ARGUMENT

Des Esquimaux--Keraboa--Sackheuse.

Les Esquimaux sont sans contredit une des plus intéressantes familles

aborigènes; mais malheureusement aussi, une de celles sur lesquelles on

possède moins de renseignemens. Elle n'a pu me fournir qu'un court

chapitre.

Les «Beautés de l'Histoire d'Amérique» font mention d'un jeune Esquimaux

du nom de Keraboa. En 1796, y est-il dit, un gentilhomme français

(canadien)... pénétra dans le Labrador, et dans ces régions incultes

arrosées par la baie à laquelle le pilote Hudson donna son nom. Il

visita les huttes de quelques cantons peuplés d'Esquimaux, demeura

quelques jours au milieu d'eux, et s'en fit aimer par sa douceur et sa

complaisance. Il fit à ces sauvages une telle peinture du bonheur que

l'on goûte chez les peuples civilisés qu'il parvint à émouvoir

l'imagination froide d'un jeune homme. Keraboa abandonna sa hutte, ses

filets, sont canot d'écorce, et la Keralite qui partageait ses travaux,

et suivit l'étranger à Québec.

A la vue d'une Cité régulièrement bâtie, de grands édifices, et de tous

les prodiges de l'art européen, l'enfant de la nature est d'abord frappé

d'étonnement et d'admiration. Le luxe des maisons et de la table, une

foule d'objets dont il ne soupçonnait pas même l'existence, ravissent

son esprit, et entretiennent sa surprise. Mais bientôt il s'accoutume:

la vie molle des riches, l'esclavage des pauvres, cette bassesse et

cette corruption de tous, maintenant frappent ses regards. Il redemande

ses rivières poissonneuses, ses monts glacés, l'indépendance de sa vie

errante. Il court, il s'agite, il gravit les montagnes les plus

escarpées: là, durant tout le jour, ses regards cherchent le pays où il

a laissé ses frères, la compagne qu'il ne reverra plus, ses lacs son

océan, sur lesquels il s'élançait dans un frêle canot, malgré les

tempêtes. La nuit, il va s'étendre tristement au bord d'une rivière

glacée, qui lui offre du moins une image de la patrie. Il verse d'amères

larmes; ses plaintes et ses soupirs troublent le silence des ténèbres,

et le sommeil fuit loin de ses yeux creusés par la douleur. Enfin il

devient la victime du désespoir; une funeste langueur dessèche ses

viscères, et va tarir dans son coeur les sources de la vie. Sa poitrine

ne peut être arrosée des larmes de ceux qu'il a laissés, ni le sol natal

recevoir ses os. Keraboa meurt sans songer à cette dernière consolation;

mais la cruelle pensée qu'il va s'endormir sous in ciel étranger

empoisonne ses derniers soupirs!

Sackheuse, autre Esquimaux célèbre, peut embarrasser les chercheurs qui

voudraient philosopher sur les causes qu rendirent si déplorable le sort

de Keraboa. Né en 1797, Sackheuse fut trouvé par les Anglais dans les

régions polaires, et conduit à Leith, en 1816. Il retourna dans son pays

en 1817, sur le vaisseau qui l'avait pris; mais voyant qu'une soeur, sa

seule parente, venait de mourir, il dit adieu à sa patrie, et retourna à

Leith, d'où il se rendit à Edimbourg, chez Nasmith, artiste éminent, qui

découvrit en lui de grandes dispositions pour le dessin, et l'instruisit

dans cet art. L'amirauté anglaise attacha de l'importance à l'avoir pour

interprète dans les nouvelles expéditions scientifiques qu'elle

projettait: elle tenta de lui donner une éducation libérale. Il la

poursuivit et la perfectionna avec une ardeur et une capacité

étonnantes. Engagé dans la première expédition du capitaine Ross aux

régions arctiques, en 1818, il rendit de signalés services par son

courage, et son adresse à traiter avec les natifs. De retour à Londres,

et fatigué de la sensation qu'il y fesait, il fut envoyé à Edimbourg

avec un officier de l'expédition. Il y fut surpris au milieu de l'étude,

par une inflammation qui l'emporta le 14 février, 1819, malgré les

efforts des premiers médecins de la capitale.

Sackheuse, dit M. E. Bellechambers, dans son Dictionnaire Historique, se

distingua par son courage et une intelligence qui jettent un grand

lustre sur sa race, en apparence si inculte et si rude.[136]. Ses

manières étaient simples, et son naturel obligeant et fort tendre. Il

aimait la société, et comme il intéressait beaucoup par sa candeur,

jointe à une science acquise, il jouissait d'un cercle étendu et choisi.

Il avait cinq pieds et hui pouces, et possédait une grande force

musculaire. Il était très bien proportionné, et d'une fort belle

contenance. On ne dit pas qu'il se soit marié en Angleterre, et il est

bien probable que non, puisqu'il n'avait encore que vingt-trois ans

quand il mourut.

[Note 136: Le fait de Sackheuse, de Siquayam, de Kussick et de plusieurs

autres ne prouve-t-il pas que l'on dot prendre pour du pédentisme ce

passage d'un philosophe moderne: «Il est prouvé par un examen anatomique

que le cerveau des Caraïbes, des Esquimaux... a moins d'ampleur que le

nôtre dans la partie frontale de ses hémisphères, et par conséquent

moins d'aptitude aux connaissances d'acquisition, faute d'un espace où

elles puissent être élaborées. L'opération, en quelque sorte, digestive

de la sensation s'y fesant mal, ou pas du tout, les organes des

relations extérieures dirigeant en vain vers ce centre le produit de

leurs recherches; leurs divers rapports s'y combinent peu. La masse de

l'encéphale finit ainsi par perdre sa prépondérance, bien caractérisée

dans l'homme sur le plexus solaire et sur le grand sympathique. Le reste

du système nerveux la domine par le calibre de ses vaisseaux agrandis;

d'où il arrive que les déterminations instinctuelles acquièrent un

surcroit de forces et même d'intelligence apparente, ce qui rabaisse

l'être vers l'animalité, tandis que celles du raisonnement

s'appauvrissent dans la proportion opposée...» Fût-il fondé, il ne

devrait pas attaquer les races primitives de ce continent. Le sauvage de

cette partie est de fait l'être le mieux conformé par la nature, de

laquelle il semble n'être point sorti. Son intelligence me paraît

au-dessus de la nôtre, hors en ce à quoi la nature n'a pas permis

qu'elle fût appliquée: il suffit de se rappeler le mot de Locke sur

Opechancana, roi de Virginie.]

Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848) · 第 90 / 110 题