Des Narraghansetts; leur pays et leur puissance--Tashtassack--Cananacus
lui succède et associe Miantonimo au gouvernement--Incidens--Ligue
contre les Pequots--Inimitié du jeune Sachem et D'Uncas le Mohican--Mort
de Miantonimo.
J'ai à parler maintenant de la puissante confédération des
Narraghansetts, aujourd'hui éteinte, mais qui habitait autrefois le
Rhode-Island. Les îles de la baie qui porte leur nom leur étaient
soumises, et les Chefs de Cavesit et de Niantic, étaient comme les
vassaux de leur Sachem-général. Ils fesaient la guerre de temps
immémorial avec les Pokanokets au Nord, et les Pequots au Sud. On jugera
que les Chefs d'unetelle république devaient être des hommes d'un
courage élevé. Le commun des guerriers avait ce caractère: il fallait un
héros pour les conduire.
Le premier Sachem connu des Anglais, Cananacus, descendait de
Tashtassack un de leurs plus grands hommes. Tout ce que nous savons de
ce dernier est traditionnel. Les anciens dirent aux colons qu'ils
avaient été commandés par ce Sachem, infiniment supérieur aux autres en
valeur et en puissance. Il sut par l'influence de ses hautes qualités
guerrières et oratoires, jointes au génie du commandement, réunir à son
peuple un grand nombre de tribus qui en étaient séparées, et étendit son
autorité sur tout le territoire qui porta depuis le nom de Rhode-Island.
Il eut aussi à calmer des guerres intestines; car chez les sauvages
chaque chef veut se faire un parti, et s'élever au rang suprême. Il
maintint son autorité et la transmit à ses enfans. Il n'eut qu'un fils
et une fille. N'ayant pu les marier convenablement è sa dignité, il les
unit ensemble, et ils eurent quatre fils dont l'aîné fut Cananacus.
Le petit fils de Tashtassack s'associa pour gouverner, Miantonimo son
neveu, jeune Chef d'un courage noble. Les deux Sachems ne montrèrent pas
aux Anglais une affection égale à celle des Andusta et des Granganimo.
Dès l'année 1622, l'on comptait d'autant moins sur la paix, que l'on
recevait tous les jours des nouvelles moins rassurantes du pays des
sauvages. Cananacus envoya un héraut à Plymouth porter un carquois
rempli de flèches, comme pour déclarer la guerre. Le gouverneur lui
répondit en lui envoyant une peau de castor remplie de balles, et en le
fesant assurer que s'il avait envi de se battre, il aurait bonne
réception. Un message si résolu eut son effet. Cananacus, superstitieux,
crut que les balles cachaient quelque enchantement. Il n'osa pas y
toucher, et les renvoya. La paix fut préservée avec les Anglais, mais en
1633, Miantonimo tomba sur les quartiers de Massassoit, qui fut réduit à
se réfugier dans une habitation anglaise à Sowams, jusqu'à l'arrivée des
soldats. Le capitaine Standish marchait à son secours, lorsque les
Narraghansetts, évacuèrent Montaup, en apprenant que les Pequots étaient
sur leur territoire. Le jeune Sachem les chassa à la tête des
vainqueurs.
Nous avons vu comment Sassacus, voulant exterminer les Anglais, crut
faire entrer les deux Sachems dans sa cause. On prétend que Miantonimo
hésita entre le désir de la vengeance te la perspective de la ruine des
blancs. Roger Williams, sectaire persécuté pour ses doctrines
religieuses, eut assez de charité envers ceux qui le poursuivaient, pour
travailler en leur faveur. Il eut l'habileté de tourner contre les
Pequots l'orage qui allait fondre sur les colonies. Le gouverneur
Winthrop invita Miantonimo à une conférence. Le jeune Sachem parut à
Plymouth en 1636, avec les fils de Cananacus et une garde de vingt
guerriers. Arrivé à une journée de marche, il envoya un héraut pour
annoncer qu'il arrivait. On envoya une compagnie de miliciens jusques à
Roxbury, et le gouverneur convoqua les conseillers et les magistrats. Un
festin préparé au palais du gouvernement, se termina par une alliance
offensive et défensive. Les deux partis s'engagèrent à ne pas traiter
séparément avec les Peckots et à leur faire une guerre à mort. On se fit
des présens en foi d'alliance. Les Anglais donnèrent vingt-six habits
galonnés[80], et les Sachems, une main de Pequot, et des pelleteries.
Les troupes anglaises, en entrant sur les terres des Narraghansetts,
firent prévenir Cananacus de leur marche et du plan de la campagne. Le
lendemain Miantonimo parut avec deux cents guerriers[81]. Voyant le
petit nombre des soldats, il fit venir de nouveaux hommes, en disant que
les Anglais étaient trop peu nombreux pour se mesurer avec les Pequots,
qui étaient tous gens de grand courage; puis il se sépara du Major Mason
en lui souhaitant le succès.
En Septembre, 1638, Miantonimo fit invité à Boston avec Uncas le
Mohican, son ennemi juré. Ce fut surtout dans cette conférence que les
colons commencèrent à affecter la supériorité sur les sauvages. Ils se
firent reconnaître pour arbitres entre les deux Sachems, et leur firent
conclure une paix perpétuelle. Miantonimo est accusé de l'avoir rompue
le premier. Il remua toutes les tribus du Connecticut, et fit de grands
amas d'armes. Il alla même jusqu'à aposter un assassin pour tuer Uncas.
Ce misérable, qui était Pequot, fit une tentative en 1649, et manqua son
coup. Il fut arrêté à Boston, et mis en jugement; mais Miantonimo plaida
sa cause, et lui obtint sa liberté en promettant de le renvoyer à Uncas.
Il ne le fit pas, mais tua lui-même le coupable deux jours après. Un
autre incident hâta la guerre. Sequassem, Sachem du Connecticut, ayant
tué un Mohican, et poursuivi Uncas à coups de pique, fut cité devant la
cour de Boston[82]. Il refusa de comparaître, et Uncas fut à la peine de
battre ses guerriers. Miantonimo se déclara alors, et poursuivit son
rival à la tête de neuf cents guerriers, qui se grossirent des vaincus.
Uncas n'avait que quatre cents hommes; il ne chercha pas moins le
combat, et les deux partis se rencontrèrent dans une vaste plaine. Le
Mohican voyant la force plus que triple de son adversaire, usa de
stratagême, et fit part à ses guerriers de son dessein. Il feignit de
demander un pourparler. Les deux bandes firent halte, et les deux
Sachems s'avancèrent en avant. Uncas dit à Miantonimo: «Nous avons
chacun un grand nombre de valeureux guerriers; ils ne doivent pas périr
dans une querelle qui nous est personnelle. Viens donc, comme un digne
Chef, et battons nous seul à seul.» «Mes guerriers sont venus de loin
pour combattre, répondit Miantonimo, et les Mohicans tomberont sous les
coups des Narraghansetts.» Il continuait de parler, lorsqu'Uncas se jeta
è terre. Aussitôt les Mohicans firent une décharge inattendue de toutes
leurs armes, puis si jetèrent sur leurs ennemis avec une furie qui les
força de se disperser. La poursuite fut chaude, et les vaincus chassés
de roc en roc comme le gibier devant le chasseur. Miantonimo ne put
échapper. Quelques-uns des plus braves guerriers d'Uncas l'atteignirent;
mais soit qu'ils n'osassent point l'attaquer, ou qu'ils le réservassent
à son rival, ils se contentèrent de le cerner. Uncas arriva, et se
précipitant sur lui, avec une force vraiment athlétique, il le saisit
par l'épaule et le renversa. Miantonimo se dégagea, et s'assit
impassible, demeurant muet au milieu des injures des Mohicans. Uncas lui
offrait la vie, s'il voulait l'implorer; mais le petit neveu de
Tashtassack avait trop de fierté pour s'abaisser devant son vainqueur,
qui l'épargna pour le moment, et l'emmena en triomphe. Dans cette
extrémité, le célèbre Samuel Gorton, qui avait obtenu de Cananacus de
vastes domaines, somma le Mohican de lui remettre son prisonnier sous
peine de s'attirer la haine des Anglais. Ce fut peut-être ce qui pressa
la mort de Miantonimo. Son astucieux rival saisit l'expédient de le
livrer aux autorités, qui se déclarèrent incompétentes. Mais le captif,
pour son malheur, voulut se soumettre de lui-même à l'arbitrage des
colons, et se confier à leur générosité. Les colonies nommèrent des
commissaires, qui eurent bientôt décidé qu'il était prouvé que le Sachem
Narraghansett avait attenté à la vie d'Uncas par assassins, poison et
sorcellerie; qu'il avait formé une ligue générale contre les colonies,
et engagé les Mohacks à combattre sous ses ordres. «Ces choses dûment
examinées, disent-ils, la vie d'Uncas ne peut-être en sûreté tant que
Miantonimo sera en vie. Il peut justement mettre à mort sur son
territoire un ennemi si faux et si sanguinaire.»
[Note 80: Rien ne flattait plus un Sachem que l'habit militaire de nos
officiers.]
[Note 81:
The news of this our march, fame doth transport
With speed to Great Miaantinomoh's court;
Nor had that pensive King, forgot the losses,
He had sustained through Sassacus's forces.
Cheer'd with the news, his Captains all as one,
In humble manner do address the throne,
And press the King to give them his commission
To join the English in this Expedition.
To their request the cheerful King assents.