui était à sa convenance et à celle de son auguste famille, en

fesait le compte, et les guerriers recevaient l'ordre de trouver le

nombre demandé de peaux de castor, d'écureuil ou de marte. Amolli par

une longue prospérité, ce roi sauvage renonça peu à peu à la vie active.

Il se fesait prescrire par son grand médecin le repos le plus absolu, et

fesait régulièrement sieste après diner, comme un Grand d'Espagne. Par

une recherche toute oriental, il avait poussé la jouissance de ce court

sommeil jusqu'au dernier raffinement. Ses femmes, au nombre de six, se

relevaient deux par deux, et lui chatouillaient l'épine dorsale avec de

longues plumes de paon. Si pendant qu'il dormait, il devenait urgent de

le consulter sur les affaires de l'Etat, une seule personne pouvait se

hasarder à troubler le repos du monarque, et ce personnage était le

grand médecin, son premier ministre. Il se mettait à quatre pattes,

s'approchait sans bruit, puis avec une plume, il lui chatouillait

agréablement la plante des pieds. Si le roi étendait le bras

horizontalement, il fallait se retirer en silence; mais se frottait-il

le nez avec l'index, c'était dire que l'on pouvait parler à sa majesté.

Cependant la petite vérole apparut parmi les Omahas, et, semant la

désolation dans leurs deux bourgs, elle enleva aussi le ministre: la

mort mit fin à ses simagrées, et il alla rejoindre ceux qu'il avait tués

par ses remèdes homicides. On croyait que la dictature garantirait

Chetabao; mais ayant voulu assister aux funérailles de son complice et

de son favori, l'accomplissement de ce devoir lui fut fatal. Il eut le

temps néanmoins de prendre ses mesures pour faire le plus commodément

possible son voyage dans l'autre monde. Il commanda que l'on mît à côté

de lui dans sa tombe des armes et des munitions pour se défendre cintre

ses ennemis; car il songeait, sans doute, à ses victimes, et redoutait

leur vengeance. Ses funérailles furent pompeuses. Il fut assis droit sur

son plus vite coursier de chasse, et, suivi de toute la nation, on le

conduisit à sa tombe, que l'on avait creusée sur les bords du Missouri.

On fit descendre dans la fosse le cheval chargé de son maître, et on

l'enterra tout vivant, non sans avoir déposé devant lui une portion de

maïs. Quant à sa majesté, on enfouit à ses côtés de la viande sèche, un

calumet, une carabine, des balles de de la poudre, un arc, un carquois

rempli de flèches, et des couleurs pour décorer sa personne tant à la

guerre que durant la paix.

L'histoire transmet les vices aussi bien que les vertus: elle rapporte

les actions de Denys le tyran comme celles d'Aristide et de Scipion.

Mais l'admiration n'est due qu'à la vertu. Miantonimo et Conanchel

excitent un vif intérêt. Le dernier Sachem des Omahas intéresse aussi un

instant par ses artifices, et la manière dont il sut tromper et asservir

son peuple; mais la postérité n'aura pour lui aucune estime.

Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848) · 第 96 / 110 题