Suite des Sachems pohatans--Sasapin et Mangopeomen--Ce dernier réunit
les Chickahominis à la confédération--Ligue contre les Anglais; soixante
et dix forts sont détruits ou abandonnés--Bataille de Pamunky,
armistice--Mangopeomen est pris--Sa mort et son
caractère--Particularités intéressantes de la vie de Pocahontas.
OPITCHIPAN, successeur de Pohatan, pris le nom de Sasapin[63]. Il n'eut
de Sachem que le nom, et s'associa son beau frère, Opechancana, que
règna sous le nom de Mangopeomen. Grand chef de guerre sous son beau
père, ce Sachem avait fait prisonnier le capitaine Smith. Moins heureux
plus tard, il en avait été terrassé, et traité avec ignominie: il se
vengea en semant le carnage dans la journée de Fort-Henry. Ce sage
Ouirohance prit sur son beau frère tout l'ascendant que son génie lui
promettait, et ouvrit son gouvernement par une manoeuvre d'une politique
adroite. Dissimulé avec les Anglais, auxquels il ne pouvait pardonner la
prise d'Appamatuck, il renouvella l'ancienne alliance de 1619, pour
mieux voiler ses desseins. L'artifice par lequel il réunit à la
confédération pohatane la nation des Chickahominis, justifie assez les
craintes que les habitans de Jamestown commençaient à concevoir. Cette
peuplade ayant refusé de payer à la colonie un tribut annuel, le
président Yeardly entra sur son territoire avec des troupes; mais
Mangopeomen persuada les Chickahominis de le reconnaître pour Sachem, et
il engagea le général à retraiter. Cette annexe qu'il fit à sa
puissance, devait le servir dans l'exécution du nouveau plan de défense
que son intelligence voyait nécessité par l'accroissement journalier des
ressources de la colonie.
[Note 63: Cet usage de prendre un nom en arrivant à l'autorité suprême,
était commun à toute l'Amérique. Ouingina prend le nom de Pemissapan,
comme Opitchipan celui de Sasapin. Vahunsonaca avait apparemment adopté
celui de Pohatan. Le même usage ne fut pas moins répandu dans l'ancien
monde, et c'est ainsi que tant de rois, en Irlande, portèrent les noms
de Laogaire ou d'Eochaid; tant d'autres, celui de Donald, chez les
Calédoniens.]
Sir Thomas Wyatt succéda à Yeardly, en 1621. Mangopeomen qui n'était pas
prêt à éclater, envoya à Jamestown un orateur qui débita une harangue de
compliment. Pour rendre la déception plus parfaite, il offrit de fournir
des guides pour conduire les Anglais dans des lieux où ils pensaient
trouver des mines de cuivre. Mais après avoir sondé les dispositions de
Namenacus, Sachem de Patuxent, et des tribus de l'est, il résolut enfin
de fondre sans plus tarder, sur la colonie.
Le 21 mars, 1622, jour néfaste dans les annales virginiennes, les
diverses tribus engagées dans la ligue se trouvèrent stationnées sur les
différens théâtres du massacre, avec une célérité et une précision qui
étaient dues à Mangopeomen, l'âme de ces masses, si difficiles à
contenir. Cette fois, quoique plusieurs partis eussent à traverser un
chemin immense parmi les forêts, guidés seulement par les astres, aucun
ne s'égara. Soudain les coups tombèrent. Le terrible Sachem, semblable à
Mars parmi les siens, alimentait le carnage. Un massacre épouvantable
eut lieu, et trois cent quarante-sept personnes furent les premières
victimes de cette boucherie, qui eut des suites encore plus funestes.
Caanco, sauvage chrétien, avait cependant donné l'alarme; le danger fut
connu de toutes parts, et toute la colonie se mit sous les armes.
Frémissant de rage, Mangopeomen rallia, comme Attila arrêté devant
Orléans, ses guerriers répandis dans le pays, et il attendit de pied
ferme l'ennemi, que cette scène de dévastation déployée à ses yeux,
excitait à la vengeance. Une guerre à mort suivit, dans laquelle les
Anglais égalèrent en barbarie les Pohatans, qui leur donnèrent dès-lors
le nom de «Grands Couteaux». De quatre-vingts forts que les colons
possédaient, il n'en resta que huit sur pied, et la population totale se
trouva réduite à 1700 âmes, en 1624. Lorsque l'on envoya proposer la
paix, l'implacable sauvage fit une réponse pleine de fierté, et foula
aux pieds l'image du roi d'Angleterre, qu'on lui avait présentée. La
guerre la plus dévastatrice continua avec une furie toujours croissante.
En 1625, Sir Thomas Wyatt entra en personne sur le territoire des
Pohatans. Mangopeomen l'attendit à Pamunky, à la tête de neuf cents
guerriers. Un combat fut livré dans lequel les Anglais parurent d'abord
victorieux; mais ils ne purent pousser jusques à Matapony, principal
fort, qui n'était qu'à quatre milles du champ de bataille, et furent
contraints de retraiter. De nouvelles ouvertures de paix furent encore
rejetées; et ce ne fut qu'en 1632, que les sauvages se prêtèrent à une
trève.
Mangopeomen la rompit, lorsque à l'arrivée d'un nouveau Gouverneur et
d'une nouvelle colonie, la guerre civile se mit entre les Européens.
Quoiqu'avancé en âge, il fesait, avec une extrême célérité, parvenir ses
ordres aux tribus les plus éloignées. Il voulut faire lui-même la
principale attaque à la tête des cinq tribus les plus considérables;
tandis que les efforts subordonnés furent confiés aux Chefs respectifs,
système qui étendit le massacre des bouches de la Chesapeake jusqu'aux
extrémités des eaux qui s'y jettent. Cinq cents personnes furent tuées,
et grand nombre traînées en captivité. Sir John Berkeley[64], à la tête
de toutes les forces de la colonie livra plusieurs combats désespérés
qui le conduisirent jusque dans le centre du pays des sauvages.
Mangopeomen était alors si décrépit par l'âge et les infirmités, qu'il
était réduit à se faire porter dans une espèce de litière, d'où il
dirigeait la marche en avant, ou la retraite de ses guerriers. Poursuivi
chaudement par un parti de cavaliers, il fut pris et conduit à
Jamestown, où, à leur grand honneur, les Anglais le traitèrent avec
égards, ensevelissant généreusement le souvenir de leurs défaites, à la
vue de l'infortune présente de leur plus terrible ennemi. Il y eut un
Anglais qui fut inaccessible à ces nobles sentimens. Le Sachem vécut
plusieurs jours, entouré de ses serviteurs, qui avaient eu la permission
de le suivre; mais il fut lâchement assassiné par un de ses gardes, sans
autre offense que le courage qu'il montrait dans le malheur. Quelques
jours avant sa mort, il entendit un grand remuement autour de sa
personne. Ayant fait lever ses paupières, ce qu'il ne pouvait plus faire
seul, il aperçut un groupe de curieux. Il fit aussitôt demander le
Gouverneur, et lorsqu'il parut, il dit avec dignité «que si Mangopeomen
avait eu la fortune de faire prisonnier le Sachem des Anglais, il ne
l'aurait point donné en spectacle à ses sujets;» étrange leçon d'un
soi-disant barbare à un chevalier.
[Note 64: Cet officier, qui fit ses premières armes contre les Pohatans,
s'illustra, je crois, dans les guerres civiles de son pays, et lors de
la Restauration, il proclama Charles II en Amérique.]
Aucun sauvage, sans en excepter Metanco, ou le roi Philippe, ne fit plus
de mal aux Anglais. Sa haine ne parut pas provoquée comme celle du
vainqueur de Swanzey; mais il prévoyait sans doute la ruine de sa
nation, et le patriotisme parle en sa faveur.
Beverley nous apprend qu'il était d'une haute stature, et qu'il avait le
port extrêmement noble. Stith l'appelle «un prince fier et politique».
Burk, «l'Annibal de la Virginie». Locke l'a mentionné dans son immortel
ouvrage sur l'Entendement[65]. Sa mort fut le prélude de la dissolution
prochaine de la confédération pohatane.
[Note 65: Si Opechancana, roi de Virginie, eût été élevé en Angleterre,
peut-être aurait-il été aussi bon théologien et mathématicien que qui
que ce soit dans ce Royaume. Toute la différence qu'il y a entre ce roi
et un anglais, consiste simplement en ce que l'exercice de ses facultés
a été borné aux usages et aux idées de son pays.--(_Ess. sur l'ent.,
Tome 1, Liv I, Chap. III, p. 87, penes me._)]
Je terminerai ce chapitre par ce qu'offre de plus intéressant la vie de
Pocahontas.
Née en 1595, avec toute les qualités du coeur, cette enfant de la nature
est surtout célèbre par l'acte extraordinaire d'humanité et de courage
qui sauva le romanesque capitaine Smith. Déjà l'exécuteur lève ha hache
de guerre sur le prisonnier, lorsque Pocahontas, âgé alors de douze ans,
s'élance entre lui et le capitaine. Tenant embrassée la tête de Smith,
elle conjure son père de l'épargner. Elle était plus que tous ceux de sa
famille en possession de ce coeur fier, et le toucha en faveur du
criminel.
Plus tard, Jamestown est visitée par la famine. La fille de Pohatan y
fait parvenir des vivres, qui soutiennent les Anglais jusques au retour
de Sir John Newport.
Cependant les sauvages, à la vue de l'accroissement des Anglais, ont
conjuré leur perte. Pocahontas s'évade au milieu de la nuit, et,
s'engageant dans les épaisses forêts de son pays, elle traverse mille
dangers pour avertir les colons de celui qui les menace. Des bienfaits
aussi signalés eurent bientôt porté de l'autre côté de l'Océan le nom de
l'héroïne virginienne; mais quelle en fut la récompense? Argall, le même
qui porte le fer et le feu dans les établissements de la marquise de
Guercheville, officier dont la vie est semée d'actions héroïques, nobles
parfois, et aussi de faits déshonorans, paraît sur la scène. Naviguant
sur la rivière Potomac, en 1612, il apprend que la princesse est dans
les environs. Il lui fait une visite, et l'invite à monter sur son
vaisseau, promettant de la remettre sur le rivage après une courte
promenade. Elle se laisse prendre; on la respecte, mais on ne lui tient
point parole.
Durant son séjour à Jamestown, la beauté de Pocahontas, sa simplicité
naïve, et ces manières gracieuses qui accompagnent toujours l'innocence
du coeur, lui attirèrent les regards du jeune Rolfe, colon distingué,
qui l'épousa avec la permission de Pohatan. Cet hymen fut le gage d'une
heureuse paix. Elle reçut le baptême, et fut appellée Rebecca, mais
Pocahontas était le plus beau nom qu'elle pût porter, et la postérité le
lui a conservé.
En 1616, elle dit adieu à son pays, et partit pour l'Angleterre, avec
son époux et Sir Thomas Dale. La renommée l'avait précédée à Londres,
une de ces immenses cités desquelles le bruit d'une victoire,
quelquefois, n'atteint pas l'enceinte; mais un récit romanesque se fait
jour au milieu du tumulte qui y règne. L'héroïne américaine devait y
attirer tous les regards. Le roi Jacques, que Stith appelle «un pédent
couronné», monarque en tout singulier, et qui n'a eu son égal qu'en un
czar de Russie, trouva fort mauvais que le jeune Rolfe eût eu la
présomption d'épouser, sans son agrément, «une princesse fille d'un roi
son allié»; mais sa Majesté se calma, et les deux époux furent
introduits à la cour par lord Delaware et l'honorable Smith. Un vieux
chroniqueur dit de la princesse virginienne, qu'elle était plus
favorisée de la nature, plus gracieuse et mieux proportionnée que
plusieurs dames de la cour, au jugement même des courtisans _et plus
beaux sirs_.
Après avoir joui quelque tems de la faveur de la bonne reine Anne, à
laquelle Smith avait présenté un mémoire sur ses belles actions,
Pocahontas se retira à Benford, fatiguée du tumulte de la capitale.
Enfin, en 1617, des raisons particulières l'engageant à retourner en
Amérique, elle devait monter sur un vaisseau amiral à Gravesend,
lorsqu'elle mourut, âgée de vingt-deux ans. Les derniers momens de sa
vie ne démentirent pas sa plus tendre jeunesse. Elle laissait un jeune
enfant sous la tutelle de Sir Lewis Stewkely, mais ce seigneur ayant
perdu toute sa fortune dans le malheur de Rawleigh, il passa sous celle
de son oncle, John Rolfe, de Londres. Il; vint plus tard en Amérique,
hérita d'une grande partie du territoire de son aïeul, et laissa une
fille qui fut mariée au Colonel Bolling. Ce dernier maria deux de ses
filles aux Colonels Randolphe et Fleming. L'honorable Randolphe, de
Roanoake, est encore un descendant de Pocahontas au sixième degré, selon
M. Thatcher.
L'histoire n'offre rien qui égale l'héroïsme déployé par cette femme
forte; et le roman n'a rien imaginé de supérieur. Quelle héroïne, en
effet, posséda à un degré plus éminent ces belles qualités qui ornent le
coeur humain, la candeur, l'amitié constante, et la compassion pour le
malheur. L'indépendance de son caractère, et la dignité de toutes ses
démarches, ne parlent pas moins en sa faveur. Les auteurs du
Dictionnaire Historique on consacré un article à Pocahontas, digne de
figurer dans toutes les histoires.