De la Confédération Patucket en
New-Hampshire--Passaconaoua--Incidens--Rapports du Sachem avec le
célèbre Elliot--Fête sauvage; Passaconaoua y dit adieu à son
peuple--Anecdotes.
Je porte mes regards sur un espace de pays qui n'a encore rien présenté
de mémorable. Mais le burin de l'Histoire a retracé le portrait de
Passaconaoua, Sachem de Pannuhog. Sa nation, une des plus guerrières de
la Nouvelle-Angleterre, résistait courageusement aux Iroquois, et porta
même la guerre chez les Mohacks. La tradition avait conservé le souvenir
d'un sanglant combat entre les deux peuples, sur la rivière Merrimack.
Les Agahuans, les Nancis, les Piscataquas et les Acamintas, qui y
avaient tous des guerriers se connaissaient sujets de Passaconaoua, et
les Sachems de Quamscot et de Patucket étaient ses vassaux. Il était
déjà vieux lors de l'arrivée des Anglais, qui, devenus farouches, à une
époque où ils prévoyaient les nombreux désastres qui allaient leur
arriver, s'allièrent avec le Sachem Saggahuo pour désarmer le roi de
Pannuhog. Un coup de fusil tiré au milieu de la nuit suffisait pour
faire lever tout un bourg, et les cris d'un malheureux égaré dans les
bois, fesaient croire à une invasion de Mohacks: la Nouvelle-Angleterre
égala la timidité de l'enfance. Il était permis au jeune Astianax d'être
saisi de frayeur à la vue de l'énorme panache de son père, Hector; mais
les gouvernemens coloniaux durent chasser leurs craintes, et s'armer
d'un courage plus viril. Ils revinrent sur leurs pas et M. Winthrop
proposa d'offrir des réparations. Le parti envoyé pour enlever
Passaconaoua n'avait pu saisir que sa femme et son fils. Le Chef
Ousamequin fut chargé de négocier un accommodement, et le vieux Sachem,
en bon diplomate, accepta l'amitié des Anglais.
Le célèbre Elliot, auquel on a donné avec justice le nom «d'Apôtre des
Indiens», écrivait en 1649: «Le Grand Sagamo de ce lieu (Pannuhog) est
Passaconaoua, qui se donne à la prière avec ses enfans, et se montre
plein de respect pour la parole de Dieu.» Il fut du petit nombre de ceux
qui montrèrent de l'empressement pour le Christianisme. Il pressait le
bon missionnaire de le venir visiter, et lui fesait de très beaux
raisonnemens. Ainsi, il lui disait que le ministre ne venant qu'une fois
l'an, il ne pouvait faire de grands fruits parce que les sauvages
oubliaient bientôt ce qu'il leur disait. Il en était comme si quelqu'un
jetait dans un cercle une belle chose, tous les sauvages se
précipiteraient pour la saisir, et l'aimeraient bien parce qu'elle a une
belle apparence. Mais ils ne pourraient en voir l'intérieur, s'il y a
quelque chose ou rien, une pierre brute ou des perles. La prière pouvait
bien n'être qu'un fardeau; il voulait qu'ou la lui ouvrît, c'est-à-dire,
qu'on la lui fît bien connaître.
En 1660, un monsieur fut invité à une danse sauvage. A la fin de cette
fête, à peu près semblable à celles plus haut décrites, Passaconaoua,
cassé de vieillesse, fit son dernier adieu à son peuple. Il lui
recommanda de vivre en paix avec les Anglais, en disant, que s'il leur
fesait du mal, il ne pourrait que hâter sa destruction. Vonolansett, son
fils, suivit ses sages conseils, et il émigra avec la nation dans un
pays éloigné où il ne prit aucune part à la guerre de Philippe.
Passaconaoua avait commencé par être devin, et ce fut en cette qualité
qu'il acquit son influence. Il devait être bien propre à ce rôle, car
les écrivains de l'époque nous disent qu'il surpassait tous les siens en
sagesse et en duplicité. Il persuada aux sauvages qu'il pouvait faire
danser les arbres et se changer en flamme. Le jongleur devint diplomate,
Chef et Sachem. Il sut conserver son territoire par des civilités qui ne
diminuaient pas son importance parmi les siens, en leur procurant une
heureuse paix. En un mot, Passaconaoua n'était peut-être pas comparable
aux sages de la Grèce, s'ils ont été aussi sages qu'on le dit, mais il
brilla autant parmi les siens.
On rapporte le trait suivant. Menataqua, Sachem de Saugus, lui ayant
demandé sa fille, Guiasa, en mariage, il la lui accorda, et donna une
grande fête. Selon l'étiquette de son pays, il ordonna qu'un parti de
guerriers escorterait la mariée jusques à la résidence de son époux. Des
fêtes non moins brillantes y eurent lieu, puis l'escorte revint à
Pemmacook, demeurance du beau-père. Quelque tems après, la jeune épouse
ayant voulu visiter son père, Menataqua la fit conduire par une troupe
choisie. Lorsqu'elle voulut s'en retourner, le vieux Sachem, au lieu de
la faire escorter, fit dire à l'époux de la venir chercher; mais
celui-ci qui tenait aux usages, lui envoya cette réponse: «Lorsqu'elle
m'a quitté, j'ai envoyé mes guerriers à sa suite; à présent qu'elle veut
revenir à moi, j'attends que tu en agisses de même.» Le vieillard se
fâcha, et l'hymen fut rompu.
Farmer et Moore, dans leur Collection, parlent d'un Chef nommé St.
Aspinquid, mort en 1662, et dont la tombe est Encore visible sur le mont
Agamenticus, dans le Maine. Ses funérailles furent célébrées par une
infinité de Sachems, et la mémoire en fut perpétuée par une grand chasse
où l'on tua quatre-vingt-dix-neuf élans, trente-deux fouines et
quatre-vingt-deux chats sauvages. Peut-être ce Sachem n'est-il pas autre
que Passaconaoua. Le mont Agamenticus peut bien être le lieu où se
retira Vonolansett: la qualité de devin et l'estime du Christianisme
justifient l'épithète de Saint. Les vers suivans reproduisent la
tradition conservée par les sauvages sur ce personnage singulier:
He said, that Sachem once to Dover came
From Penacook, when eve was sitting in,
With plumes his locks were dressed, his eyes shot flames.
He struck his massy club with dreadful din
That oft ha made the ranks of battle thin,
Around his copper neck terrific hung
A tied-together, bear and catamount skin,
The curious fishbones o'er his bosom swung,
And thrice the Sachem danced, ant thrice the Sachem sung.
Strange man was he! 'Twas said he oft pursued
The sable bear, and slew him in his den,
That oft he howled through many a pathless wood
And many a tangled wild, and poisonous fen,
That ne'er was trod by other mortal men.
...........................................
A wondrous wight! For o'er Siogee's ice
With brindled wolves all harnessed three and three,
High seated on a sledge made in a trice
On mount Agiocoohook[89] of hickory.
He lashed end reeled, and sung right jollily
And once upon a car of flaming fire
The dreadful Indian shook with fear, to see
The King of Penacook, his Chief, his Sire,
Ride flaming up towards heaven, than any mountain higher.
[Note 89: Nom sauvage des Montagnes Blanches. Les américains avaient une
singulière vénération pour le sommet de ces monts, qu'ils regardaient
comme le séjour d'êtres invisibles, et sur lesquels ils n'osaient jamais
monter. Ils disaient que le pays fut autrefois submergé avec tous ses
habitans, excepté Agiocohook et sa femme, qui trouvèrent un refuge sur
ces montagnes, et repeuplèrent la terre. Et Bartram raconte dans son
Histoire naturelle et politique de la Pensylvanie, que montrant à un
Américain des fossiles et des productions marines qu'il avait trouvés
sur des monts moins élevés, celui-ci lui dit que la parole ancienne, ou
la tradition, leur avait appris que la mer les avait tous environnés.
C'est la tradition de tous les peuples de l'antiquité profane et sacrée.
Ce déluge aura été le châtiment des hommes, comme l'ont pensé nos
peuplades, et comme le croyait Ovide: