ARGUMENT

Quoique j'aie préféré dans cet article les historiens généraux des

Etats-Unis aux écrivains qui nous ont laissé des chroniques sur les

évènemens de la terrible guerre qui m'occupe, je trouve pourtant dans

ceux-ci quelques particularités fort intéressantes. J'y vois comment le

terrible Sachem échappe tant de fois à ses ennemis. Après la bataille de

Narraghansett, il ne se sauve que'en s'aventurant avec quelques

guerriers intrépides sur la rivière Taunton: c'est là que Outamore,

femme courageuse périt à sa suite[92].

[Note 92: Parente de Philippe, et Sachem de Pocasset, se joignit à lui,

et se noya près de Swansey. Sa tête fut exposée à Taunton. Aouashonks

suivit aussi le parti de Philippe; mais le capitaine Church, avec qui

elle eut commerce la pacifia. Il nous a décrit ses entrevues avec cette

amazone. Elle était Sachem de Sogkomate, et dix sauvages de sa tribu

vivaient encore à Compton, en 1803.]

Un jour, un transfuge guide les Anglais vers sa retraite; il fuit,

laissant son diner sur le feu, et son oncle est tué avec vingt de ses

plus braves guerriers. Le lendemain même, le capitaine Church aperçoit

un guerrier assis tristement sur un arbre renversé; il décharge son

fusil et le sauvage tourne la tête: c'était Philippe pleurant sur ses

infortunes et sur celles de sa race. Il échappa encore, mais c'eut dû

être sans plus d'espoir. Sachem d'une race antique, il se voyait sans

sujets et sans domaines, trahi par ses propres alliés, et poursuivi

comme une bête fauve. Uncaqpan, Samcama et Vocamet, ses principaux

conseillers, étaient morts ou captifs. Passait-il la borne de son

territoire, il rencontrait encore des ennemis à combattre. Caché entre

Iork et Albany, il fut découvert par les Mohacks, ses ennemis

irréconciliables, et mis en déroute. Refoulé sur la rivière Connecticut,

il fut encore atteint par les Anglais, qui se jetèrent sur son camps et

le ravagèrent en poussant le cri de guerre des Iroquois. Il y perdit

trois cents guerriers.

S'attendrait-on à le retrouver deux jours après rassemblant ses débris

sur les collines d'Ouasett: il descend avec la rapidité de l'aigle sur

Sudbury, et anéantit le capitaine Wardsworth et son parti. Il cherche le

capitaine Church, et va l'intercepter. Il détruit Brockfield soutenu par

les Sachems Apequinast, Quamansit et Mautamis. Il fait exécuter le

transfuge Sassamon.

Philippe touchant à sa mort était encore entouré de quelques guerriers

fidèles; mais un traître, qui avait suivi le capitaine Church, le

découvrit. Il reçut le coup fatal, et les Anglais poussèrent trois

hourras pour bénir la fin de leurs maux. Church envoya sa tête à

Plymouth, d'où elle fut promenée par toute la Nouvelle-Angleterre. Son

fils, âgé de neuf ans, fut vendu et porté aux Bermudes, après que l'on

eut consulté les théologiens. Le ministre Cotton prétendit que le fils

d'un traître devait subir le même sort que son père, et le Docteur

Increase Mather compara cet enfant à Hadad dont Joab tua le père. Les

colonies de Massachusetts et de Plymouth se disputèrent Montaup, que le

roi Charles II assigna à la dernière. Les Pokanokets furent exterminés,

les Narraghansetts presque détruits, et les Nipmucks se réfugièrent dans

le Canada. Le pays des sauvages fut désert, et il ne resta de monuments

de cette grande catastrophe que le canon du fusil qui tua Philippe, dans

le cabinet de la Société Historique du Massachusetts.

Nos voisins qui auraient été curieux de posséder le portrait d'un

naturel si fameux, en présentent plusieurs; mais il n'y en a pas deux

que se ressemblent, ce qui autorise à croire qu'aucun n'est le vrai.

L'historien de la Nouvelle-Angleterre, Josselyn, qui l'avait vu à

Boston, ne parle que de son accoutrement. Il portait un habit militaire

à l'anglaise avec des brodequins et un baudrier brodés en perles. Une

famille de Swanzey possède encore quelques insignes du Sachem, que le

conseiller Anaouon livra au capitaine Church. Il y avait un tapis en

drap rouge orné de perles, et trois parures richement et délicatement

travaillées. La plus ample descendait sur les hanches; la seconde, qui

était ornée de perles disposées avec beaucoup d'art, restait sur la

poitrine répondant aux crachats de nos généraux; et l la troisième

tenait lieu de diadême: deux petits pavillons y étaient attachés. Ces

ornemens ne servaient que dans les grandes occasions, et il tenait à ces

marques extérieures de majesté. La mort de Sassamon était une suite de

la haute idée qu'il concevait de son autorité. Il avait fallu que le

gouvernement protégeât contre sa colère un sauvage Nantucket qui avait

mal parlé d'un de ses parens. Le sujet avait manqué de respect envers la

famille de son souverain, impardonnable injure, que les Anglais ne

firent oublier qu'avec une grosse somme d'argent.

Aussi ennemi du Christianisme que Massassoit, Philippe prit un jour un

des boutons de l'habit d'Elliot, en disant qu'il ne prisait pas plus sa

doctrine que cet objet.

On ne doit pas croire que ses minières fussent d'un barbare, non plus

que ses procédés. Il est digne de remarque qu'il ne maltraita jamais un

prisonnier, même dans le temps que les colons vendaient ses sujets comme

esclaves. Il se conduisit vis-à-vis de Madame Rowlandson, sa

prisonnière, comme l'aurait fait un prince civilisé. L'ayant fait

appeler, ill'invite à s'asseoir, et lui demande obligeamment si elle a

accoutumé de fumer. Il va lui-même lui annoncer que dans deux jours elle

sera libre. La famille Leonard[93] vit en paix sous sa protection au

milieu des fureurs de la guerre; la ville de Taunton est épargnée, et

cependant, les Anglais avaient massacré tous ses proches, ils avaient

mis sa tête à prix. Après cela questionnez nos voisins: ils appelleront

le Roi Philippe un «barbare», et leurs cruels ancêtres, «d'innocens et

inoffensifs planteurs».

[Note 93: Il défendit à ses guerriers d'attaquer la maison qu'elle

occupait, et où sa tête fut depuis en dépôt.]

Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848) · 第 52 / 110 题