Des Cherokis--Leurs rapports avec les Français--Ceux-ci les excitent
contre les Anglais--Parti de la guerre et parti de la pais--Occonostata;
Attakullakulla--Guerre sanglante--Défaite des Cherokis et retour de la
paix.--Anecdotes.
Les Cherokis, qui forment sans contredit la plus célèbre Confédération,
après celle des cinq Cantons Iroquois, ne paraissent sur la scène qu'en
1730. Alors, le sort des colonies de l'Angleterre et de la France
demande une décision, et les Français, plus faibles cherchent partout
des défenseurs: l'alliance de nombreuses tribus aait été tout le secret
de leur force.
Les Cherokis, campés dans l'Alabama et le Tenessee, vivaient en paix
avec les Anglais, mais un de leurs guerriers ayant été massacré par la
milice de Géorgie, soldatesque dont la cruauté et la barbarie commençait
à devenir proverbiale, la bonne harmonie cessa, et les Français reçurent
l'appui d'une diversion puissante. Ils trouvèrent un parti de guerre
accrédité, duquel Occonostata était l'âme. Occonostata, ou le Grand
Capitaine, avait mérité ce beau surnom par ses prouesses à la guerre.
Inaccessible à la crainte, il s'écriait: «Quelle est la nation devant
laquelle le Grand Capitaine tremblera?... il ne craint pas les nombreux
guerriers que le Grand Sachem George peut envoyer dans ces montagnes.»
Son éloquence mâle animait les jeunes gens, précipitait leurs aveugles
démarches. Le gouverneur de la Caroline du Sud crut devoir assembler
toutes ses forces à Congares, d'où il menaça tout le pays des Cherokis.
Occonostata n'était pas prêt à éclater. Il s'aventura avec trente
députés, et se rendit à Charleston, pour y négocier un accommodement
devenu impraticable. Le gouverneur, après avoir énuméré les griefs de la
colonie, dédaigna de l'écouter, et lui ordonna de suivre l'armée. Au
fort George, Occonostata fut confiné, avec ses compagnons, dans une
misérable hutte à peine assez grande pour contenir la moitié des
députés. Cependant, les milices se mécontentèrent faute de paye, et le
gouverneur, n'osant s'aventurer plus loin, s'en revenait lentement,
traînant Occonostata à sa suite, lorsqu'Attakullakulla, Chef du parti
pacifique, se dévoua pour délivrer son rival. Ce Sachem, l'homme le plus
éloquent de sa nation, qui avait traversé l'océan, avait une singulière
amitié pour les Européens. Il opinait toujours pour la paix, mais la
puissance de sa parole succombait devant la fougue du Grand Capitaine,
et sa destinée était d'être toujours le réparateur des fautes de sa
nation. Il eut une entrevue avec le commandant, et négocia avec tant
d'habileté qu'il obtint la liberté d'Occonostata et de Fiftoe et
Saloueh, Sachems de Keovi et d'Estatoï.
Cette marche infructueuse des Anglais avait coûté £25,000, et en pure
perte, car Occonostata ne devint pas plus pacifique, et douze colons
furent massacrés par ses partisans. Il paraît que Coytmore, commandant
du Fort George, avait provoqué ces hostilités. Le Grand Capitaine vint
l'assiéger, mais désespérant de pouvoir emporter la place, il fit une
embuscade dans un bois voisin, puis il envoya une femme prévenir le
gouverneur, qu'ayant quelque chose d'important à lui communiquer, il
désirait le voir sur le bord de la rivière. L'imprudent Coytmore
s'avança vers le rivage avec les lieutenans Bell et Forster. Occonostata
paraissant sur la rive opposée lui dit qu'il allait à Charleston, pour
solliciter la liberté des captifs, et qu'il désirait avoir pour
sauve-garde quelques Anglais de la garnison; et montrant une bride qu'il
tenait à la main, il feignit d'aller chercher un cheval dans la forêt,
mais à l'instant même, il donna le signal convenu, qui était de faire
tourner la bride autour de sa tête. Les sauvages se précipitant du bois,
massacrèrent le commandant et prirent les deux officiers. La garnison
exaspérée, fit périr tous les prisonniers, qui étaient dans le fort.
Occonostata venait d'allumer un vaste incendie, car il n'y eut pas de
famille qui ne perdît un proche dans ce massacre, et toute la nation
courut aux armes. Toutes les tribus descendirent de leurs montagnes,
semblables aux avalanches, qui absorbent tut ce qu'elles trouvent sur
leur passage. Elles décimèrent les habitans inoffensifs de la Caroline,
et ne virent mettre un frein à leurs fureurs, que par l'arrivée de sept
compagnies de réguliers, qui furent cantonnées sur la frontière. La
Caroline du Nord et la Virginie armèrent toutes leurs milices, et Sir
Jeffery Amherst, général en chef dans les colonies, fit de nouveau
partir douze compagnies pour le théâtre de la guerre. L'armée réunie
entra sur le territoire des Cherokis, et rasa sur son passage les deux
gros bourgs de Keovi et d'Estatoï. Les deux Sachems en avaient retiré
les guerriers, et retraitaient devant les soldats Anglais, suivant le
plan du Grand Capitaine, qui abandonna le blocus du Fort George pour
marcher à la défense de son pays. Il laissa les Anglais s'engager dans
des défilés dangereux. Ils s'avancèrent jusqu'à cinq milles d'Etchoï à
travers les rivières et les montagnes. Là était une vallée basse,
tellement couverte de buissons que les soldats pouvaient à peine s'y
battre un chemin. Un officier fut chargé d'ouvrir une route avec une
compagnie de sapeurs. Ils tombèrent dans une embuscade. Un feu bien
nourri d'armes à feu jeta sur le carreau le Chef anglais et plusieurs
soldats. Les grenadiers et l'infanterie légère s'avancèrent alors au pas
de charge, un feu régulier s'ouvrit sur toute l'étendue des deux lignes,
et les bois voisins retentirent du bruit du canon et de la
mousquetterie, que répétaient les collines. Après une heure de combat
les Cherokis cédèrent momentanément, et retraitèrent emportant leurs
morts. Les soldats bretons rêvèrent aux armées disciplinées qu'ils
avaient combattues en Europe, et leurs officiers contemplèrent avec
étonnement le choix judicieux que le Sachem avait su faire du terrein.
On avait perdu cent vingt hommes; il fallut retraiter aussitôt.
Occonostata suivit en vainqueur ces vieilles bandes formées par le duc
de Cumberland, il emporta le fort Loudon. Le capitaine Stuart capitula
avec vingt réguliers, à la condition d'être conduit à Fort George. Il en
sortit presqu'aussitôt, pensant reprendre son poste, mais il fut
contraint de se rendre à discrétion après avoir perdu trente hommes.
Attakullakulla ne prit aucune part à cette seconde campagne. Il voulut
jouer le rôle de pacificateur; mais la gloire de son rival animait les
jeunes guerriers à poursuivre la guerre. Il eut cependant l'influence de
se faire livrer le Capitaine Stuart, et le logea dans sa cabane.
Occonostata, maître de tout le pays, était bien résolu à emporter Fort
George. Il se procura du canon, et ordonna au prisonnier d'en conduire
le service. Le malheureux capitaine ne voyant que l'alternative de
mourir ou de manquer à l'honneur, communiqua son trouble à son
libérateur, qui le prit par la main en disant: «Sois tranquille, mon
fils, le vieux guerrier est ton ami.» Attakullakulla annonça qu'il
partait pour la chasse, et voulut conduire avec lui son prisonnier. Il y
avait loin du point de départ à la frontière, et la plus grande
diligence était nécessaire pour éviter toute surprise. Ils marchèrent
neuf jours et neuf nuits à travers d'épaisses forêts, et sans autre
guide que les astres. Le dixième jour ils arrivèrent heureusement sur la
rive de la rivière Holstein, et rencontrèrent l'armée du colonel Bird.
Le vieux Sachem se sépara de son prisonnier, et se renfonça dans la
forêt aussi composément que s'il eût fait une action ordinaire.
Pour revenir aux évènemens de la guerre, les colonies firent de nouveaux
efforts, et levèrent un régiment colonial; des troupes arrivèrent du
Nord, les Chickasas et les Catawbas s'armèrent contre leurs semblable,
et trois mille hommes marchèrent contre les Cherokis. M. de Latinac se
trouvait à Etchoï. Au grand conseil de la nation, brandissant La hache
de guerre, il s'était écrié: «Qui est-ce qui lèvera le tomahack pour
venger Ononthio?» Et le Sachem d'Estatoï, Saloueh, leva le sien, et
chanta la guerre. Occonostata rencontra les troupes coloniales dans le
même endroit où il les avait repoussée l'année précédente. Une colline
appuyait leur flanc. Les premiers Cherokis la montèrent sans défiance,
mais les Chickasas les ayant aperçus, les délogèrent, soutenus par les
premiers rangs de soldats. Occonostata s'opiniâtra, et reprit la
position malgré les efforts du colonel Grant: la bataille devint alors
générale. Les troupes se trouvaient dans une situation déplorable,
exténuées de fatigue et exposées à un orage furieux. Elles semblaient
être le jouet des Cherokis, qui, protégés par leurs forêts, se
dispersaient pour se rallier sans cesse. On les poussait sur un point,
ils revenaient sur un autre, et sans les sauvages alliés, il est
probable Que les vieux grenadiers anglais n'auraient pu vaincre les
fiers montagnards. Comme le colonel Grant était occupé à les poursuivre
du ôté de la rivière, le Grand Capitaine tomba sur les bagages et les
détruisit. On se battit depuis huit heures du matin jusqu'à onze. Les
sauvages retraitèrent alors emportant avec eux les corps de ceux qui
avaient été tués. La victoire fut cependant complette, et l'armée
employa un mois entier à ravager le pays. Un officier écrivait: «Le ciel
nous a favorisés, et nous avons achevé notre ouvrage. Tous les bourgs,
au nombre de quinze, ont été ruinés, mille quatre cents âcres de blé
détruits, et cinq mille[120] Cherokis poussés dans les montagnes.»
[Note 120: M. Thatcher. Ce serait plutôt cinquante mille.]
Occonostata dédaigna de demander grâce, mais Attakullakulla, redevenu
l'espoir de sa nation, vint trouver le colonel Grant, et lui tint ce
discours: «Vous vivez sur le rivage, et vous êtes dans la lumière; pour
nous, qui habitons la forêt, nous sommes dans les ténèbres. Cependant il
n'y aura plus d'obscurité, car Attakullakulla a toujours cherché le
bien, et quoiqu'il soit bien vieux, il vient encore voir ce qu'il y a à
faire pour son peuple affligé. Ce qui est est l'ouvrage du Grand Esprit.
Les Cherokis ne sont pas de la même couleur que les blancs, et ceux-ci
leur sont supérieurs, mais le même esprit est le père de tous; c'est
pourquoi le vieux Sachem espère que le passé sera enseveli dans l'oubli.
Le grand roi (George) lui a dit que les plaines et les forêts
appartiennent aux deux peuples, et comme ils vivent sur un même sol, il
faut qu'ils s'aiment comme une même nation.» M. Ramzay ajoute que la
paix fut conclue, et que les deux partis exprimèrent le désir qu'elle se
perpétuât aussi longtems que le soleil répandrait sa lumière sur la
terre, et tant que les fleuves rouleraient leurs eaux majestueuses.
Attakullakulla se rendit à Charleston, où le gouverneur le reçut avec
distinction, l'invita à sa table, et lui confia une copie du traité sous
le grand sceau de la Province.
M. Thatcher doute qu'Attakullakulla fut un des Chefs qui furent
présentés à George II, en 1730; mais le Sachem le dit indirectement dans
son discours au colonel Grant.
Je termine cet article par une entrevue qu'eut avec ce sauvage
intéressant Bertram, l'agréable auteur des voyages dans le Sud.
«Après avoir traversé cette branche considérable de la Tanase, dit en
substance le voyageur, j'observai un groupe de sept _Indiens_ descendant
les hauteurs qui avoisinent le rivage. Je vis venir en avant un Chef de
guerre, et supposant bien que c'était Attakullakulla, _Empereur_ des
Cherokis, par respect, je m'éloignai du chemin, pour lui laisser le
passage. Sa _hautesse_ me rendit le compliment par un sourire; elle
s'approcha de moi, et, me serrant la main, elle me dit: Je suis
Attakullakulla, l'Anglais me connaît-il? Je lui répondis que le bon
esprit qui marchait devant moi, m'avait déjà appris qu'il était le Grand
Attakullakulla, et k'ajoutai que k'étais de la Pensylvanie, dont les
habitans, blancs et rouges se fesaient gloire d'être les alliés des
Cherokis. Il me demanda si je venais de Charleston, et si je connaissais
le capitaine Stuart que, me dit-il, il allait visiter. Sur mes réponses
satisfaisantes, et sur ce que je luis dis que j'allais moi-même chez les
Cherokis, il m'assura que je serais le bienvenu, et me fit, en
s'éloignant, un signe de politesse, que toute sa suite me répéta.»