La Chaudière-Noire[101]--Il bloque Michillimakinac, et tient tout le
Canada en échec; combat du Long-Sault--Descente à Lachenaye--Attitude
prise par les Onnondagués--Court résumé des actions du Sachem.
[Note 101: Ce Sachem n'étant connu que sous ce nom dans l'histoire, il
est inutile de lue en chercher un autre.]
La Chaudière-Noire, le plus habile peut-être des capitaines Iroquois,
dut commander un parti lors de l'invasion qui causa le terrible massacre
de Lachine. Après la lutte indécise de Laprairie de la Madeleine, le
conseil de sa nation le chargea de bloquer Michillimakinac, et
d'intercepter tous les Français qui voudraient aller ou revenir. Ce fut
alors qu'à la tête de deux cents hommes de guerre, ce Chef tint pendant
plusieurs mois en échec tout le Canada. Il paraît par les mémoires du
temps que l'on croyait ces guerriers plus nombreux et que l'on jugeait
de leur nombre par la terreur qu'ils inspiraient.
M. de Callières, qui attendait un grand convoi de l'Ouest, voulait, d'un
côté, envoyer au devant une grande escorte, et de l'autre, il avait
besoin de ses soldats pour protéger les laboureurs. Le comte de
Frontenac lui vint en aide, et dépêcha M. de St. Michel et quarante
Canadiens par terre, les fesant suivre par trois canots qui devaient
porter ses ordres à Michillimakinac. De St. Michel eut une terreur
panique à la vue des éclaireurs de La Chaudière-Noire, et rentra à
Montréal par une porte comme le gouverneur-général y arrivait par une
autre, venant de la capitale. Le général le fit repartir avec un renfort
de soixante hommes, et le sit suivre de près par M. Tilly de St. Pierre,
que portait ses ordres à M. de Louvigné, bloqué par les Iroquois. M. de
St. Michel arrivé au même lieu où il était parvenu la première fois,
aperçut La Chaudière-Noire, qui venait de mettre à l'eau, et fesait
mouvoir ses canots. Il retraita de nouveau, quoiqu'il eut cent quarante
hommes, en comptant ceux de M. de Tilly. Mais trois jours après, ayant
été joint par soixante sauvages, qui avaient échappé au terrible
Onnondagué en suivant la rivière du Lièvre, il retourna hardiment sur
ses pas. La Chaudière-Noire prit avec lui cent cinquante guerriers et
les mit en embuscade. Les Français étant arrivés au Long-Sault, il leur
fallut faire un portage. Tandis qu'une partie montaient les canots à
vide, et que les autres, pour les couvrir, marchaient le long du rivage,
une grande décharge de fusils faite par un ennemi inconnu, écarta tous
les sauvages, et fit tomber plusieurs Français. Les Iroquois fondant
alors avec le tomahack, dans la confusion d'une attaque si brusque, ce
qui ne fut pas pris fut tué ou noyé: M. de la Gemeray échappa pourtant
avec quelques soldats. De St. Michel et les De Hertel se rendirent.
Après cette importante victoire remportée sur un ennemi supérieur, le
vainqueur feignit de reprendre le chemin des Cantons, et M. de
Frontenac, qui dirigeait avec si peu de succès cette singulière
campagne, retournait confiant à Québec, pour y attendre les vaisseaux de
France, lorsque tout-à-coup, La Chaudière-Noire descendit à La Chenaye,
et enleva un grand nombre d'habitans. Au premier bruit de cette
irruption, M. de Callières dépêcha cent soldats sous M.
Duplessis-Fabvert, et M. de Vaudreuil le suivit avec deux cents hommes
de la milice. L'ennemi apprenant par ses éclaireurs le grand nombre des
Français, abandonna ses canots et ses bagages, et se jetta dans les
bois, emmenant tous les prisonniers à l'exception de MM. Villedonné et
Laplante, qui s'évadèrent. Il ne fut point poursuive, et il eut le temps
de faire de nouveaux canots et de regagner la grande rivière.
Cependant M. de Callières, apprenant de M. Villedonné, que La
Chaudière-Noire avait caché au Long-Sault une grande quantité de
pelleteries, ordonna à M. de Vaudreuil d'aller à la recherche avec la
petite armés, à laquelle se joignirent cent vingt sauvages. La diligence
fut si grande que l'on atteignit l'ennemi au-dessus même du Long-Sault.
Dix Iroquois tombèrent à la première décharge, et dix-neuf captifs
furent délivrés; une centaine de guerriers restant semblaient devoir
succomber et se rendre, mais l'Annibal iroquois se tira de ce mauvais
pas, je ne sais par quel expédient, car il n'avait pas ces taureaux qui,
la tête enflammée, semèrent l'épouvante parmi les Romains. Il se fraya
un passage avec cent vingt guerriers à travers trois cents hommes. La
Chaudière-Noire n'était point défait. M. de Lusignan se laissa battre,
M. de Monclérie retraita, et il fut défendu à tous les habitans de
s'éloigner des habitations. M. de Frontenac rappela Scipion: pour
éloigner son vainqueur, il s'avança dans le pays des Iroquois[102]. Les
Oneidé demandèrent la paix, mais ceux d'Onnondagué, guidés par leur
redouté sachem, suspendirent à un arbre deux paquets de joncs. Il y en
avait mille quatre cents, ce qui voulait dire qu'autant de guerriers
attendaient les Français[103]. Le Comte avança, et La Chaudière-Noire
alla se poster dans les bois. On ne trouva dans le Canton qu'un
vieillard qui attendait et qui reçut la mort avec la même tranquillité
que ces anciens sénateurs romains au sac de Rome par Brennus, roi des
Gaulois, et les bandes auxiliaires de Jughaine le Grand, son gendre, roi
d'Irlande et d'Albany[104]. Le comte ne voulut pas aller plus loin: il
ordonna la retraite. Je termine par ce que l'Anglo-américain Thatcher
dit de mon héros.
[Note 102: L'armée du Comte de Frontenac, la plus grande qui eût été
assemblée en Canada, ressemblait à celle d'un roi. Il était accompagné
de M. de Callières, et de MM. de Subercase, de Ramzay, de St. Martin, de
Grandpré, Deschambauts, de Grandville, de Kondiaronk, et du baron de
Békancour. Il avait sa maison et son bagage, M. de Subercase fesait
l'office de Major-général, M. Levasseur était Ingénieur-en-chef, et il y
avait un commissaire d'artillerie.]
[Note 103: En supposant que les autres Cantons fussent aussi populeux
que celui d'Onnondagué (celui des Mohacks l'était plus), on trouvera que
la république iroquoise avait sept mille guerriers.]
[Note 104: V. Ohalloran's History of Ireland.]
«Le plus fameux guerrier iroquois de ces tems-là, fut celui que que les
Anglais appellaient La Chaudière-Noire. Golden[105] en parle comme d'un
héros, quoique peu de ses exploits nous soient connus. En 1691, il fit
une irruption dans les campagnes qui avoisinent Montréal. Il envahit le
Canada (disent les annalistes français) comme un torrent se précipite
sur les terrains bas, quant il franchit ses bornes. Les troupes de ce
pays reçurent l'ordre de garder la défensive, et ce ne fut que lorsque
le vainqueur reprenait la route de son pays, que quatre cents hommes
marchèrent à sa poursuite. On dit que La Chaudière-Noire n'en avait que
la moitié. Après avoir perdu vingt guerriers et quelques captifs, il se
jetta parmi les Français, les rompit, et poursuivit sa marche.»
[Note 105: Histoire des Cinq Cantons Iroquois.]
Ce paragraphe résume assez bien mon article, et donne une haute idée de
celui qui en fait le sujet. On trouve quelques autres exploits de La
Chaudière-Noire, dans un petit écrit de l'époque _modestement_ intitulé
Histoire du Canada[106]. Ce grand chef n'était sans doute pas un homme
ordinaire, si l'on en juge par ce que nous en voyons. Il fit voir ce que
j'oserai bien appeller une tactique militaire: Le Miami Mechecunaqua,
chez les Américains modernes, égala les généraux de ce Continent dans
l'art des campemens.
[Note 106: L'auteur, M. de Belmont, était, je crois, supérieur des
Sulpiciens de Montréal, entre 1704 et 1712.]