Saguova ou le dernier des Iroquois--Son premier triomphe oratoire; il
s'oppose à la vente des terres--Déclaration de guerre contre les
Anglais--Discours de Saguova--Sa disgrâce et son rétablissement--Ses
entrevues avec Washington et Lafayette--Réflexions.
Au milieu de la torpeur générale qui succéda à la mort de Tecumseh, un
homme pensa rétablir l'ancienne splendeur de la République des Cinq
Cantons, Saguova, appelé Red-Jacket chez nos voisin. Il n'avait que
trente ans lorsque les Etats-Unis conclurent un traité avec les Iroquois
sur la belle élévation qui commande le lac Canandagua. Deux jours
s'étaient passés en négociations, et un correspondant du New-Iork
American, et l'on allait signer, lorsque le jeune Chef se leva. Avec la
grâce et la dignité d'un sénateur romain, il se couvrit de son manteau,
et, d'un oeil perçant, regarda la multitude. Il s fit un parfait
silence, hors l'agitation des arbres sous lesquels étaient rangées les
ambassadeurs. Après une pause solennelle, il commença à parler lentement
tt par sentences, autre Mirabeau des forêts de l'Amérique; puis
s'animant graduellement avec son sujet, il fit une peinture naturelle de
la simplicité de du bonheur primitifs de sa race, et présenta les maux
que lui ont causés le commerce des Européens, avec un pinceau si hardi
et si vrai cependant, que l'effet qu'il produisit ne saurait s'exprimer.
Les ambassadeurs des Cantons éprouvèrent le sentiment de la douleur ou
celui de la vengeance, et les députés de la République, seuls dans un
pays ennemi, craignirent pour leur vie, lorsqu'un Chef favorable aux
Américains fit cesser le conseil, et donna ainsi le temps aux esprits de
se refroidir. Les Mingos livrèrent un grand lit de terres à leurs plus
cruels ennemis, mais le jeune Seneca eut dès lors des amis. Il grandit
rapidement aux yeux de ses compatriotes, qui lui confièrent l'autorité
suprême. On peut dire que dans cette situation, Saguova réussit au-delà
de ce que l'on pouvait attendre, si l'on considère que, depuis plus d'un
demi-siècle, la Confédération, jadis si formidable, était resserrée sur
un petit espace de terre environné par la civilisation. L'ancien Forum
d'Onnondaga était désert, lorsque le jeune Chef rallia autour de lui
quelques hommes dignes des premiers Iroquois. Il rappella l'indépendance
nationale, dont il ne dévia jamais. Mais il ne fut compris qu'à demi par
ses compatriotes auxquels la soif de l'or pouvait bien peut-être faire
vendre les personnes après avoir aliéné le sol.
Si les Anglais, dans la dernière guerre, trouvèrent les Iroquois assez
déchus pour dédaigner leur alliance, ils eurent tort de les forcer à se
jeter dans les bras de leurs ennemis, en saisissant la Grande Ile,
propriété des Cantons, sur la rivière Niagara. Toute la population ne
passait pas alors huit mille âmes: elle arma cependant mille guerriers,
et ce fut à leur tête que Saguova, le 13 août, 1812, défit les troupes
anglaises au fort George avec le général Boyd.
Au retour de la paix, il reprit l'administration des affaires de sa
nation, et s'opposa aux progrès des missionnaires. Le discours suivant
est un des plus remarquables, et le seul que l'on ait de lui dans son
entier.
«Ami (dit-il au ministre), le Grand-Esprit a voulu que nous nous
rencontrassions en ce jour. Il règle sagement toutes choses, et il nous
accorde une belle journée, car les nuages se sont dissipés devant le
soleil qui brille au-dessus de nous. Nous avons prêté l'oreille à ta
harangue.
«C'est pour toi que ce feu brule au milieu du conseil. Tu veux que nous
ti disions ouvertement la pansée de notre âme: nous nous en réjouissons,
car nous n'avons tous qu'une même pensée.
«Tu dis que tu ne partiras pas que tu n'aies une réponse. Il est juste
que tu l'aies, car ta cabane est bien loin, et nous ne voulons pas te
retarder. Nous allons te dire ce que nous ont appris nos pères.
«Au commencement nos ancêtres régnaient seuls sur cette grande île: leur
domaine s'étendait de l'Orient à l'Occident. Le Grand-Esprit l'a fait
pour les hommes rouges[139]. Il créa le buffle et le daim pour les
nourrir, l'ours et le castor pour les garder du froid. Il dispersa ces
créatures par le pays, et nous montra la manière de les prendre. La
terre produisait aussi du maïs, et le Grand-Esprit avait donné tout cela
à ses enfans rouges parce qu'il les aimait.
[Note 139: Quoique les sauvages n'y attachent pas d'importance, ils se
nomment, vers le nord, les hommes rouges, pour se distinguer.--(DON
ULLOA.)]
«Vos pères traversèrent les grandes eaux, et vinrent dans cette île,
mais en petit nombre. Ils ne trouvèrent que des amis dans le peuple
rouge, qui leur donna un grand lit de terre, afin qu'ils pussent prier
le Grand-Esprit, sans crainte du Grand Roi. Ils étaient au milieu de
nous, nous leur donnions à manger, et eux, ils nous donnaient du poison.
Les blancs connaissaient le chemin de notre île, et il en vint un plus
grand nombre. Ils nous appelèrent frère, et nous leur donnâmes nos
plaines et nos côteaux.
«Alors nos domaines étaient vastes; mais vous êtes devenus un grand
peuple. Notre pays est dans vos mains et la prière y fait des progrès.
«Ecoute, tu dis que tu viens nous apprendre à prier le Grand-Esprit,
afin que nous soyons heureux dans la suite. La prière est écrite dans un
livre qui a été donné à vos pères, et le Grand-Esprit a parlé au peuple
rouge.
«Tu dis qu'il n'y a qu'une manière de prier le Grand-Esprit, parce que
elle est venue d'un homme vénérable; et nos anciens nous ont enseigné
une religion qui leur fut donnée par le Grand-Esprit. Elle nous enseigne
à le remercier de ses dns, et à vivre dans l'union avec nos frères.
«Le Grand-Esprit, qui a fait tous les peuples, n'a pas fait les hommes
de ce pays-ci comme les autres. Il vous a donné les arts, que nous
ignorons. Il nous a aussi accordé beaucoup de choses, et une prière
différente, à notre usage.
«Nous te prenons par la main pour que tu retournes à tes amis.»
Il est digne de remarque que ce discours ne contient pas un seul mot qui
sente la rudesse. Saguova était véritablement affable. On en voit un
exemple dans une entrevue avec le colonel Snelling. Cet officier partant
pour Governor's Island, il vint lui dire adieu, et ajouta: «J'apprends
que notre Grand-Père t'envoie dans une île qui porte le nom de Sachem;
j'espère que tu deviendras aussi un Sachem. On dit que les blancs sont
glorieux du grand nombre de leurs enfans; que le Grand-Esprit t'en donne
mille.»
Son opposition aux empiètemens des Etats-Unis le firent disgracier en
1827; mais il se releva par son éloquence, et il ne fut pas dit que
Saguova vécût dans l'oubli de sa nation.
Il visita les villes de l'Atlantique[140] en 1829, et, au milieu de la
sensation qu'il y fit, il soutint la dignité de son rang et de sa
renommée. Washington l'avait voulu voir, et lui avait fait présent d'une
médaille d'or qu'il porta toujours depuis. Ce fut dans sa dernière
visite aux Etats-Unis, qu'il vit le Général Lafayette à Buffalo. Les
deux héros s'étaient connus à Stanwix, en 1784. Il faut convenir que le
patriote français se montra spirituel et poli comme ceux de sa nation.
«Où est le jeune Chef, dit le général, qui s'opposa avec tant
d'éloquence à ce que l'on enterrât la hache de guerre?» C'est Saguova,
répondit froidement le Sachem, qui avait alors ravagé les frontières de
la Nouvelle-Iork, du New-Jersey, de la Pensylvanie et de la Virginie. Le
général français n'avait pas beaucoup vieilli. Saguova le remarqua, et
lui dit: «Le temps a fait de moi un vieillard, mais toi, le Grand-Esprit
t'a laissé tes grands cheveux.» Lafayette eut la bonne fortune de se
rappeler quelques mots Iroquois, qu'il répéta avec une complaisance qui
grandit beaucoup l'idée avantageuse que le Sachem avait déjà conçue de
lui.
[Note 140: Red-Jacket. This celebrated Indian Chief, who has recently
attracted so much attention at New-Iork and the Southern Cities, has
arrived in this City, and has accepted an invitation of the
Superintendent to visit the New-England Museum, this evening, March 21,
in his full Indian costume, attended by Captain Johnson his interpreter,
by whom those who wish it can be introduced to him.]
Saguova mourut le 19 janvier, 1830, et fut enterré le 21, près de
Buffalo. Ses compatriotes regardèrent avec indifférence les cérémonies
que firent les Américains, et lorsqu'elles furent terminées, plusieurs
orateurs parlèrent successivement et rappelèrent ses exploits et ses
grandes qualités. Ils n'oublièrent pas son appel prophétique: «Quel est
celui qui me succédera au milieu de mon peuple.» Ils pleurèrent une
gloire déjà passée, et entrevirent la ruine de leur nation. La mort de
Saguova rappelle celle d'Alexandre.
Un Américain bel esprit, mais singulier dans ses idées, a dit: «L'ouest
ne doit pas peu aux conseils d'un sauvage qui, pour le génie,
l'héroïsme, la vertu, et tout ce qui peut faire resplendir un diadême,
laisse loin derrière lui non seulement George IV et Louis le Désiré,
mais l'empereur de Germanie et le czar de Moscovie.» Il est vrai que
bien des modernes qui ont voulu républicaniser ont eu l'esprit
curieusement tourné.
La licence entre mieux dans la poésie: peut-être même ne se fait elle
pas sentir dans les vers suivans:
Though no poet's magic
Could make Red-Jacket grace an English rhyme,
.............................................
Yet it is music in the language spoken
Of thine own land; and on her herald-roll,
As nobly fought for, and as proud a token
As Coeur-de-Lion of a warrior's soul
William Weir a laissé un magnifique portrait de Saguova, dans la
collection de James Ward, écuïer, ami distingé des beaux arts.