Aspinet Sachem de Nausett--Raisons de sa haine pour les
Anglais--Expédition de Standish--Mort du Sachem--Anecdotes--Sort
déplorable d'Ianough Sachem de Cummacuid--Sa défense.
La vie d'Aspinet jette un grand jour sur l'histoire d'un établissement
dont je viens de parler, les plantations de Weston. Autant Vonohoquaham
et Chickatabot furent amis des Anglais, autant Aspinet les eut en
aversion. Le massacre non provoqué de ses sujets par le capitaine
Hunt[69], en 1614, occasionna cette inimitié.
[Note 69: M. Winslow écrivait: «One thing was grievous unto us at this
place. There was an old woman, whom we judged to be no less than a
hundred years old, which came to see us, because she never saw English;
yet could not behold us without breaking forth into great passion,
weeping and crying excessively. We demanding the reason of it, they told
us she had three sons who, when Master Hunt was in these parts went
aboard his ship to trade with him, and he carried them captives in
Spain; by which means she was deprived of the comfort of her children in
her old âge.»]
Six ans plus tard, les Anglais envoyèrent une embarcation pour chercher
un endroit propre à la construction d'un fort. Aspinet fit attaquer le
parti et l'obligea de se retirer en grande hâte.
La rumeur le fit en 1622, le chef principal d'une ligue contre
l'établissement de Weston, à Weimouth. Le capitaine Standish eut ordre
de le prévenir, et d'entrer dans ses domaines à la tête d'un fort
détachement de soldats. C'était un homme expéditif. Grand nombre de
sauvages furent tués, et, dit un écrivain contemporain, sans doute
lecteur de Bible assidu, «cette exécution soudaine, jointe au jugement
de Dieu sur leurs consciences coupables, les abattit tellement, qu'ils
désertèrent leurs demeures, et se virent réduits à errer dans les bois
et dans les défilés, périssant de misère.» Parmi ces malheureux fut le
Sachem de Nausett, et telle fut la fin d'un homme qui avait d'abord
rendu de grands services à ceux qui violèrent son territoire et lui
donnèrent la mort. Je citerai quelques faits qui font voir combien il
eût été facile aux Anglais de conserver l'amitié de ce Sachem.
En 1621, un enfant ayant disparu, on devina facilement qu'il était tombé
entre ses mains et l'on envoya une députation pour obtenir sa
délivrance. Aspinet avait su distinguer le petit innocent des coupables.
Lorsque le parti arriva sur la borne de son territoire, et s'y arrêta,
Squanto alla seul informer le Sachem du but de la visite, et faire appel
aux sentimens de l'humanité en faveur de la faible créature. Aspinet
vint avec un grand train, fesant porter l'enfant à la traverse des
ruisseaux. Il s'arrêta à distance avec cent guerriers, en désarma
cinquante, et arriva avec eux aux Anglais. Il prit le petit garçon qu'il
avait tout décoré de perles, le présenta au commandant, et fit la paix
avec la colonie.
Après cette rencontre la bonne intelligence se préserva pendant plus
d'une année. De grandes provisions de blé furent cédées aux Anglais
durant la famine, et le gouverneur Bradford fut reçu par le Sachem avec
la plus honnête hospitalité. La chaloupe de cet officier ayant pris eau,
on fut obligé de décharger une grande provision de blé, et de le laisser
sous la garde des sauvages. Le gouverneur retourna à pied au fort, et le
blé, laissé à Nausett en Novembre y fut retrouvé intact en Janvier.
Aspinet avait accordé des primes aux sauvages qui le garderaient
soigneusement, et il avait fait parvenir la chaloupe à Plymouth, dans le
meilleur état.
En 1623, le capitaine Standish parut de nouveau à Nausett. Un sauvage
ayant sauté dans la chaloupe des Anglais, et dérobé quelques objets, le
capitaine entra en armes chez Aspinet, et redemanda avec bravades les
objets volés. Le Sachem, sans s'offenser, lui offrit sa demeure, en
attendant qu'il pût retrouver les choses demandées; mais ses offres
généreuses furent rejetées, et les Anglais passèrent la nuit en armes
près de leur embarcation. Le lendemain Aspinet parut sur le rivage avec
une grande suite: il venait rendre la justice. Saluant le capitaine à
l'anglaise[70] comme le lui avait montré le Chef Tisquantum, il ne se
contenta pas de rendre les objets; mais il fit porter dans l'embarcation
une grande quantité de pains.
[Note 70: La légende dit que tous les sauvages de sa suite voulurent
suivre son exemple; mais que ce fut de si mauvaise grâce, que tout
l'équipage se mit à rire.]
Le sort d'un autre Sachem du Massachusetts ne fut pas moins déplorable.
Ianough, Sachem de Cummacuid, surnommé le Courtois, justifia ce beau
titre par l'affabilité qu'il montra aux Anglais qui vécurent dans sa
familiarité.
Standish allant à Nausett, coucha la première nuit de son voyage à
Cummacuid. Ianough apprenant qu'il était à l'ancre prés de son domaine,
l'avait fait prier de l'y venir voir. On dépeint le Sachem comme un
jeune homme d'environ vingt-six ans, de belle taille et gentil de
figure, n'ayant du sauvage que l'habit. Il reçut le capitaine à la tête
de tout son peuple. Les femmes se mirent à danser[71] et à chanter
autour de l'embarcation, et les hommes firent aussi de leur mieux pour
témoigner leur allégresse. Ianough, en se séparant de Standish, lui
passa son collier autour du cou.
[Note 71: Deux illustres voyageurs nous décrivent une de ces fêtes, qui
se passait dans une île, sur les lacs du Canada. Les trois hommes les
plus âgés, assis sous un arbre, étaient les principaux musiciens. L'un
d'eux battait un petit tambour formé d'une partie du tronc d'un arbre
creux, couvert d'une peau; les deux autres l'accompagnaient avec des
espèces de castagnettes ou de calebasses remplies de pois. Ces trois
hommes chantaient, et les sons rauques et sauvages de leurs voix, mêlés
à ceux de leurs instrumens, fesaient un effet bizarre, mais agréable à
une certaine distance. Les danseuses chantaient aussi. Elles étaient
vingt, qui formaient un cercle, en se tenant les mains autour du cou
l'une de l'autre. Fesant ainsi la chaîne, et le visage tourné vers le
feu, elles exécutaient des petits pas de côté, courts, serrés et
rapides.]
Tous les documens accordent à ce Sachem le plus beau caractère; mais il
avait affaire à un monstre. Standish, passant une seconde fois à
Cummacuid, y fut reçu aussi cordialement que la première fois; mais
quelques perles ayant disparu, il répéta les violences qui lui avaient
si bien réussi à Nausett, et ses bandits dirent tout haut, que ce coup
de fermeté en avait tellement imposé aux barbares, qu'ils n'avaient osé
rien entreprendre; tant il est vrai que les Européens, qui avilissaient
ainsi le Christianisme, ne pouvaient croire aux vertus qui s'offraient à
eux sur ces plages où il n'avait pas été prêché.
Cet affront ne fut pas le dernier. Ianough fut accusé contre toutes
probabilités d'être entré dans la ligue contre Weston. Le fidèle
Massassoit, lui-même, avait été sollicité: Ianough le fut de même sans
que l'on pût en rien inférer. Cependant l'estimable Sachem de Cummacuid,
à la fleur de l'âge, insulté, menacé, pourchassé, pour ainsi dire, par
un ennemi que rien ne pouvait assouvir, et qui suspectait également ses
caresses et ses craintes, s'exila, consterné, et mourut dans son
désespoir.