ARGUMENT

Digression concernant la découverte de la chûte de Niagara--Entrevue de

Mayouck avec MM. Price et Willmington--Son récit de la

cataracte--Excursion.

La nouvelle Angleterre venait à peine de fixer une retraite aux

mécontens des trois Royaumes, que l'on songea à y envoyer des

missionnaires qui, par défaut de prosélytes exploitaient les beautés des

régions qu'ils parcouraient, suivant en cela le génie du clergé de

l'Eglise d'Angleterre, presqu'entièrement composé de savans. Price et

Willmington reçurent l'ordre de pénétrer vers le nord. S'étant reposés

dans le bourg naissant de Boston[67], ils dirigèrent leur course vers le

but qui leur avait été indiqué. Déjà ils avaient franchi une chaîne de

montagnes, lorsqu'ils tombèrent dans un pays plat. Après avoir marché

plusieurs jours sans rencontrer aucune créature humaine, ils aperçurent

enfin dans une clairière et à travers les arbres, un groupe de sauvages

qui, s'approchant d'eux, leur parlèrent un langage agréable, mais qu'ils

ne comprenaient pas. Les gestes de ces sauvages marquaient leur surprise

à la vue d'hommes si différens d'eux, et n'ayant pour arme que ce qui

leur semblait un bâton poli. Au milieu de cet ébahissement une bande

d'oies passa au-dessus de leurs têtes. Ils décochèrent leurs flèches;

mais ce fut sans effet. Nos visiteurs tirèrent en même temps, et, au

grand étonnement de la troupe deux oies tombèrent expirantes sur le sol.

[Note 67: V. l'histoire des E.-U.]

Le Chef, qui s'appellait Mayouck, pria les étrangers de le suivre dans

on village, pour montrer à son peuple le merveilleux effet de leurs

bâtons. On arriva bientôt à un nouveau groupe, occupé à élever une

cabane d'écorce. Mayouck fit entendre que ce n'était là que le lieu de

chasse, et que le village était encore éloigné dans la direction du

soleil, qui se dérobait alors derrière les arbres. On le trouva enfin

sur la rive de la rivière Oneida. Price et Willmington voulurent passer

au-delà, et demandèrent des renseignements au Sagamo sur la route qu'ils

devaient suivre. Il leur donna à entendre que la rivière qu'ils avaient

traversée conduisait à un immense bassin, formé par la décharge de

plusieurs grandes rivières, mais que bien peu de guerriers de sa tribu

avaient jamais été jusque-là. Il y avait pourtant un ancien qui, dans sa

jeunesse, s'était avancé avec son canot durant plusieurs soleil. Il

avait raconté qu'il avait vu une énorme rivière tombant dans une mer

d'eau douce, et qu'ayant débarqué pour chasser, il avait entendu un

bruit terrible d'eaux qui tombaient. Ayant traversé vis-à-vis les bois,

d'où le bruit semblait venir, il vit que le courant devenait si rapide

qu'il n'était pas possible d'avancer. La crainte le força de faire

rebrousser son canot, et depuis ce temps aucun sauvage n'osa

s'aventurer. Les deux ministres furent plus hardis, et ils engagèrent

Mayouck à les accompagner. Après qu'ils eurent navigué plusieurs jours,

ils aperçurent l'Ontario, dont la vue les frappa d'étonnement; car ce

fleuve leur parut une mer sans bornes. Comme ils rangeaient la côte, les

daims sortaient de leurs bosquets pour les voir, ou traversaient à la

nage les embouchures de rivières et de ruisseaux. Mais on s'occupait

plutôt à admirer la beauté de la scène qui s'offrait à la vue, qu'à

interrompre les jeux et les gambades des bêtes fauves. On avançait

toujours sans se douter de rien, lorsque un matin que l'on fit plusieurs

milles avant que le soleil n'eût dissipé la brume épaisse qui couvrait

le lac, on entra dans une grande rivière qui vient se jeter dans

l'Ontario. On continua de naviguer, mais le courant devint si rapide,

que l'on fut obligé d'aller par terre. Le vent, qui soufflait

légèrement, fesait un murmure continuel parmi les arbres, mêlé à un

bruit sourd que Mayouck jugea venir de plus loin. Il ordonna à un jeune

guerrier, qui l'accompagnait, de monter sur un pin élevé qui était

proche. Le jeune homme fut à peint à la moitié de l'arbre, qu'il poussa

un cri de surprise, et, en ayant descendu, il dit qu'il avait vu des

nuages immenses d'écume au-dessus des arbres. Comme on continuait de

marcher, le bruit devenait plus distinct et plus fort à chaque instant,

et la vitesse du courant fit croire que l'on approchait d'un rapide

furieux; mais on sortit d'un bois épais, et l'on se trouva tout-à-coup

sur le bord d'un rocher nu, qui était comme suspendu sur un vaste

gouffre, dans lequel deux courans et une rivière se précipitaient avec

un bruit qui noyait toutes les acclamations de surprise, et qui

surpassait les mugissemens de lamer dans sa fureur. Se retirant avec

effroi, les voyageurs fixèrent leurs regards étonnés sur le torrent

bruyant et écumeux, sans faire attention que la partie du rocher sur

laquelle ils se trouvaient, il n'y avait qu'un instant, s'ébranlait et

se détachait: cet immense bloc tomba, et le bruit de sa chute retentit

dans tous les bois d'alentour, plus fort que celui de la cataracte. Les

deux Anglais se retirèrent comme malgré eux au milieu des arbres,

n'osant revenir vers le point d'où ils avaient vu crouler le rocher; et

dans cette position, ils purent contempler avec lus de sang froid le

grand spectacle qu'ils avaient sous les yeux.

Comme ils étaient ainsi occupés, Mayouck jeta un cri, et dirigea leur

attention sur un grand daim, qui luttait vainement contre la force

irrésistible du courant près de la chute: il était entraîné vers sa

destruction. Il arriva dans un calme trompeur; ses regards devinrent

égarés, ses narines s'élargirent, son cou s'allongea, et il semblait

crier; mais sa voix était étouffée par le bruit de la cataracte, et il

fut précipité dans l'abyme qui bouillonnait au-dessous. Le Sagamo

iroquois donna à la chute le nom de Niagara ou «des Eaux Tonnantes». On

vint plus tard de toutes les parties du globe pour contempler la plus

grande merveille de la nature. Parmi ses plus illustres visiteurs, De

Larochefoucault Liancourt et De Castelnau ont écrit des descriptions

magnifiques de ce qu'ils ont vu.

Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848) · 第 26 / 110 题