Saguima, Chef Outaouais--Guerre des Outagamis--Memoussa.
La paix de 1701 avait procuré la tranquillité à la Nouvelle-France, et
rompu le chaînon des évènemens. Cependant ce repos n'empêcha pas que les
sauvages eussent leurs illustres. La Pouteouatami Onangnicé montra
beaucoup d'esprit et de sens, mais surtout un génie vaste qui embrassait
merveilleusement tous les détails du commerce de ces régions.
L'Algonquin Makinac, digne successeur des Tessoat et des Piskarent et
l'Outaouais Onaské, se signalèrent par des exploits guerriers. Saguima,
de la même nation, les surpassa. Il défit les mascoutins en 1715, et en
fit un grand carnage. Au premier bruit de cette irruption, le fier
Pemoussa, qui était comme le dictateur des Outagamis, nation nombreuse
et turbulente, alliée aux Anglais, s'avança sur le Détroit, causant
partout de funestes ravages. Le danger était imminent: Hurons,
Outaouais, Sakes, Malhomnes, Illinois, Osages et Missourites, toutes les
tribus accoururent au secours des Français. Sur la route, tous ces
sauvages se pressaient les uns sur les autres. «Il n'y a pas de temps à
perdre disaient-ils, Ononthio est en danger, il nous aime; son coeur
nous est ouvert, son bras est étendu sur nous: défendons-le, ou mourons
à ses pieds. Vois-tu cette fumée, Saguima, disaient les Hurons, ce sont
trois femmes de la tribu que l'on brûle, et la tienne est du nombre.»
Trois femmes outaouaises étaient en effet captives chez les Outagamis,
mais on n'en savait pas davantage, et les Hurons parlaient ainsi pour
enflammer son courage.
Cependant Pemoussa arrivé à la vue de la place, et la voyant sur ses
gardes, assit ses retranchemens sur un terrein avantageux, et l'appuya
d'une maison fortifiée dont il se rendit maître. M. Dubuisson,
gouverneur, sortit avec du canon et suivi de ses alliés. Pemoussa
répondit bravement à la première attaque; mais se voyant pressé par le
feu bien nourri des Français, il fit creuser de grands trous en terre
pour y mettre ses guerriers à couvert. On dressa alors deux échafauds de
vingt-cinq pieds de hauteur, d'où l'on battit vivement les assiégés, qui
n'osèrent plus sortir pour avoir de l'eau. Dans cette extrémité, animés
par leur redoutable Chef, et tirant des forces de leur désespoir, ils
combattirent avec un courage qui rendit longtems la victoire douteuse.
Ils s'avisèrent même d'arborer sur leurs palissades des couvertures
rouges en guise de drapeaux, et crièrent de toutes leurs forces: «Corlar
est notre père, son drapeau flotte sur nos têtes, et il protège nos
bras: il viendra nous secourir, ou il vengera notre mort.» Mais pressé
de plus en plus, Pemoussa fit remplacer les couvertures rouges par un
drapeau blanc. Il se présenta en dehors de son camp avec deux de ses
officiers, et fut introduit devant le gouverneur. Il remit plusieurs
captifs, et présenta des colliers à Saguima, afin de l'adoucir, mais les
alliés furent inexorables, et ne voulurent le recevoir qu'à discrétion.
Réduit à se défendre encore, il fit décocher à la fois jusqu'à trois
cent flèches au bout desquelles il y avait un tondre allumé, et à
quelques-unes des fusées de poudre, pour mettre le feu au camp des
Français. Quelques maisons brulèrent en effet, et pour empêcher que
l'incendie ne gagnât plus loin, on fut obligé de couvrir tout ce qui
restait de peaux d'ours et de chevreuils, et de les arroser à chaque
instant.
Lassés d'une résistance si opiniâtre et si habile, les confédérés
parurent désespérer du succès, et M. Dubuisson fut Sur le point d'être
abandonné et laissé à la merci de ceux envers qui l'on s'était montré si
impitoyables. Il fallut qu'il employât tout ce que la raison et
l'éloquence ont de plus persuasif. Ces bandes indisciplinées
retournèrent enfin à l'assaut, et les assiégés, aux abois, demandèrent
de nouveau à parlementer. Il y eut quelques discours assez semblables à
ceux des héros d'Homère; mais M. Dubuisson les fit cesser, et pressa la
ruine totale des Outagamis. Fort heureusement pour eux, un orage
dispersa les alliés, et permit à Pemoussa d'opérer sa retraite. Il alla
se poster sur une île du lac Ste. Claire, où il fut forcé après un
nouveau siége de quatre jours; le premier en avait duré dix-neuf. Le
Sachem perdit plus de mille guerriers, et ne parut que plus animé par ce
désastre. Les Outagamis, souvent vaincus, demeurèrent indomptables.
Je retrouve Pemoussa chez sa nation en 1728. Etant allé en ambassade
chez les Kikapoux, en 1729, il fut assassiné avec Chichippa, son
compagnon, par trente guerriers de cette tribu, une des plus perfides de
celles qui suivaient les Français. Le sage Chouaenon, Chef du conseil,
voulut en vain le protéger contre les traîtres, apostés par le Sachem
Kausecoué. Voilà le récit des infortunes de Pemoussa: ses belles actions
ne sont pas assez connues.