Mort de Cananacus--Examen de la sentence portée contre
Miantonimo--Quelques traits des deux Sachems Narraghansetts.
On ne connaît aucun détail bien intéressant de la vie de Cananacus après
la mort de Miantonimo, si ce n'est que l'on a prétendu qu'il s'était
soumis à Charles Ier, le 16 avril, 1644[83]. M. Whithrop le fait mourir
en 1647; d'autres, en 1649.
[Note 83: V. «Report of Commissioners appointed in 1683, by Charles II,
to inquire into the claims and titles to the Narraghansett Country»,
dans la Collection de la Soc. Hist. du Massachusett.]
Je n'ai encore fait aucune réflexion sur le malheureux sort de son
collègue: ce chapitre sera consacré à examiner le mérite de la sentence
qui le conduisit à la mort.
Si je juge de l'opinion par quelques feuilles anglaises de Montréal, on
regarde comme inique, en Canada, le jugement rendu contre Miantonimo.
L'historien, après avoir pesé les faits, ne va pas toujours aussi loin
que l'opinion[84], mais il expose ces faits et les raisons avec toute
l'impartialité dont il est capable, et met ainsi le lecteur à même de
réformer son premier jugement, s'il a quelque chose d'outré.
[Note 84: M. de Voltaire paraît peu justifiable lorsqu'il avance dans le
Siècle de Louis XIV, que l'Histoire n'es en grande partie que l'énoncé
de l'opinion des hommes.]
Il paraît hors de doute que Miantonimo, plutôt que de demeurer en la
puissance de son rival, consentit à en passer par ce que les colons
décideraient. Il suit de là que leur tribunal devint compétent à le
juger; car il y avait bien chez le Sachem le consentement, et l'on ne
supposera pas qu'il y eût ce qu'on appelle la crainte _viri fortis_. Il
ne s'agit donc plus que de déterminer jusqu'où le tribunal se rendit
odieux par la sentence qu'il porta. Les juges disaient dans leur
manifeste: «Ils (les Narraghansetts) doivent comprendre que cela a été
fait sans violation d'aucune convention réglée entre eux et nous; car
Uncas, notre allié, fidèle observateur de ses engagemens, nous ayant
consultés sur les dispositions sanguinaires et traîtresses de
Miantonimo; considérant la justice de sa cause, le salut du pays et la
fidélité de notre allié, nous n'avons pu nous dispenser d'avouer que la
mort est juste. Cette décision est conforme à la coutume des _Indiens_,
et quelque douloureuse que puisse leur paraître cette perte, eux et tout
ce continent en ressentiront les heureux fruits.» Voyons par l'examen
des chefs d'accusation ce qu el'on doit penser de ce passage. Le
tribunal accuse Miantonimo: 1º d'avoir tué le Pequot qu'il devait
livrer; 2º d'avoir rompu la paix de 1638; 3º d'avoir soustrait des
prisonniers; et 4º d'avoir voulu se faire Sachem Universel. Je n'hésite
pas à répondre à la première accusation qu'il ne doit pas sembler
étonnant qu'un Sachem crût pouvoir ainsi satisfaire à ses engagemens: Un
Dey de Tunis ou d'Alger n'aurait pas eu d'idées plus avancées. Quant à
celle d'avoir rompu la paix, Cananacus en accusait lui-même les colons.
Je trouve une conversation de ce Sachem avec Roger Williams, qui jette
du jour sur cette prétention. «Je n'ai jamais souffert, dit Cananacus,
et je ne souffrirai jamais qu'aucune injure soit faite aux Anglais.
S'ils ne mente point, je descendrai tranquillement dans la tombe, et les
Narraghansetts vivront en paix avec eux. Puis, prenant une canne qu'il
rompit en dix parties, il cita autant de circonstances, où il croyait
que les colons avaient forfait à leurs engagemens. Williams ne put le
réfuter que sur quelques points. La jalousie des Européens était assez
patente. Quel message que celui du Gouvernement de Massachusetts à un
sachem de son alliance, à Miantonimo!... Il le somme de comparaître, ou
de se préparer à la guerre. Quelques déprédations commises par Janimoh,
Sachem de Niantic, alla répondre pour son vassal; mais je ne sache pas
que le Gouverneur de Boston, lui fît jamais aucune satisfaction de la
mort d'un Narraghansett que quatre scélérats massacrèrent et
dépouillèrent. Jamais Miantonimo ne refuse de paraître à Boston pour y
répondre aux accusations de ses ennemis. Il y vient en 1642, et se
présente devant le conseil avec une contenance pleine d'une dignité, qui
se communique à ses discours. On a l'air de vouloir armer, et l'on
prépare des retraites pour les faibles: on désarme les sauvages. Il
demande la raison de ces manoeuvres, et l'on ne peut la lui donner. Il
ne se sépare cependant pas du Gouverneur sans lui donner la main, et,
comme s'il l'eût oublié, il revient sur ses pas, et lui offre une
nouvelle poignée de main, en disant que celle-ci est pour les
conseillers. Comment donc rompit-il la paix. Ce ne put être qu'en fesant
la guerre aux Mohicans sans consulter les Anglais. Il semble en effet
qu'il ne pouvait la leur faire, sans la déclarer au Gouvernement, et
l'on disait que ces hostilités n'étaient le que de l'ambition et de la
haine. Cependant Uncas avait été l'agresseur en détruisant les moissons
des Narraghansetts. J'ignore jusqu'où l'on pouvait être fondé à accuser
Miantonimo de vouloir se faire Sachem Universel. On le supposait
peut-être sur ce que l'on croyait qu'il avait engagé les Mohacks dans
son parti. Tout ce que l'on peut dire de cette prétendue alliance, selon
M. Thatcher, c'est que le Sachem étant retenu prisonnier, les Iroquois
s'attendaient qu'ils pourraient tomber plus impunément sur les
Narraghansetts ou les Anglais. Je diffère d'opinion avec ce biographe,
et, ce me semble, il fallait que ceux qui avaient tué Sassacus l'eussent
fait par complaisance pour les Anglais ou pour les Narraghansetts.
Quoiqu'il en soit, le projet attribué à Miantonimo était digne de son
courage, et si cet exposé ne suffit pas pour le disculper absolument, il
affaiblit du moins les griefs allégués contre lui.
Je termine ce chapitre par quelques anecdotes sui sont communes à
Cananacus et à Miantonimo.
L'amitié constante des deux Sachems pour Roger Williams est suffisante
pour prouver chez eux un naturel noble. Cananacus, que Roger avait
appelé «morosus aique ac barbarus senex», le reçoit d'abord avec
défiance; mais bientôt il le fait son interprète et comme son ministre,
il lui donne des terres immenses. «Le prix de l'argent ne put obtenir la
cession du Rhode-Island, dit le prédicant, mais elle eut lieu par
l'amitié, cette amitié et cette faveur dont l'honoré Sir Henry Vane et
mois jouissions près des deux Sachems.»
Quoi de plus chevaleresque que cette recommandation qu'ils firent lors
de la guerre des Pequots! Ils demandèrent que les femmes et les enfans
fussent épargnés!
Williams nous donne encore une idée du respect de Miantonimo pour le
Christianisme. Un sauvage se moquait de la doctrine du ministre, et
disait que tous ceux qui mouraient allaient au sud-ouest. Comment donc,
interrompit le Sachem, as-tu jamais vu une âme aller au sud-ouest? Le
sauvage répliqua sans se déconcerter, qu'il ne paraissait pas plus
qu'aucune allât au Ciel. Ah! dit alors Miantonimo, ils ont des livres,
dont l'un vient de Dieu même. Pourquoi fallut-il qu'un si grand et si
noble pérît avec tant d'ignominie! Le nouvel éditeur de la collection de
Winthrop qualifie sa condamnation de perfide et de cruelle, et nous
avons vu en effet que les accusations n'étaient rien moins que prouvées.
Il est cependant à propos de se reporter vers l'époque et à l'esprit qui
la caractérisait, ne pas absoudre ses bourreaux, mais modérer l'horreur
de leur conduite sur le motif de la grande excitation qui régnait alors.
Un savant Gouverneur du Rhode-Island[85] s'écrie, en racontant la mort
de Miantonimo: «Telle fut la fin du plus puissant prince aborigène que
les habitans de la Nouvelle-Angleterre aient connu; et telle fut le
reconnaissance qu'on lui eut des secours qu'il avait donnés contre les
Pequots. Véritablement, un citoyen du Rhode-Island peut bien pleurer son
malheureux sort, verser quelques larmes sur la cendre de Miantonimo qui,
avec Cananacus, son oncle, fut le meilleur ami des blancs... Par leurs
bienfaits ils s'attirèrent la haine de ceux qui avancèrent la mort du
jeune roi.»
[Note 85: Hopkins.]
On trouve peu d'Anglo-Américains de la trempe du Gouverneur Hopkins, et
s'il faut que quelque déshonneur rejaillisse sur quelqu'un, on ne dira
pas comme Shéridan, dans une occasion différente[86], «l'honneur anglais
a coulé par tous les pores», et le blâme retombera tout entier sur ces
colons, naguère le fardeau de l'Angleterre; sur ces enfans pervers dont
elle se purgea en les jetant sur ces plages.
[Note 86: L'affaire de Quiberon.]