ARGUMENT.

Des Outaouais--Ponthiac, leur Chef--Ses premières armes--Entrevue avec

le major Rogers--Nianvana--Grands projets de Ponthiac--Prise de

Michillimakinac--Siége de Détroit--Bataille de Bloody-Bridge--Paix

générale--Retraite de Ponthiac--Anecdotes et Réflexions.

Les Outaouais n'ont pas encore paru avec éclat dans cette histoire. Le

grand Ponthiac va les tirer pour un moment de cette nullité, pour les

couvrir d'un lustre sans supérieur dans les annales aborigènes: le Nord

va s'étonner de leurs exploits.

Lorsque le commerce de la Nouvelle-France commença à prendre quelque

développement pour s'étendre jusques aux lacs, les Outaouais vivaient

dans leurs environs avec les Chippeouais et les Pouteouatamis, deux

peuples quel'on suppose avoir appartenu à la grande nation algonquine

qui, au temps de M. de Champlain, occupait la rive nord du St. Laurent,

entre Québec et le lac St. Pierre. La tradition orale fait venir les

trois tribus jusqu'au lac Huron, où elle se séparent. Les Outaouais,

agriculteurs, se fixèrent dans les environs de Michillimakinac: les deux

autres tribus poursuivirent leur marche.

Les Français se firent des amis des Outaouais et des Chippeouais. Un

Chef de ces derniers disait naguère dans une ville des Etats-Unis:

«lorsque les Français parurent aux chûtes, ils vinrent nous voir, et

nous baiser. Ils nos appelaient leurs enfans, et nous trouvâmes en eux

des pères. Nous vivions comme des frères dans une même cabane.»

Ponthiac, Chef des Outaouais, avait contribué, en 1754, à la défaite du

général Braddock, sous le Grand Chef Makinac. Dans une autre occasion,

il avait secouru le Détroit. Ami sincère des Français, il ne put voir

d'un oeil tranquille la conquête de 1760, et commença dès lors à

déployer toute l'énergie de son caractère. Les lacs venaient d'être

livrés au général Amherst. Le major Rogers, qu'il envoya pour prendre

possession du pays des Outaouais, rencontra le Sachem sur le chemin du

Détroit. Ponthiac s'était fait précéder d'une députation de Chefs de

tribus de sa dépendance. Ces ambassadeurs représentèrent leur maître

comme le seul souverain du pays, et annoncèrent qu'il venait faire la

paix avec les Anglais. Il parut en effet. Après les saluts, il demanda

hardiment au major comment il avait ôsé entrer dans son pays, et quel

était le but de cet empiètement. Rogers, trop prudent pour s'émouvoir,

répondit qu'il venait en ami, pour chasser une nation qui avait été un

obstacle à l'amitié des guerriers Outaouais pour le Grand Roi George;

puis il offrit aux députés un présent de Ouampum. Ponthiac l'accepta en

disant: je resterai ici jusqu'à demain, et je ferai aussi un présent aux

Anglais. «C'était me dire, écrit Rogers, tu n'iras pas plus loin sans ma

permission.» A l'approche de la nuit, il demanda au major si ses jeunes

gens n'avaient pas besoin de se procurer des fruits que produisait son

pays, et il envoya ses guerriers à la recherche. Dans une seconde

entrevue, il lui présenta son calumet, et lui permit de traverser son

territoire. Il voulut même l'accompagner jusqu'au Détroit, et força à

rebrousser, une tribu qui venait couper le passage.

Les Outaouais avaient un autre Chef, Minavana, que le célèbre voyageur

Henry[122] rencontra dans l'île de La Cloche[123] sur le lac Huron, puis

à Michillimakinac. Ce lieutenant de Ponthiac, lui parla fort mal des

Anglais. C'était, dit Henry, un personnage d'une apparence fort

remarquable, de haute stature, à la contenance belle et fière. Il entra

dans son appartement suivi de soixante guerriers armés de pied en cap.

Quand ils eurent défilé un à un, ils s'assirent, et se mirent à fumer.

Minavana parla sur un ton fort haut, et effraya beaucoup notre voyageur,

mais il ajouta que les Anglais étaient indubitablement de braves

guerriers, puisqu'ils venaient ainsi au milieu de leurs ennemis, et qu

pour lui (M. Henry), il semblait être l'ami des guerriers rouges, et

nourrir de bonnes intentions; puis il lui donna une poignée de mains, et

sortit avec ses guerriers. M. Thatcher, frappé du caractère élevé de

Minavana, veut le confondre avec Ponthiac lui-même; mais c'est une

assertion improbable.

[Note 122: Travels and adventures in Canada between the years 1760 and

1766.]

[Note 123: Ainsi nommée d'un rocher fendu qui rend le son d'une cloche

lorsqu'on le frappe.]

Pour revenir à celui qui fait le principal sujet de ce chapitre, ce fut

vers ce temps qu'il conçut le vaste projet de réunir les tribus de

l'Ouest et du Sud-Ouest dans un irruption qui devait expulser les

Anglais et, croyait-il peut-être, ramener les Français dans son

voisinage. Le plan qu'il adopta suppose chez ce sauvage un génie

extraordinaire et un courage de première force. C'était une attaque

simultanée et soudaine contre tous les postes que les Anglais occupaient

autour des tribus, aux deux extrémités du lac Ontario, ou midi et à

l'occident de l'Erié, autour du Michigan, sur l'Ohio, l'Ouabache et

l'Illinois. On tenait sur cette immense étendue Frontenac, Pittsburg,

Buffalo, Niagara, Sandoske, le Détroit, Michillimakinac, etc. La plupart

de ces postes étaient des entrepôts de commerce plutôt que des

forteresses, mais ils étaient encore formidables contre les sauvages.

Ils commandaient les grandes avenue aux eaux du Nord et de l'Ouest.

Ponthiac, instruit qu'il était de la géographie de ces régions, comprit

que leur conquête lui ouvrirait tous les passages. Le drapeau

britannique devait être abattu au même instant dans tous les forts, et

pour procurer l'ensemble nécessaire, le Sachem ne se prépara qu'en

secret. Il ouvrit d'abord son plan aux Outaouais et le développa avec

toute l'éloquence sauvage. Il fit jouer les ressorts de l'ambition et de

la crainte, de l'espérance et de la cupidité, et rappella le souvenir

des Français. Des Outaouais, l'ardeur se communiqua aux autres

peuplades, qui se réunirent dans un grand conseil. Ponthiac y pénétra

dans tous les replis de leur caractère, et il les fixa toutes en

démêlant leurs intérêts divers, et en donnant son projet comme inspiré

par le grand-esprit à un Chef Lenni-Lenape. Chippeouais, Outagamis,

Yendats, Pouteouatamis, Sakis, Menomenes, Lenni-Lenapes, Missisagues,

Shaouanis, et Miamis marchèrent sus un même drapeau. L'alliance des

Iroquois acheva le chef-d'oeuvre de la politique sauvage, qui combina ce

gigantesque plan d'attaque, embrassant tout depuis Niagara jusques à la

rivière Potomac. L'oeuvre de la destruction commença en même temps sur

tous les points, et de onze postes, neuf succombèrent. Presqu'île céda

après deux jours. Le capitaine Ecuyer fut secouru à Pittsburg à la

veille d'être forcé: les sauvages se dédommagèrent de ce désappointement

en ouvrant une scène de dévastation dans toute l'étendue de la

Pensylvanie, de la Virginie et de la Nouvelle-Iork.

Ponthiac arriva en personne devant Michillimakinac. Cette place, située

entre les lacs Huron et Michigan, était le principal entrepôt entre les

régions hautes et basses. Quatre-vingt-dix hommes la défendaient avec

deux pièces de canon. Le Sachem envoya en avant Minavana, sous prétexte

de complimenter le commandant. Après que ce Chef eut débité sa harangue

et protesté de son amitié pour les Anglais, ses guerriers se mirent à

jouer de la balle, près de l'enceinte du fort. Elle fut plusieurs fois

jetée à dessein dans l'intérieur, et autant de fois les sauvages

entrèrent pour la reprendre[124]. Par ce moyen, ils se rendirent maîtres

d'une des portes, et Ponthiac arrivant avec toutes ses forces, força la

garnison de mettre bas les armes. Maître de Michillimakinac, il s'avança

aussitôt contre le Détroit. Le major Gladwin y commandait avec trois

cents hommes. Les sauvages passèrent la nuit à danser et à chanter. Le

lendemain Ponthiac fit demander une audience, et fut introduit avec un

détachement de ses guerriers. Ils devaient tomber sur les Anglais à un

signal convenu. La harangue du Sachem fut sévère; il s'anima de plus en

plus, et il allait donner l'attaque lorsque Galdwin cria aux armes. Les

officiers tirèrent leurs épées, et les canonniers furent à leurs pièces.

A cette vue, Ponthiac affecta de se voir trahi, et sortit. Le 10 de mai,

il commença un siége en formes, et logea ses guerriers dans les

faubourgs. Ils furent délogés le 11, à coups de canon. Cependant, le

major, inaccoutumé à la guerre des sauvages, craignait un assaut; il

voulait retraiter à Niagara, et n'en fut empêché que par les Canadiens.

Ponthiac, profitant se son ineptie, proposa une nouvelle entrevue qui

lui livra le capitaine Campbell et le lieutenant McDougall. Il eut un

nouveau sujet de triomphe dans la défaite de Sir B. Devers, et d'un gros

détachement. Le 30, une flottille parut à la vue de la place. La

garnison monta aussitôt sur les bastions, et l'on entendit en même temps

le cri de guerre des Outaouais. Ponthiac était allé se poster à la

Pointe Pelée. Trente bateaux chargés de troupes furent attaqués et pris.

Les guerriers remontèrent La rivière en triomphe, contraignant les

Anglais de ramer, et passèrent devant la place. La garnison fut plus

heureuse au mois de Juin. Un vaisseau de guerre ayant paru devant le

fort, Ponthiac arma ses canots, et crut le prendre l'abordage, mais le

capitaine, qui avait fait cacher les soldats à fond de cale, les rangea

aussitôt sur le pont, commanda une décharge générale, et jeta les

assaillans sur le carreau. Le Sachem n'abandonna pas encore l'espoir du

triomphe. Il fit faire des radeaux avec des débris de maisons, et les

chargea de matières combustibles en guise de brulots; mais ses guerriers

ne comprirent rien à cette nouvelle invention, qui n'eut pas d'effet, et

la place fut ravitaillée. Au mois de Juillet, un Chef Outaouais ayant

été tué, le capitaine Campbell fut massacré, pour consoler les parens du

défunt. Ponthiac eut la magnanimité de chercher l'assassin, qui s'enfuit

à Saginan. Le 22 du même mois, trois cents hommes arrivèrent au secours

de la place, et l'on résolut à attaquer les sauvages. Leur terrible Chef

nit en sûreté les femmes et les enfant, et fit deux embuscades. Il

laissa les Anglais s'avancer jusques au pont qui a retenu depuis le nom

de Bloody-bridge, mais la petite armée n'y fut pas plutôt arrivée,

qu'elle se vit accueillie par un feu bien nourri. Le commandant tomba

mort, et les troupes furent mises en désordre: elles se rallièrent, et

tous les postes furent enlevés à la bayonnette. Ponthiac les reprit

cependant, et les Anglais rentrèrent avec perte de cent dix hommes tués

ou blessés. Il ne se passa plus rien de remarquable jusqu'au 18 août.

Mais alors les Hurons et les Pouteouatamis ayant laissé le camp, et

Ponthiac ayant eu vent des préparatifs du général Bradstreet, qui était

arrivé à Niagara avec trois mille hommes, le siége fut levé, et les

sauvages se retirèrent en combattant avec le major Volkins. Le 3 avril,

1764, le Sault Ste. Marie fut témoin d'un congrès général des sauvages.

Vingt-deux nations, quelques-unes inconnues jusqu'alors, y envoyèrent

des députés, et firent la paix avec le Grand Roi, représenté par le

vieux général Johnson. Mais Ponthiac dédaigna de négocier, et retraita

jusqu'aux Illinois. Il fit encore quelques tentatives en 1765, à la tête

des Miamis et des Mascoutins, et mourut en 1767, assassiné par un

guerrier Peoria qui, dit-on, croyait faire sa cour aux Anglais, en les

délivrant d'un si formidable ennemi.

[Note 124: Homère nous décrit exactement au VIe livre de son Odyssée, ce

jeu dont s'amusait Nausica sur le bord de la mer, dans l'île de Corfou,

lorsqu'Ulysse sortit du buisson où il s'était caché après le naufrage.

La reine, dit-il, jeta la balle à une de ses femmes, qui la manqua: la

balle tomba dans les flots. Il nous rappelle encore ce jeu au VIIIe

livre; les joueurs étaient Alius et Laodamas.]

Ponthiac, en s'emparant du Détroit, voulait en faire le siége de sa

domination, qui aurait été redoutable aux nouveaux possesseurs du

Canada. «Il morcela sans cesse leur conquête, dit M. Beltrami, et ne put

oublier les Français.» Le gouvernement, dans la vue de se l'attacher,

lui avait fait une pension annuelle considérable, ce qui ne l'avait pas

empêché de manifester, en plusieurs occasions, un esprit de malveillance

et de haine contre ses anciens ennemis.

Nous n'avons encore vu qu'une partie de la grandeur de Ponthiac. Cet

incompréhensible sauvage chercha à mettre ses sujets en état de

manufacturer le drap et les étoffes Comme les Anglais, et offrit au

major Rogers une partie de son territoire, s'il voulait entretenir

quelques Outaouais dans les manufactures d'Angleterre. Il étudia la

tactique de nos troupes, et en raisonnait avec une sagacité peu

au-dessous de la science. Ce qui est plus étonnant encore, il établit

durant la guerre une sorte de banque à sa façon. Elle donnait des

billets de crédit, qui portaient l'image de ce qu'il voulait qu'on lui

donnât, et son sceau qui était la figure d'une loutre. Son autorité

parmi les siens était celle d'un Dictateur.

On cite à sa louange plusieurs beaux traits. En 1765, le lieutenant

Frazer étant allé aux Illinois avec un détachement de soldats, sous

couleur de visiter un établissement canadien, mais visiblement pour

l'observer, il le fit prisonnier avec sa troupe, et le relâcha

généreusement. Le major Rogers lui fait dire après sa retraite du

Détroit: «que pour lui il ne ferait la paix que lorsque'elle lui serait

utile ainsi qu'au grand roi.» Le même officier chargé de le regagner,

lui envoya de l'eau-de-vie. Quelques guerriers qui l'entouraient

frémirent à la vue de cette liqueur, qu'ils croyaient empoisonnée, et

voulurent le dissuader d'en boire: «non! leur dit Ponthiac, celui qui

recherche mon amitié, ne peut songer à m'ôter la vie;» et il prit la

boisson avec l'intrépidité d'Alexandre prenant la potion de Philippe.

Le R. P. Thébaud, maintenant Recteur du Collège de Frodham aux

Etats-Unis, écrivait en 1843: «la France n'a pas assez connu et apprécié

les efforts de ce grand homme. Je n'ai pu trouver son nom dans aucun

écrivain de notre nation: il était réservé aux Anglais et aux

Américains, ses ennemis, de lui rendre justice. Après la mort du marquis

de Montcalm, après les victoires de l'anglais Wolfe sous les murs de

Québec, et de l'américain Washington devant le Fort Duquesne, quand les

affaires des Français semblaient désespérées en Amérique, le Sachem

Outaouais forma le plan de surprendre à la fois par un coup de main onze

Postes militaires occupés par la Grande-Bretagne. Trois seulement,

Niagara Pittsburg et Détroit résistèrent. _Pontias_ assiégea Détroit, le

plus important de tous. Il sut, chose étonnante, retenir ses inconstans

compatriotes pendant une année entière sous ses murs[125]. En vain la

nouvelle de la paix de 1763 arriva en Amérique. Il continua le siége

jusqu'à l'abandonnement entier du Canada par la France. Alors, resté

seul sur le champ de bataille, à la tête de sa nation, n'ayant pas même

pour sa protection personnelle le plus petit article d'un traité conclu

à deux mille lieues de son pays, il s'enfuit à travers les bois comme un

Indien ordinaire, et se réfugia chez les Illinois, parce qu'ils étaient

les plus sincèrement attachés aux restes du parti français. Depuis il

succomba dans une querelle particulière avec un Peoria, et telle était

l'admiration de ces peuples pour ses talens et sa bravoure, que toutes

les autres tribus s'unirent comme dans une croisade contre ceux qui

l'avaient laissé périr. Les Peoria furent presqu'exterminés, et la

France, qui dédie des palais à toutes ses gloires, n'a pas élevé de

monument à _Pontias._

[Note 125: Le siége ne fut que de quatre mois.]

M. Balbi[126] appelle Ponthiac «le plus formidable sauvage que l'on

connaisse.» S'il fut venu plus tard, il eût été surnommé le Napoléon de

l'Ouest, comme l'on dit aujourd'hui de Tecumseh. Je termine par quelques

mots du biographe Thatcher: «Il est probable, dit-il, que son influence

et ses talens furent sans précédens dans l'histoire de sa race. C'est de

là que sa mémoire est encore chérie des peuples du Nord. L'histoire,

loin d'ajouter à l'idée qu'ils s'en forment, le réduit à nos yeux aux

justes proportions; mais la tradition le mesure avec les Hercules de la

Grèce.»

[Note 126: M. Balbi, auteur d'un Système de Géographie a évité la

plupart des erreurs reprochées aux européens qui se mêlent d'écrire sur

l'Amérique.]

Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848) · 第 78 / 110 题