Nouvelles hostilités des Iroquois--Traits du courage--Réflexions.
La guerre continuait avec fureur dans le Canada. Une troupe d'Iroquois
s'approcha d'un village pour y faire quelques captifs. Le trouvant sur
ses gardes, elle ne voulut pas s'en retourner sans avoir rien fait. Elle
se cacha dans un bois, et y demeura toute la nuit en embuscade. Mais un
Huron, placé en sentinelle, sur une espèce de redoute, avertissait par
de hauts cris les Iroquois qu'il ne dormait point. Au point du jour, il
cessa ses hurlemens. Aussitôt deux Iroquois se détachent, et, s'étant
glissés jusques au pied de la palissade, ils demeurent quelque tems pour
voir s'ils n'entendront plus rien. Il voit deux hommes endormis, donne à
l'un un grand coup de hache sur la tête, enlève la chevelure[87] à
l'autre, et s'enfuit.
[Note 87: Carlo Carli, après avoir mentionné les cruautés des Lombards,
continue ainsi: «Il y avait parmi les Hurons et les Iroquois un autre
usage non moins barbare, et même encore plus cruel; c'était de cerner le
tour du crâne avec un instrument tranchant, pour enlever la peau et la
chevelure à un ennemi vaincu et vivant. Voilà (dit-il) le plus glorieux
trophée de ces nations féroces.» Hérodote, Liv. IV, nous fait voir les
Scythes aussi barbares: «Voici, dit-il, comment ils enlèvent le cuir
chevelu. Ils le cernent tout autour jusqu'aux oreilles, secouant la tête
pour en détacher ce cuir, l'amollissant en le pétrissant avec les mains,
pour s'en faire une sorte de serviette; et plus un des leurs a de
semblables cuirs, plus il est considéré.» C'est le lieu de faire justice
des «Papiers Publics» où ce Comte a lu «que Bourgoing, aussi féroce que
ces sauvages, leur promit, dans la dernière guerre, un ducat pour chaque
chevelure de colons qu'ils lui apporteraient.» Se cette atrocité, qui
couvrit d'un opprobre éternel ce général Anglais, peut être vrai,
continue-t-il, on peut assurer que le général Carleton s'est couvert de
gloire en s'y opposant de tout son pouvoir, au risque même de perdre le
commandement de l'armée du Canada. Carleton (Lord Dorchester) mérite cet
éloge du noble Comte; mais le général Bourgoing était un trop brave
militaire pour ne pas abhorrer les horreurs dont l'accusaient sans doute
les révoltés américains.]
Le village à son réveil vit ces deux hommes baignés dans leur sang. On
poursuivit, mais en vain, les Iroquois, qui avaient trop d'avance pour
qu'on pût les atteindre. Cependant on ne respirait que vengeance: trois
jeunes guerriers promirent de la satisfaire. Ils se mirent en marche, et
au bout de vingt jours, ils arrivèrent à un village de Tsononthouans. Il
était nuit, et tout le monde dormait profondément. Nos trois guerriers
percent une cabane par le milieu; ils allument du feu sans que personne
ne s'éveille, et à la lueur de la flamme, ils choisissent leurs
victimes.
«Voilà, dit M. Dainville, l'expédition de Nisus et d'Euryale, un trait
aussi remarquable, au moins, que bien des exploits que des poëtes Grecs
ont consacrés par la magie de leurs vers. Une marche de vingt jours dans
un pays ennemi, des dangers sans nombre, pour une vengeance incertaine;
l'audace, la bravoure, la patience, rendent merveilleuse cette
entreprise héroïque. Si Homère rapportait ce trait, il serait admiré, et
les enfans le réciteraient dans nos écoles; mais un fait moderne, dont
le théâtre est une forêt du Canada ne mérite (apparemment) pas qu'on y
prenne garde. Les hommes admirent comme ils dénigrent sur parole. Ils
suivent la foule moutonnière qu'emporte le torrent de la routine: il est
si aisé de penser comme tout le monde, et si doux d'adopter l'opinion
ancienne!»[88]
[Note 88: Le Chevalier Temple, en Angleterre, et Boileau Despréaux, en
France, ont exalté l'antiquité, apparemment pour se mettre eux-mêmes
au-dessus de leur siècle.]