Des Miamis--Tetinchoua, leur premier Chef connu--Mechecunaqua--Il se
ligue contre les Américains--Ses victoires--Sa défaite et sa
disgrâce--Sa mort--Son caractère.
Les Miamis étaient autrefois une nation puissante. Perrot, envoyé du
marquis de Courcelles les avait trouvés répandus sur les bords du Lac
Michigan. Leur chef, Tetinchoua, était le plus puissant et le plus
despotique du Canada, dit Charlevoix. Il ne marchait jamais sans être
accompagné d'une garde de quarante guerriers, qui veillaient aussi
autour de sa cabane. Il communiquait rarement avec ses sujets, et se
contentait de leur faire intimer ses ordres. Quand il sut que le général
des Français lui envoyait un ambassadeur, il voulut le recevoir en
guerrier, et envoya un détachement à sa rencontre. Ses guerriers, la
tête ornée de plumes, s'avancèrent en ordre de bataille, et les
Pouteouatamis, qui escortaient Perrot, les reçurent de la même manière.
Les deux troupes étant en présence, s'arrêtèrent pour prendre haleine,
puis, tout-à-coup, les Miamis se recourbant en arc, les Pouteouatamis se
trouvèrent enveloppés, et ce fut le signal d'un combat simulé. Les
Miamis firent une décharge de leurs fusils, et les Pouteouatamis leur
répondirent, après quoi on se mêla le casse-tête à la main, et l'on se
battit longtems. Tetinchoua ayant fait cesser cette parade, donna à
Perrot une garde d'honneur, et fit alliance avec les Français. Les
Miamis ne fournissent plus rien à l'histoire jusques au temps de
Mechecunaqua.
Ce personnage, un des plus extraordinaires qui aient paru sur ce
continent, était fils d'un Chef Miami et d'une Mohicane ordinaire. Il
était ainsi plébéïen selon le code sauvage, et semblait condamné à
l'oubli; mais les qualités qui en fesaient un enfant remarquable,
l'élevèrent très jeune au rang de Chef. Ses premiers exploits furent
ceux d'un héros. Par la paix de 1783, l'Angleterre conservait plusieurs
postes qui pouvaient devenir un point de ralliement pour les tribus. Les
Américains purent pacifier les Cris, mais rien ne pouvait adoucir les
Miamis et les peuplades de l'Ouabache. Les Hurons, les Delawares, les
Pouteouatamis, les Outaouais, les Shaouanis et les Chippeouais
déclarèrent la guerre, et les Miamis vinrent former au milieu de cette
puissante ligue une espèce de bataillon sacré, sous la conduite de notre
héros, qui était comme l'âme de ce grand mouvement. Il partit avec ses
guerriers, et Buckonghahelas le suivit. Le 13 Septembre, 1791, tout
espoir de pacification ayant disparu, le général Harmer, par ordre du
gouvernement fédéral, partit de Fort Washington avec trois cent vingt
réguliers et mille deux cents miliciens. Ceux du Kentucky, sous le
colonel Hardin, formaient l'avant garde forte de six cents hommes. Ces
troupes attaquèrent bravement, mais tous les réguliers de cette division
ayant été tués à l'exception de huit, la milice prit la fuite. Malgré ce
honteux échec, Harmer détruisit le principal fort des sauvages, qui
avait été abandonné, et revint à Washington sans être molesté, mais tout
abattu. Il laissa la frontière sans aucune défense, et la campagne se
termina par des dévastations. On n'avait pas encore rappellé ce Chef
incapable; il voulut livrer un nouveau combat, et s'avança jusqu'à
Chilicothe. Le colonel Hardin attaqua avec furie: Mechecunaqua harangua
ses guerriers qui combattirent à la vue de leurs villages en flammes et
de leurs morts sans sépulture. Les levées prirent encore la fuite:
cinquante soldats et cent volontaires plus aguéris vendirent chèrement
leur vie, et les sauvages furent si maltraités, qu'ils ne purent
poursuivre l'armée battue. Les armes des Etats-Unis n'étaient pas moins
déshonorées, et une armée de deux mille hommes, fournie de canon,
n'avait pu se mesurer avec quelques centaines de naturels, conduits il
est vrai, par deux héros. Les Etats détachèrent, pour soulager les
troupes d'Harmer, deux détachemens sous les généraux Scott et Wilkinson.
Le dernier n'eut aucun succès, et Scott n'en eut que de tardifs. Le
général St. Clair, ayant été nommé pour commander en chef, arriva à
quinze milles des ennemis. Il rangea alors son armée, sa droite protégée
par des abattis, et sa gauche par des piquets de cavalerie. Les
Kentuckiens, un peu plus accoutumés à l'ennemi, étaient encore en avant.
Mechecunaqua, et son émule Buckonghahelas, prévenus par leurs éclaireurs
montraient une force de mille à mille deux cents guerriers, et
observaient tous les mouvemens des Américains. On fit un feu partiel
durant tout le jour, et on le prolongea même jusque dans la nuit, tandis
que les sachems tenaient un conseil, où il marquèrent l'ordre et le rang
que devaient observer les diverses tribus, avec cette belle précision
que nous voyons au deuxième chant d'Homère. Les Hurons étaient à
l'ouest, suivis des Delawares sous leur invincible Chef; puis venaient
les Tsononthouans, les Shaouanis, les Outaouais, et la ligne était
terminée par les Chippeouais. Mechecunaqua, semblable à Agamemnon, ne
conduisait aucun corps, mais animait toutes ces phalanges. Le combat
commença avec acharnement et se soutint jusqu'à la nuit; mais alors le
feu des sauvages ayant cessé instantanément, on crut qu'ils se
retiraient à la faveur des ténèbres; toutefois la milice du Kentucky,
attaquée inopinément, ne tint pas plus qu'à l'ordinaire, et épouvanta
toute l'armée. Après trois heures, les troupes plièrent de toutes parts,
et les efforts des officiers furent inutiles. Les sauvages tiraient avec
avantage, cachés par les bois, et lorsque l'artillerie cessait de
tonner, ils se jettaient, le tomahack en mains sur les soldats,
s'emparaient de leurs tentes, en étaient chassés, et revenaient à la
charge. Le général St. Clair abandonna son camp avec douze pièces de
canon, et les miliciens jetèrent leurs armes pour fuir plus sûrement. Le
général C. Butler fut tué avec trente-huit officiers et cinq cent
quatre-vingt treize soldats, et l'on eut encore deux cent
soixante-quatre blessés, en sorte qu'aucune armée n'éprouva un pareil
désastre, même au temps de Philippe et d'Opechancana. Ce qui suit
caractérise bien les vainqueurs. Le lendemain, le général Scott, arrivé
trop tard pour prendre part au combat, les surprit dispersés et fêtant
leur triomphe par des chants et des danses. Il les balaya sans peine, et
recouvra neuf canons. Il compta cinq cents cadavres sur l'espace de
trois cent cinquante verges.
Mechecunaqua ouvrit le campagne en 1792, en s'avançant en personne sur
le territoire des Etats-Unis. Il défit le major Adair et lui prit son
bagage. Il congrès découragé[132] persuada les cinq Cantons iroquois
étrangers à la guerre, de se faire médiateurs pour la paix. On vit
reluire encore ce rayon de gloire sur cette célèbre république, que les
Etats-Unis ne dédaignèrent pas de prendre pour arbitre. Un armistice
sembla promettre un terme à une boucherie qui avait fait tant de
victimes, et l'année 1973 fut assez tranquille, mais les hostilités
recommencèrent l'année suivante. Mechecunaqua battit le major McMahon au
Fort Recovery: ce fut sa dernière victoire. La général Wayne était
destiné à renverser sa fortune. Eléve de Washington, il était plus que
tout autre fait pour conduire cette guerre, et les sauvages même le
mettaient à côté du héros Miami, et au-dessus de Buckonghahelas. Le
succès répondit à sa réputation. La difficulté des chemins le retint
jusqu'à l'été, mais alors il pénétra sur le Miami, et y construisit le
fort Defiance; puis il chercha l'ennemi avec ses propres force, qui
furent jointes par la brave division de Scott. Il avait cru pouvoir
arriver inaperçu, et pour cela, il avait suivi des routes inconnues;
mais il apprit que Mechecunaqua et son collègue, ainsi que le célère
Blue-Jacket, Chef des Shouanis, l'attendaient aux Rapides, sous le canon
d'un fort anglais. Un soldat nommé Miller fut envoyé pour proposer la
paix. Il trouva tous les Chefs en un groupe, et occupés à délibérer. Les
guerriers se ruèrent sur lui, mais les Sachems le protégèrent, et après
s'être consultés, ils demandèrent dix jours, durant lesquels Wayne ne
devait pas bouger du lieu où il était campé. Cet officier habile savait
que le que le temps est précieux. Il arriva aux Rapides le 18 août. Le
19, il alla reconnaître l'ennemi, et construisit à sa vue le fort
Deposite. Le 20, il rangea son armée en bataille, et marcha pour
combattre. Le major Price fut battu avec la garde avancée, mais le gros
des Américains força les vainqueurs à rentrer dans leur camp.
[Note 132: Quelques Sagamos tenant en échec, à la tête de leurs clans,
la république entière des Etats-Unis, excitèrent l'admiration
universelle. On se reporta vers l'époque où les Pictes et les Scots,
guidés par Fingal et son fils Morni, donnèrent tant d'occupation aux
empereurs romains, et obtinrent d'eux une paix glorieuse.]
Les sauvages moins nombreux de moitié étaient très avantageusement
postés à Presqu'île, ayant leur droite protégée par des abattis, et leur
gauche par un rocher. Ils étaient rangés sur trois lignes et occupaient
deux milles de terrain. Le général Wayne ordonna à Scott de faire un
circuit pour envelopper les ennemis, et se prépara à charger à la
bayonnette. Les sauvages cédèrent au nombre, et les victorieux ne
s'arrêtèrent que sous le canon du Fort Maumee, occupé par une garnison
britannique. Mechecunaqua ne voulait point livrer cette dernière
bataille. «Nos guerriers ont vaincu trois Grand-Chefs. Les dix-sept
feux[133] en ont un maintenant qui ne dort pas, et nos jeunes gens ont
été incapables de le surprendre.» Ainsi avait-il parlé mais
Bickonghahelas et Blue-Jacket prévalurent. Le traité dit de Grenville,
mit fin à la guerre le 3 août, 1795. Sept tribus envoyèrent des députés.
Lorsqu'ils furent réunis, un Chef se leva et, après avoir témoigné de
vifs regrets de ce que la paix avait été rompu, il proposa de déraciner
le grand chêne qui était devant eux, et d'enterre dessous la hache de
guerre.
[Note 133: Les Etats-Unis]
Un autre se leva à son tour et dit: que les arbres pouvant être
déracinés par les vents, il valait mieux enterrer la hache sous la haute
montagne qui était derrière lui.
«Quant à moi, reprit un troisième, je ne suis qu'un homme, et je n'ai
pas la force du Grand-Esprit, pour arracher les arbres des forêts, ni
pour déplacer les montagnes afin d'y enterrer la hache de guerre; mais
je propose de la jeter au milieu de ce grand lac, où aucun guerrier
n'ira la chercher.»
Les Etats-Unis après avoir fait de grandes pertes gagnèrent une grande
étendue de pays. Mechecunaqua avait conseillé la paix, mais il ne voulut
point consentir à cette cession. Il perdit toute son influence, et se
retira sur la Rivière Ed, où le Congrès, pour se l'attacher, lui bâtit
une très belle résidence. Il visita plusieurs fois Philadelphie et
Washington, et fut gratifié d'une forte pension. Il n'en fut pas plus
heureux. Accusé d'avoir oublié sa race, il devint d'une humeur chagrine.
Une opposition systématique aux vues du gouvernement le firent aussi
soupçonner des Américains, qui le supposaient d'intelligence avec
l'agent britannique, George McKay. Il fut mieux vu en 1803. Il refusa de
se trouver à un conseil sous prétexte que n'étant pas populaire, sa
présence serait plus nuisible qu'utile. Cette circonspection détrompa
ses compatriotes, qui le choisirent pour médiateur entre eux et le
général Harrison. Il s'opposa aux desseins de Tecumseh, et retint les
Miamis, mais un accès de goutte l'emporta le 14 juillet, 1812. Son corps
fut inhumé au Fort Wayne avec les honneurs de la guerre. On pense qu'il
avait alors soixante-cinq ans révolus, en sorte qu'il devait avoir
trente ans lors de la révolution, et quarante-quatre ans, quand il défit
le général St. Clair.
Il procura aux siens le bienfait de l'inoculation, lorsqu'il connut le
Dr. Waterhouse, le Jenner américain, et administra lui-même la vaccine
aux Miamis. Personne ne fit plus que lui, sur ce continent, pour abolir
les sacrifices humains, et, ce qui ne lui fait pas un moindre honneur,
il obtint de la législation du Kentucky une loi qui prohibait la vente
des liqueurs fortes. Celle de l'Ohio se montra bien au-dessous de ce
sauvage. Enfin Mechecunaqua, quoique né au milieu des forêts de
l'Amérique, sera rangé parmi les bienfaiteurs humains. Il consacra le
temps de la paix à l'étude des institutions européennes, et montra,
selon Gawson, un génie capable de tour embrasser. Passant au Fort
Washington, en 1797, lorsque le capitaine, depuis général Harrison, en
était gouverneur, il dit à cet officier qu'il avait vu bien des choses
ont il désirait avoir l'explication, mais que le capitaine Welles, son
interprète, étant presque aussi ignorant que lui, ne pouvait le
satisfaire. Il ajouta poliment qu'il craignait de fatiguer le gouverneur
par un trop grand nombre de questions, et voulut savoir seulement quels
étaient les pouvoirs respectifs du Président, des deux chambres du
Congrès, et des Secrétaires d'état. Il dit ensuite au capitaine qu'il
avait vu à Philadelphie un guerrier dont le sort l'intéressait
singulièrement. Ce guerrier n'était autre que le général Kosciusko. Ce
héros malheureux, apprenant que Mechecunaqua étant dans cette ville lui
demanda une entrevue. C'étaient deux célébrités un peu différentes;
cependant ils s'estimèrent en se voyant. Kosciusko donna à Mechecunaqua
une robe de loutre de mer de la valeur de trois cents piastres et une
belle paire de pistolets, et Mechecunaqua donna son plus riche calumet.
Le héros sauvage voulut savoir de Harrison, où Kosciusko avait reçu ses
nombreuses blessures. Ce commandant lui montrant sur une carte la
situation de la Pologne, fit voir les usurpations de la Russie et de la
Prusse. En entendant les détails, un peu exagérés de la bataille de
Raclawice, il brisa son calumet, et fit deux ou trois tours de la salle
en disant: que cette femme prenne garde à elle, car ce guerrier-là est
encore dangereux. Le capitaine Harrison avait fait mention des favoris
de Catherine, tels que Orloff et Potenkin: Mechecunaqua, redevenu plus
calme, lui observa que peut-être Kosciusko aurait pu conserver la
liberté de son pays s'il eût eu un plus beau visage, et qu'il eût fait
l'amour à l'impératrice.
Le Sachem possédait le talent des bons mots. Je n'en citerai qu'un
exemple. Le congrès voulant placer son portait dans le bureau de la
guerre, il posait chez le célèbre Stewart, en même temps qu'un
gentilhomme irlandais, et semblait préoccupé. L'hibernois prétendit que
c'était de dépit de ce qu'il ne pouvait lutter avec lui pour la fine
repartie. Tu te trompes, repartit Mechecunaqua, _je songeais é nous
faire peindre face à face, pour te confondre jusqu'à l'éternité._ Tel
était ce Sachem, le plus grand Chef entre Ponthiac et Tecumseh. Il sera
même bien au-dessus de ce dernier aux yeux de ceux qui ne mettent pas la
gloire exclusivement dans les armes, car quelques-uns se laisseront
aller à l'enthousiasme au récit des exploits de Gengis-Khan, qui ne
prendront pas le même intérêt aux actions de Cang-Hi, qui fut à la fois
un héros et un bienfaiteur de ses peuples: leur goût n'est point, ce me
semble, le plus délicat.