ARGUMENT

Etat de la Confédération iroquoise--Alliance

anglaise--Talasson--Schinoniata--Les Cantons prennent part à l'invasion

du Canada.

L'illustre orateur Teganissoré estimait assez sa nation pour la croire

en état de tenir le balance entre les colonies françaises et anglaises;

mais les grandes entreprises que l'instinct de leur conservation fit

naître tout-à-coup au sein de ces dernières, prirent un immense

développement, et ce torrent emporta tout sur son passage. Les cantons

iroquois se virent entraînés. Leur constitution s'altéra sous

l'influence de ce changement, et l'on vit cette république formidable

diminuer d'importance en devenant moins indépendante. Sa population,

loin de décroître, s'était accrue en 1712, lorsque les Tuscaroras,

nation puissante de la Caroline, dépossédées par le sort de la guerre,

vinrent former un sixième canton. Mais l'influence du général Johnson

acheva un ouvrage depuis longtems commencé. Les Sachems avaient plus

fréquenté Albany que Québec: ils étaient plus à portée des Anglais qui

paraissaient leur tendre une main libérale. L'esprit conciliant des

Français, soutenu par le courage, les avait tenus en suspens, mais la

fortune ne parut pas plutôt fuir leur bannière, que les guerriers

n'eurent plus d'estime que pour Corlar. Sir William, établi dans leur

pays en qualité d'agent, leur fit accepter, sans qu'ils s'en doutassent,

une dépendance entière des Anglais. Les moeurs s'altérèrent par le

commerce avec les blancs. Ces peuples durent faire dès lors quelques

progrès vers la civilisation. Mais l'on ne vit plus cette suite non

interrompue de Chefs valeureux, dont Talasson sembla devoir fermer la

liste. Il fut, comme tant d'autres l'orgueil d'Onnondagué, et la terreur

des Outaouais. Ses successeurs ne parurent sur le champ de bataille que

comme des volontaires servant sous des capitaines étrangers. Tel un

descendant d'Uncas le Mohican, portant ce nom lui-même, se signala à la

bataille du lac George, et Hendrich, Grand-chef de guerre des

Mohacks[121], tomba devant Johnson comme un chevalier meurt aux pieds de

son roi.

[Note 121: Le général Johnson tenant conseil avec les Mohacks, ce Chef

lui dit: J'ai rêvé que tu me donnais un habit galonné, et il me semble

que c'est celui que tu portes maintenant. Eh bien! dit Sir William, il

est à toi; et il en revêtit le Sachem, qui partit enchanté. Le général

eut son tour. Je ne rêve pas ordinairement, dit-il à son homme, dans une

autre occasion; cependant, depuis que je t'ai vu, j'au un songe vraiment

singulier.--Quel est ton songe, dit le Mohack?--J'ai rêvé que tu me

donnais une chaîne de terreins sur la rivière, pour y bâtir une

maison.--Hendrich jetant sur lui un regard perçant: si dans la vérité de

ton âme, tu as fait ce songe, tu l'auras. Quant à moi, je ne rêverai

plus; je n'ai gagné qu'un beau vêtement, et toi, je t'abandonne un grand

lit, sur lequel ont souvent dormi mes ancêtres. Ce lit avait trois

lieues.]

Schinoniata, Sachem Onnondagué, aurait été plus célèbre à une autre

époque, lorsque l'indépendance de sa nation eut développé son énergie.

La révolution favorable aux Anglais, ne s'était point opérée sans

quelques efforts pour la prévenir de la part des Français. M. de

Vaudreuil voulant faire revivre à tout prix l'influence de sa nation,

fit prévenir ce Chef, en 1757, qu'il allait envoyer aux Iroquois un

Sachem qui leur parlerait d'affaires sur leurs nattes. Ce Sachem devait

être M. de Lévis, mais on eut besoin ailleurs de ce célèbre général, et

M. Rigaud de Vaudreuil partit à sa place avec neuf canots chargés de

présens. Schinoniata vint à sa rencontre avec vingt guerriers et le vit

près d'Oswego. On se salua de trois décharges de mousquetterie, l'on

dressa une tente, et nos deux grands hommes s'abouchèrent ensemble.

«Mon père, dit Schinoniata, nous regardons ce jour comme heureux puisque

nous te voyons; mais avons appris ton arrivée par ceux que tu nous as

envoyés. Ils nous ont dit que tu désirais que nous allassions au-devant

de toi: nous sommes venus.»

Il continua tenant un collier de rassades: «Tes envoyés nous ont dit que

tu demandais dans quel lieu nous voulions que tu nous parlasses. Nous ne

voyons pas de meilleur lieu qu'Onnondagué où tu nous parlera sur nos

nattes, car les fredoches ne sont point propres au conseil.»

M. de Vaudreuil répondit assez bonnement: «Mes frères, je vous remercie

de ce que vous êtes venus au-devant de moi. Mon dessein était toujours

d'aller à Onnondagué pour vous y porter la parole de mon père. Vous êtes

les maîtres du départ, et d'en fixer l'heure et le jour.»

Les Français auraient eu l'imprudence de s'engager dans le pays des

Iroquois, mais Schinoniata, revenant sur ses pas, dit à M. Rigaud: «Mon

père, tu vois que nous souhaiterions de te voir dans nos villages, mais

nous sommes trop près de Corlar; il est fort, et il nous a dit, qu'il

voulait sacrifier Ononthio. Tu pourrais être insulté. Nous allons

envoyer dire à Onnondagué que tu es ici, et que l'on vienne entendre la

parole de notre père.»

Enfin, le 6 août, on tint un grand conseil dans la tente du général. Les

présens étaient rangés sur le bord du rivage. Les Iroquois les

acceptèrent sans peine; ils firent force belles promesses, et M. de

Vaudreuil alla informer le marquis du succès apparent de sa mission.

Schinoniata ne devient pas plus mauvais ami de Sir William Johnson pour

avoir reçu des présens. Il le suivit dans son expédition contre Niagara,

et contribua à la défaite des Français. Un corps de mile guerriers

franchit les lacs avec le général Amherst, et fondit avec lui sur la

colonie. Les Mohacks virent tomber la jeune France avec les bandes

aguéries du général de Lévis, à Montréal.

Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848) · 第 75 / 110 题