ARGUMENT

Des Abénaquis--Taxous--Mataouando--Ouitelamon--Barbarie de ces

peuples--Exception frappante--Réflexions.

J'ai dit plus haut comment se forma la Confédération abénaquise. Nous

sommes arrivés à l'époque où elle se rendit terrible. Les Jumbeovich et

les Meskambiwit (ce dernier le bras droit de notre d'Iberville), se

distinguèrent comme volontaires dans nos armées coloniales. Taxous et

Mataouando se signalèrent à la tête de corps nombreux. Mataouando

s'avançant dans la Nouvelle-Angleterre, y massacra deux cent cinquante

personnes, et rappela le massacre de Lachine; Taxous pénétra jusqu'à

Boston, dévastant tout sur son passage, et Ouitelamon entra dans Albany,

et y fit des captifs. Ces exploits éclatans étaient accompagnés de

contineulles horreurs, et, il faut le dire, l'administration en Canada,

barbare à l'excès, ne craignait point d'offrir des primes aux guerriers

qui feraient plus de chevelures; bien différente de ces anciens Romains

qui dégradèrent le soldat qui s'était permis de sortir de son rang sans

l'ordre de son chef, elle nous rendait cruels en fesant de nous, comme

des Abénaquis, autant de Flibustiers qu'elle lançait contre les colonies

anglaises. Là une voix s'éleva en faveur de l'humanité, et Schuyler,

gouverneur d'Orange, écrivit au marquis de Vaudreuil, une lettre que

fait honneur à l'humanité.

Parmi ces fureurs, quelques beaux traits venaient prouver que l'on

aurait pu adoucir ces sauvages, loin de les exaspérer. Un jeune officier

anglais, pressé par deux Abénaquis, ne songeait plus qu'à vendre

chèrement sa vie. Au même moment, un vieux Chef, armé d'un arc,

s'approche de lui, et s'apprête à le percer d'une flèche; mais après

l'avoir ajusté, tout-à-coup il baisse son arme, et court se jeter entre

l'Anglais et les deux guerriers qui le poursuivaient. Ceux-ci se

retirèrent avec respect. Le vieillard prit le jeune officier par la

main, le rassura par ses caresses et le conduisit dans sa cabane. Il

n'en fit pas un esclave, mais son compagnon; lui apprit la langue de son

pays et ses arts grossiers. Une seule chose inquiétait le jeune Anglais;

quelquefois le vieillard tournait sa vue sur lui, et après l'avoir

contemplé, laissait tomber des larmes. Cependant aux premières feuilles

du printems, la tribu reprit les armes. Le vieux guerrier, assez robuste

encore pour supporter les fatigues de la guerre, partit avec son

prisonnier. Les Abénaquis firent une marche de plus de deux cents lieues

à travers les forêts. Enfin ils arrivèrent dans une plaine où ils

découvrirent un camp d'Anglais. Le vieux Sachem le fit voir au jeune

homme en observant sa contenance... Voilà tes frères, lui dit-il, les

voilà qui nous attendent pour combattre. Ecoute, je t'ai sauvé la vie;

je t'ai appris à faire un canot, un arc, des flèches, à surprendre

l'orignal dans la forêt, à manier le tomahack, et à enlever la chevelure

à l'ennemi. Qu'étais-tu lorsque je t'ai conduit dans ma cabane? Tes

mains étaient celles d'un enfant, ton âme était dans la nuit: tu ne

savais rien, tu me dois tout. Serais-tu si ingrat que de retourner à tes

frères?--L'Anglais protesta qu'il ne verserait jamais le sang d'un

Abénaquis. Le vieillard mit ses deux mains sur son visage, en baissant

la tête; puis il regarda le jeune officier, et lui demanda: as-tu un

père?--Il vivait encore quand je quittai ma patrie.--Oh! qu'il est

malheureux, s'écria le vieux sauvage; et après un moment de silence, il

ajouta: moi aussi j'ai été père, mais je ne le suis plus. J'ai vu mon

fils tomber dans le combat, à côté de moi. Il est mort en homme; il

était couvert de blessures, mon fils, quand il tomba. Mais je l'ai

vengé, oui! je l'ai vengé. Il prononça ces mots avec force: tout son

corps tremblait. Ses yeux étaient égarés, et ses larmes ne pouvaient

couler. Il se calma peu à peu, et se tournant du côté de l'orient, où le

soleil allait se lever, voit-tu ce beau ciel, dit-il au jeune homme,

as-tu du plaisir à le regarder?... Oui, j'ai du plaisir à le voir,

répondit le jeune Anglais.--Eh bien! je n'en ai plus, s'écria le

vieillard. Puis, lui montrant un manglier en fleurs, vois-tu ce bel

arbre, aimes-tu sa vue?... Oui son aspect me réjouit... Il n'a pour moi

aucun charme, reprit l'Abénaquis, et li ajouta: pars, vas dans ton pays,

afin que ton père ait encore du plaisir à voir le soleil, qui se lève,

et les fleurs du printems. Il n'y a pas plus bel exemple de l'amour

filial: l'amitié, chez le sauvage, produit des effets aussi frappans.

L'amitié est le plus grand bonheur de la vie, disaient les Scandinaves.

Ce sentiment, tous les peuples, pasteurs ou guerriers, lui ont rendu

leur culte; mais il agit avec plus de force sur l'enfant de la nature

que sur l'homme civilisé. L'historien des Gaules nous montre deux jeunes

guerriers qui échangent leurs armes sur la pierre du serment. La

trompette sonne et Teutates les appelle au combat: ils se font une

chaîne de leurs colliers, et vont comme un seul, unissant ou confondant

leurs efforts, leurs victoires, leur vie et leur mort. Ainsi chez nos

sauvages, un ami fera cent lieues dans les bois pour s'asseoir sur la

sépulture de son ami.

Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848) · 第 69 / 110 题