ARGUMENT

Andario ou Kondiaronk--Il accompagna le marquis de Denonville contre

les Iroquois--Singulier stratagême qu'on lui attribue--Il défait les

canots iroquois--Part qu'il prend aux négociations pour la paix--Sa mort

et ses obsèques--Son éloge.

ADARIO, plus connu sous le nom de Kondiaronk, par les Canadiens surnommé

le Rat, c'est-à-dire le Rusé, fut le plus illustre des Sachems hurons.

Ennemi juré des Iroquois, il suivit les guerriers de sa tribu dans un

grand nombre d'expéditions, et se fit remarquer par une intrépidité

extraordinaire et maints faits glorieux, qui l'élevèrent au rang de

Grand Chef, et de capitaine au service du roi. Il accompagna le marquis

de Denonville avec quatre cents hommes de guerre en 1687, et l'aida à

ravager le pays des Iroquois. Dans le temps que Haaskouam[117], un de

leurs plus valeureux capitaines, et le général, convenaient d'une trève

à Montréal, il continuait à les harceler à la tête d'un gros parti qu'il

mena à Cadaracui. Le commandant de ce poste, instruit des négociations

que l'on avait entamées, chercha à l'amener à des résolutions

pacifiques, et lui signifia que ce qu'il avait de mieux à faire en cette

occasion, c'était de reconduire ses guerriers à Michillimakinac;

ajoutant qu'il désobligerait infiniment le gouverneur-général s'il

fesait le moindre mal aux Iroquois. L'adroit huron eut l'air un peu

surpris en apprenant cette nouvelle: il se contint pourtant, et, quoique

persuadé que l'on sacrifiait son peuple et ses alliés, il sut dissimuler

et ne laissa échapper aucune plainte. Il laissa Cadaracui, donnant à

croire aux Français qu'il reprenait le chemin de son pays; mais ayant

appris que Teganissoré était en marche avec les députés de sa nation, il

s'informa de la route qu'il devait suivre, et alla l'attendre à

Kaihohague, où il se mit en embuscade. Il l'aperçut au bout de quelques

jours, et fondit sur ses gens comme ils débarquaient de leurs canots.

Quoique surpris, Teganissoré se défendit avec tout le courage que l'on

devait attendre de lui; mais la partie n'était pas égale, et il fut

forcé de se rendre. Quand il demanda à Adario comment il avait pu

ignorer qu'il était ambassadeur, ce dernier feignit d'être plus étonné

que lui-même, et protesta que c'étaient les Français qui l'envoyaient,

en l'assurant qu'il rencontrerait un parti d'Iroquois qu'il lui serait

facile de défaire. Pour persuader Teganissoré, il relâcha toute sa suite

à l'exception d'un seul qu'il gardait, disait-il, pour remplacer un des

siens qui avait été tué dans le combat.

[Note 117: Ce chef, dont le peuple exprimait l'éloquence par un surnom

vulgaire, s'était mis à la poursuite des Français avec mille deux cents

guerriers. Il parut en vainqueur à Montréal, et fit valoir les

prétentions du chevalier Andros. Il parla avec emphase de la faiblesse

de la Nouvelle-France, de la puissance des Cantons, et de la facilité

qu'auraient les Iroquois de chasser les Français de Canada.]

On prétend qu'il alla seul à Cadaracui après cette prouesse, et que

quelqu'un lui ayant demandé d'où il venait, il répondit, _de tuer la

pais_, expression dont on ne comprit pas d'abord le ses, mais dont on

eut l'explication par un des compagnons de Teganissoré, qui s'était

échappé au commencement du combat, et que l'on renvoya vers ses

compatriotes pour les convaincre que les Français n'avaient point pris

de part à cette perfidie.

Adario retourna à Michillimakinac, et livra son prisonnier à M. de la

Durantaye. Ce commandant, qui ignorait peut-être l'armistice; mais qui

aurait dû connaître les lois de la guerre, ou du moins celles de

l'humanité, condamna ce malheureux à passer par les armes. En vain

protesta-t-il qu'il était ambassadeur, et que les Hurons l'avaient pris

par trahison: Adario avait prévenu tout le monde que la tête lui avait

tourné, et que la peur le fesait extravaguer. Dès qu'il fut mort, le

rusé Chef fit venir un vieux iroquois depuis longtems captif dans sa

tribu, lui donna sa liberté, et lui recommanda, en le renvoyant,

d'informer ses compatriotes que, tout en les amusant par des

négociations feintes, on fesait faire des prisonniers sur eux pour les

fusiller.

Si l'historien contemporain, dit l'auteur de l'Histoire du Canada sous

la domination française, n'a ni exagéré, ni défiguré les faits, il doit

paraître un peu singulier que Kondiaronk n'ait pas été plus mal vu des

Français après leur avoir joué une aussi mauvaise pièce; et que La

Durantaye n'ait pas été blâmé d'avoir fait fusiller un prisonnier de

guerre. En effet, il ne cessa pas de jour de leurs bonnes grâces. Mais

il fit des prodiges de valeur au combat de la Madeleine, et en 1696,

lorsque le célèbre Chef que les Français avaient surnommé Le Baron,

partit pour Orange, il retint un grand nombre de familles huronnes qui

se disposaient à le suivre chez les Anglais. Ces services signalés

pouvaient servir à pallier ses trots, si l'on veut regarder comme

fondées les particularités rapportées par Charlevoix et Lahontan, mais

révoquées en doute par l'historien du Canada.

Ces services furent suivis d'autres non moins considérables. Etant

parti, en 1697, avec cent cinquante guerriers, il s'avança sur le lac

Ontario et fit prisonniers quatre éclaireurs, qui lui apprirent que les

canots iroquois n'étaient pas loin de là, et que leurs guerriers étaient

au nombre de deux cent cinquante. Sur cet avis, il s'avança à leur

rencontre, et lorsqu'il en fut à une portée de fusil, il feignit de se

trouver surpris et de prendre la fuite. Une partie des Iroquois se

mirent à sa poursuite. Adario fit force de rames jusqu'à ce qu'il fut à

deux lieues de terre; alors il s'arrêta et essuya sans tirer la première

décharge de ses adversaires, qui ne lui tua que deux de ses gans, puis

sans leur donner le temps de recharger, il fondit sur eux avec une telle

impétuosité, qu'en un moment tous leurs canots furent percés. Tous ceux

des Iroquois qui ne se noyèrent pas furent tués ou pris. Ce terrible

échec, et bien plus encore la mort de La Chaudière-Noire, qui périt dans

un combat contre les Algonquins, força les Cantons à se prêter

franchement à la paix. Adario prit une belle part aux négociations de

1700. Le généreux vainqueur des Iroquois fit cesser les murmures des

alliés, jaloux des honneurs avec lesquels on reçut Teganissoré, et

ratifia le traité provisoire du 8 Septembre en disant: «J'ai toujours

écouté la voix de mon père, et je jette ma hache à ses pieds; je ne

doute point que les gens d'en haut n'en fasse de même. Iroquois, imitez

mon exemple.»[118] Une nouvelle conférence fut convoquée pour l'année

suivante, 1701. La ville de Montréal se vit remplie de sauvages de

toutes les tribus, au nombre de plus de deux mille. M. de Callières,

alors gouverneur, fondait sa principale espérance pour se succès de ses

desseins sur le Chef huron, à qui l'on devait cette réunion et ce

concert inouï pour la paix générale. La première audience eut lieu le

1er Août. Adario se trouva mal au commencement de sa harangue. On le

secourut avec empressement, et lorsqu'il fut revenu à lui, on le fit

asseoir dans un fauteuil au milieu de l'assemblée, et chacun s'approcha

pour l'entendre. Il fit avec modestie, et en même temps avec dignité, le

récit de tous les mouvemens qu'il s'était donnés pour ménager une paix

durable entre toutes les nations. Il s'étendit sur la nécessité de cette

paix, sur l'avantage qui en résulterait pour tout le pays en général, et

pour chaque peuple en particulier et démêla avec une singulière sagacité

les intérêts des uns et des autres. Sa voix s'affaiblissant de plus en

plus, il cessa de parler, se trouva plus mal à la fin de la séance, et

mourut le lendemain matin vers les deux heures. Son corps fut exposé

quelque tems en habits militaires. Le gouverneur-général et l'intendant

allèrent les premiers lui jeter de l'eau bénite, puis le sieur Joncaire,

suivi de soixante guerriers du Sault St. Louis, qui le pleurèrent à la

manière des sauvages. Le Lendemain eurent lieu ses funérailles, qui

avaient quelque chose d'imposant et de magnifique. M. de St. Ours,

premier capitaine, ouvrait la marche avec soixante soldats. Venaient

ensuite seize guerriers hurons, marchant quatre à quatre, vêtus de

longues robes de castor, le visage peint en noir, et le fusil sous le

bras. Le clergé précédait le cercueil soutenu par six Chefs de guerre,

et couvert d'un poële semé de fleurs, sur lequel on avait placé un

chapeau, un hausse-col et une épée. Les frères et les enfans du défunt

suivaient accompagnés des chefs des nations, et M. de Vaudreuil,

gouverneur de Montréal, fermait la marche avec l'état-major. Il fut

enterré dans l'église paroissiale, et l'on grava sur sa tombe cette

inscription, ci-gît le Rat Chef Huron, qui a le double défaut de

n'exprimer pas la célébrité du défunt, et de montrer combien la nature

grandiose de ces régions avait peu d'inspirations pour les esprits

incultes des Français qui nous gouvernaient alors. Ce seul mot

Kondiaronk, ou Adario, eut été un souvenir historique[119]. Après le

service, M. Joncaire mena les Iroquois de la Montagne faire leurs

condoléances aux Hurons, auxquels ils présentèrent la figure d'un soleil

et un collier de porcelaine, en les exhortant à conserver l'esprit, et à

suivre les vues du grand homme qu'ils venaient de perdre.

[Note 118: On peut remarquer ici qu'Adario aurait pu difficilement

parler de la sorte si la supercherie qu'on lui attribuait eût été

réelle.]

[Note 119: Entrez dans l'Abbaye de Westminster, et vous y verrez des

inscriptions sublimes: ainsi l'on n'a mis sur la tombe du grand poëte

que ce mot: Dryden.]

Adario était toujours applaudi quant il parlait en public. «Il ne

brillait pas moins, dit Charlevoix, dans ses conversations

particulières, et on prenait plaisir à l'agacer, afin d'entendre ses

reparties vives, pleines de sel, et ordinairement sans répliques. Il

était en cela le seul homme du Canada qui pût tenir tête au comte de

Frontenac, qui l'invitait souvent à sa table, afin de procurer à ses

officiers le plaisir de les entendre.» C'est ce qu'expriment les vers

suivans toujours tirés de l'Ode des Grands-Chefs:

Entre ces guerriers quel est donc

Ce Chef à la mâle figure,

A la haute et noble stature?

Ah! c'est Kondiaronk:

Ce guerrier valeureux, ce rusé politique,

Ou pour dire le mot, ce grand homme d'état,

Cet illustre yendat,

Presque digne du chant de la muse héroïque.

De quel esprit est-il doué,

Quand deux fois par sa politique

Et par son adroite rubrique,

L'Iroquois est joué;

Quand pour le mot plaisant, la fine repartie,

Laissant loin en arrière et Voiture et Balzac,

Du seul De Frontenac

Peut avec lui lutter à pareille partie.

Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848) · 第 67 / 110 题