Des Sioux--Leur origine--Leur histoire primitive--Leurs moeurs comparées
avec celles des anciens peuples--Leurs grands hommes--Légende.
Je n'ai pu plutôt parler de ces peuples que l'on pourrait appeler, à
beaucoup d'égards lse Arabes de l'Amérique Septentrionale. Quelle fut
l'origine de cette famille remarquable?... M. Beltrami la croit venue du
Mexique, et j'incline vers ce sentiment; mais comme on dit qu'il ne faut
pas croire sans raison, j'analyserai ce qu'en dit l'Anacharsis italien.
Il parait, selon lui, que le pays qu'habitent aujourd'hui les Sioux
était autrefois la propriété des Chippeouais, et les Montagnes
Rocheuses, qui séparent ces contrées du Nouveau Mexique, étaient
appelées Montagnes Chippeouaises. Eskibugicoge, Sachem Chippeouais,
disait en 1823, à ce voyageur, qu'il y avait plus de trois mille lunes
que son peuple était en guerre avec les Sioux, et si l'on compte une
année par douze lunes, on remonte à peu près à la conquête du Mexique.
Les Sioux fuyant la cruauté des Espagnols, envahirent les terres des
Chippeouais qui, resserrés dans leurs foyers, jurèrent une haine
éternelle aux agresseurs. Cela supposé, donnons un aperçu de l'histoire
des Sioux après la conquête des terres qu'ils occupent aujourd'hui.
Les Sioux eurent leur Hélène comme les Grecs. Vers l'an 1650, selon
Balbi, Ozalapaïla, femme de Ouihanoappa, fut enlevée par Ohatampa, qui
tua le mari, et les deux fils, qui venaient la redemander. La guerre
s'alluma entre ces deux familles, les plus puissantes de la nation. Les
parens, les amis, les partisans des deux côtés prirent fait et cause:
une guerre civile divisa la nation en deux peuples distincts, les
Assiniboins, d'Achiniboina, faction du Paris Sioux, et les Dacotahs ou
Sioux proprement dits, de Siovaé, faction de Ouihanoappa.
Les Français connurent très peu les Sioux. Cependant, un de leurs Chefs
fut envoyé comme ambassadeur au Comte de Frontenac. Il l'approcha d'un
air fort triste, lui appuya les deux mains sur les genoux[137] et lui
dit les larmes aux yeux: «Toutes les autres nations ont leur père; la
mienne seule est abandonnée dans les bois, comme un enfant exposé aux
serpens et aux tigres.» Je n'imagine pas comment le grand homme négligea
cette alliance, si ce n'est que rarement les hommes pourvoient à tout.
[Note 137: On voit dans Homère, Minerve supplier Jupiter dans cette
posture, et encore Priam, quand il redemande à Achille le corps
d'Hector.]
Ces peuples ne reconnaissent qu'un Dieu, Tangoouacoun, infini en sagesse
et en puissance. Tout le reste est un problème.
Ils parlent la langue Narcotah, une des quatre langues mères, et, dit
Beltrami, elle est une nouvelle preuve de leur origine mexicaine.
Je regrette de dire que les Sioux sont parmi les quelques peuplades qui
ont oublié la nature, envers le beau sexe. Voici comment se font leurs
mariages. Un sauvage éprouve-t-il de l'amour pour une jeune fille, il la
demande à son père. Elle vient frapper à sa porte, et, s'annonçant par
son nom, elle demande si son fiancé est présent; on ouvre, et ses amis
la présente à l'épouse, qui est debout au milieu de la loge. Il lui fait
ses complimens, et s'assied avec elle sur une natte. Les Romains
fesaient asseoir la fiancée sur la toison d'une brebis, pour l'avertir
que c'est à elle de couvrir son mari. Chez les Sioux, l'époux présente à
son épouse une botte de foin, pour lui signifier qu'elle ne soit se
mêler que de porter son fardeau comme une bête de somme. Cette botte est
dit-on entremêlée d'herbes d'une odeur si délicate, et arrangée avec
tant d'art, qu'elle éclipse le talent des fleuristes.
La femme malheureuse chez ce peuple enfante des héros. A quinze ans le
jeune Sioux devient un guerrier; il lui tarde de se montrer, il brule
d'impatience de tremper ses mains dans le sang ennemi. La danse de la
guerre anime son jeune courage.
Si la femme est esclave, la passion de l'amour n'est pas moins forte. Un
rocher qui se projette sur les eaux du lac Pepin, rappelle celui de
Leucade. La muse Mitilène s'y précipita de dépit: Oholaïtha, plus belle
qu'heureuse, trancha le cours de sa vie, séparée de son Anikigi, jeune
et beau guerrier Chippeouais.
On déclare la guerre en jettant un tomahack sur les terres de l'ennemi,
comme autrefois le _Fecialis_ des Romains jetait une javeline. Achille
immolait des jeunes Troyens à Patrole: les Sioux et les Mexicains
sacrifiaient leurs ennemis à leurs guerriers tués dans les combats.
Après le guerre, la chasse exerce l'enfance, la jeunesse et l'âge viril.
Avant que de partir, on se purifie devant le dieu de la nation. J'ai
cité plus haut quelques chasses célèbres. Ce goût du sauvage pour la
chasse rappelle les premiers hommes: les peuples primitifs étaient
chasseurs. Ce qu'il y a de plus remarquable chez nos Sioux, c'est que
l'on découvre au milieu d'une superbe et vaste prairie, un grand block
de granit, figure de Tangoouacoun, à qui tous les chasseurs viennent
fair la révérence. Il est peint comme on représentait le soleil avant
_Maria_, avec un nez, des yeux et une bouche.
On voit également dans l'antiquité la musique naissante des Sioux. Les
Grecs primitifs avaient comme eux une espèce de castagnettes faites d'os
ou de coquilles. Comme eux les Romains marquaient la cadence avec des
sonnettes qu'ils attachaient à leur pieds. Les Sioux ont le tambour de
basque, et le _mamuductor_ dans celui qui conduit la danse. La simphonie
chez les Grecs comme chez eux était formée de l'union de la voix et des
instrumens. La musique de nos peuplades, bien que monotone, a quelque
chose d'animé et de touchant. Mars préside plutôt à ces fêtes que
Terpsichore, ignorée des sauvages. Ils y paraissent en armes, et la tête
ornée de plumes de Kilio[138], apanage exclusif des preux guerriers. Cet
oiseau est si rare que celui qui en tue un, reçoit les complimens de tut
le camp, et acquiert le droit de porter une de ses plumes. Il en ajoute
une autre autant de fois qu'il tue un guerrier dans les combats. Ce
panache ne releva pas peu ces preux des forêts, avec leur manteau qu'ils
adaptent à leur corps avec cette grâce qu'avaient les Romains sous leur
_Pallium_. Leurs mocassins ressemblent aux _cothurni_: ils ajoutent en
hiver une espèce de guêtres sur les genoux; comme les Cimbres au temps
de Marius.
[Note 138: Je ne trouve rien sur cet oiseau dans les additions de
Chneider et de Lefebvre de Villebrune aux mémoires philosophiques et
physiques de Dom Ulloa.]
Leurs armes offensives sont l'arc et les flèches, la pique, la hache et
la massue, comme les soldats de Tamerlan. Ils ont aussi adopté le fusil.
Le bouclier est leur seule arme défensive. Ils le peignent de même que
les anciens, quoique moins magnifiquement que celui d'Achille, qui était
au reste l'ouvrage des dieux!
Si je viens à parler des illustres de la nation, M. Beltrami parle de
Tantangamani, père de l'infortunée Oholaïtha. Il retrouve dans
Ouamenitonka la fameuse statue d'Aristide dans le Museum de Naples, et
celle de Caton dans Cetamvacomani; mais quelqu'intérêt que puisse leur
prêter l'érudit italien, je ne trouve rien de si romanesque que
l'histoire d'Alleouemi et de Ouabisciuova.
Alleouemi descendait des anciens Chefs. Il vint aux Etats dans sa
jeunesse, et fréquenta l'Université de Washington, où son nom devint en
grande célébrité parmi les élèves. A dix-sept ans il épousa, malgré les
efforts de quelques amoureux éconduits, Miss Grighton, fille d'un riche
négociant de la capitale, et reprit avec elle le chemin de sa tribu.
Ouabisciuova, le Lion des Dacotahs, les guérissait en Dictateur; mais le
jeune Chef fit valoir la noblesse de sa naissance, et supplanta ce
rival. Il conserva, par sa sagesse et sa fermeté, le territoire que le
Congrès convoitait depuis longtems, et, confiant dans son influence, il
songea à devenir le législateur des Dacotahs. Ses vues élevées et son
génie alarmèrent le gouvernement, et le major Sherbury, gouverneur du
fort St. Charles, eut ordre d'exciter contre lui son redoutable
adversaire. Il députa en même temps vers Alleouemi le capitaine Smith,
pour lui offrir un commandement dans l'armée de l'Union. «Nos voisins
des villes, répondit le jeune Chef, regrettent qu'il y ait au fond de la
prairie un peuple qui s'oppose à leurs continuels envahissemens. Ils
veulent enlever aux Sioux leur Chef, leur protecteur, leur ami; celui
que fait tous ses efforts pour leur conserver le pays stérique que nous
ont laissé nos pères. Ils m'envoient une ancienne connaissance des
salons de Washington, pour m'éblouir et me faire déserter la cause de
mon peuple. Eh! qui vous a dit que je pourrais renier mon pays et mes
ancêtres? Les peuplades que vous dédaignez si fort ne seraient elles
civilisées que par la conquête; et pourquoi un Dacotah, après avoir
puisé chez vous cette instruction dont vous êtes si fiers, ne
chercherait-il pas à adoucir leurs moeurs, tout en défendant leurs sol?
Vous avez encouragé mon rival: les citadins ne devaient pas pas manquer
de faire jouer la trahison, tout en usant de belles promesses.»
Cependant Ouabisciuova, peu soucieux des séduisans discours des
Américains, attaqua la barque qui avait amené le capitaine Smith, et
Williams, touriste anglais. Quatre soldats furent tués et l'équipage
garrotté. L'héroïque Alleouemi se dévoua pour ceux qui cherchaient la
ruine de son peuple. Il entra dans le conseil des Dacotahs et, tout en
protestant de sa haine contre les Américains, il essaya de faire
entendre qu'il fallait prendre quelque chose de leur tactique et de
leurs moeurs, pour leur résister plus efficacement. Mais entraîné
bientôt par ses pensées, sa haute intelligence ne put se contenir dans
les bornes étroites de l'esprit de ses compatriotes. Dans cet élan
patriotique, il oublia, ce jeune Chef, que l'astre du jour ne répand que
par degrés ses rayons sur la terre. Il condamna les usages de ses
ancêtres, et leurs petits neveux le vouèrent à l'exil. Alleouemi partit
de nuit, après avoir délivré les auteurs du drame qui va se déployer. A
peine fuyaient-ils que des cris affreux se firent entendre dans les
bois, des guerriers parurent sur le rivage, et des flèches volèrent,
sifflant à la surface de l'eau. Le jeune héros regarda quelques instans
la fureur impuissante des Sioux, puis il laissa tomber sa belle tête sur
sa poitrine, en murmurant ces paroles, écho du trouble de son coeur: «Je
suis donc l'ennemi de mon peuple?» Pour aggraver le malheur de sa
situation, Miss Brighton périt de lassitude près de l'endroit où la
rivière Plate se jette dans le Missouri. Le lendemain, une lugubre et
solennelle cérémonie s'accomplissait sur la cime de la montagne qui
sépare les deux territoires. Les étrangers s'éloignèrent pour ne pas
troubler les muets adieux de cet homme énergique, qui s'agenouilla sur
le sol, et demeura absorbé dans sa douleur. Il se leva, et ses
compagnons le virent monter sur un rocher qui dominait toute la plaine,
et d'où il fit entendre un cri perçant que les Sioux prirent pour une
insulte. Alleouemi leur fit signe de l'attendre, et des hurlemens
prolongés témoignèrent qu'ils l'avaient compris. En vain Smith et
Williams voulurent le retenir: il jeta un dernier regard sur la tombe de
sa compagne, salua tout le monde avec grâce, et descendit la montagne.
Il est perdu, s'écria Smith, et tous les Américains se précipitèrent
vers le rocher. Alleouemi venait de sortir du bois, et s'avançait d'un
pas grave et fier. On vit un instant d'hésitation parmi les Sioux. Ils
semblaient intimidés par la contenance impérieuse du jeune Chef,
lorsque, du sein d'un massif de feuillage, s'élança un jet de feu et de
fumée, et une légère commotion se fit entendre dans la plaine. Alleouemi
tomba, et Ouabisciuova, qui l'avait frappé, sortit de sa retraite en
brandissant sa carabine: il enleva la chevelure à son rival, et s'en fit
un trophée.
Alleouemi avait une taille imposante, et un maintien majestueux. Son
corps robuste était modelé dans les plus admirable proportions de la
stature. Son visage, quoiqu'il fût de la couleur cuivrée des indigènes,
avait cette beauté mâle et fière qui résulte de l'harmonie des lignes,
en même temps que de la pensée qui s'y reflète. Tout en lui était noble,
et plein d'une grâce naturelle. Williams dit de lui: «J'ai trouvé dans
le nouveau monde un homme qui réunissait l'instinct merveilleux, les
sens parfaits du sauvage, à l'instruction et à l'intelligence de l'homme
civilisé; la plus large, la plus belle expression de l'humanité.»
Le sol des Dacotahs n'était pas encore prêt pour notre civilisation; il
vit renaître l'empire d'un véritable héros sauvage, de Ouabisciuova que,
enveloppé dans sa large peau d'ours, cent chevelures suspendues à ses
jambes, et agitant son tomahack orné de cercles d'argent semblait plus
fait pour commander aux Sioux.