Colonisation de la Virginie--Des sauvages de ce pays; confédération
Pohatane--Vahunsonaca; ses conquêtes--Le capitaine Smith tombe entre ses
mains--Héroïsme de Pocahontas--Visite et réception de Sir John
Newport--Le roi d'Angleterre envoie des présens à Vahunsonaca--Son
couronnement--Blocus de Jamestown--Arrivée de Lord Delaware--Chances
diverses de la guerre--Nouvelle alliance--Mort du Sachem; son
caractère--Ses enfans.
Les Anglais connaissaient déjà depuis quelques années la Virginie,
qu'ils avaient ainsi nommée pour faire honneur à la reine Elizabeth, que
s'était piquée de règner sans maître qui partageât son autorité.
Le pays, alors, depuis le rivage de la mer jusques à l'Allegany, et
depuis l'extrémité sud des eaux connues sous le nom de «James River»,
jusques à la rivière Patuxent dans le Maryland, était occupé par trois
nations principales, divisées chacune en tribus, bourgades, clans et
familles. C'étaient les Pohatans, les Monacans, et les Monohacks. La
confédération pohatane, sans contredit la plus nombreuse, habitait
depuis l'Océan jusques à la chûte des rivières dans les régions qui
touchent à la Caroline et au Maryland. Tout ce territoire comprenait
environ huit mille milles carrés. La nature l'avait doué de nombreux
avantages, et, bien différentes des contrées situées plus vers le nord,
celles en question, étaient peu exposées au froid, moins encore à la
famine. Les sauvages fréquentaient, pour la pêche, les rivières
Nansamond, Iork et Chickahomine, abondantes en poissons délicieux. De
riches moissons étaient le prix d'une culture réduite chez les
Américains au plus simple travail: le sol avait à peine besoin d'être
remué pour produire. Les forêts fournissaient avec profusion le gibier
et les fruits. Transplantés sur ce sol heureux, les Pohatans étaient
cependant un peuple endurci aux fatigues de la guerre, et les Mnacans et
les Monohacks, bien que protégés par un pays de montagnes, avaient
besoin d'une solide union pour leur résister. Se Sachem principal, ou
l'empereur, comme disent les chroniqueurs du temps, était appellé par
les Anglais, Pohatan[58], quoique son nom véritable fut Vahunsonaca.
[Note 58: Pohatans était aussi le nom de la nation.]
Né vers l'an 1560, il ne fut d'abord le chef que de dix tribus, qui
formaient en premier lieu la confédération pohatane. Mais, jeune encore,
il les conduisit à la guerre contre les peuples voisins, qu'il
s'assujettit par ses nombreux exploits, et forma un petit empire qui, à
l'arrivée des Anglais, offrait une agglomération formidable de trente
tribus.
Notre monarque américain; car voilà bien un royaume sauvage, accueillit
Sir John Newport et sa colonie avec la plus généreuse hospitalité. Un
grand Ouirohance[59] le reçut sur le rivage, et lui offrit des
rafraîchissemens et du terrein, ou, comme il s'exprimait, un grand lit
pour ses enfans. Ce fut dans cet endroit que fut fondée la ville de
Jamestown. Vahunsonaca ne prévoyait point que ces étrangers, en qui il
ne voyait qu'une troupe de frères, qu'il fallait refaire des fatigues
d'un pénible voyage, détruiraient un jour sa famille et sa nation.
[Note 59: Ouirohance signifie un homme très noble, un grand.]
Les Anglais ne tardèrent pas à tourner leurs armes contre ceux qui les
avaient accueillis avec tant de générosité. Le célèbre capitaine Smith,
homme peu difficile sur le point d'honneur, commença la petite guerre
pour la subsistance de la colonie. Dans une de ses rencontres, il
s'empara d'une idole ou dieu sauvage[60]. Vahunsonaca paya sa rançon,
mais en même temps, il se prépara à repousser la force par la force.
Smith surpris en explorant la rivière Chickahomine, fut pris, malgré son
intrépidité, et traîné de tribu en tribu jusques à Ouirohocomo,
résidence temporaire Du Sachem. C'était un homme de belle taille, à
l'air grave et majestueux. Il était assis devant un feu, sur un siège
recouvert de peaux, envellopé lui-même dans un immense manteau de
Rarowcum[61], peau précieuse, dont les queues pendantes relevaient
encore sa richesse. A ses côtés étaient ses deux filles, Pocahontas et
Matanchanna, ainsi qu'une femme de distinction que l'on disait être la
reine d'Appamatuck. Plus loin, et sur deux lignes, était rangée la
noblesse, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. La reine
d'Appamatuck présenta à Smith de l'eau pour se laver, et une de ses
suivantes apporta une touffe de plumes comme manière d'essuie-mains.
Après ce cérémonial Vahunsonaca ouvrit le conseil, qui prononça la mort.
On sait des deux côtés de l'Atlantique, que Smith dut son salut à la
célèbre Pocahontas. L'indomptable Sachem, que les larmes seules de cette
tendre enfant pouvaient fléchir, arrêta la justice prête à frapper, et
renvoya le capitaine. Il lui donna même son amitié, et le pria de lui
envoyer deux canons, lui promettant, en retour, de l'adopter pour son
fils, et de lui céder la terre de Cappahowsick.
[Note 60: On a avancé à tort que les peuples de la Virginie étaient
dépourvus d'idées religieuses. Cette idole semble déjà prouver le
contraire. Ils avaient un sacerdoce, et, nous dit Madame de Genlis, on
fesait faire aux prêtres une manière de noviciat, sous un arbre. Des
hommes armés de boucliers formaient une barrière autour d'eux. D'autres
cherchaient à lancer contre eux des baguettes, mais on les garantissait.
Puis on abattait l'arbre, on allumait un feu, et l'on formait des
guirlandes et des couronnes pour les jeunes gens. Vahunsonaca bâtit un
Temple qui avait cent quarante pieds de long. Les quatre angles
portaient chacun une figure en bois. La première représentait un homme,
la seconde un dragon, la troisième une panthère, et la quatrième un
aigle.]
[Note 61: Ainsi écrit M. Thatcher, C'est, je suppose, le Racoon des
naturalistes. V. McLock's Natural Hist., Chneider, de Villebrune, etc.
etc.]
Sir John Newport, rassuré par des procédés si honorables, ne craignit
pas de s'engager lui-même dans l'intérieur avec une escorte de trente
hommes. Il fut défendu à toutes les tribus d'attaquer le chevalier sur
son passage, et Vahunsomaca le reçut d'une manière digne de lui. Il y
eut un festin que se prolongea durant toute la nuit. Sir John donna au
Sachem un jeune anglais nommé Savadge, qui parut lui plaire beaucoup, et
il en reçut en retour un petit sauvage appellé Nemontack. Durant les
quatre jours que dura la visite, Vahunsonaca fit voir tant de dignité et
de discrétion que Smith et Newport ne purent s'empêcher de l'admirer.
Sir John, suivant l'esprit de sa nation, conduisait avec lui une
multitude d'objets de trafic, au moyen desquels il espérait se procurer
une immense quantité de blé. Les sauvages du commun se pressaient autour
de lui, mais leur roi demeurait sur sa natte, ornée de perles et de
coquillages. Le gouverneur s'avisa de l'engager à faire comme les
autres, mais Vahunsonaca lui dit avec dignité: «Sachem, je suis un grand
Ouirohance, et je t'estime tel. Laisse à ma disposition toutes tes
marchandises; je prendrai celles qui me plaisent, et je te donnerai en
retour ce qui me paraîtra d'une valeur proportionnée. Sir John se laissa
prendre; Vahunsonaca choisit froidement, et fit verser quatre boisseaux
de blé à ceux qui en avaient espéré vingt muids. Mais comme le sauvage,
habile à tromper, se laisse aussi facilement jouer lui-même, le
capitaine Smith eut sa revanche. Il montra divers petits objets, qu'il
mit au jour pour en faire ressortir le brillant. Ces oripeaux attirèrent
les regards du Chef, qui donna trois cents boisseaux de blé pour deux
livres de grains bleux, lorsqu'on lui dit qu'ils étaient d'une substance
fort rare, et faits pour être portés exclusivement par les plus grands
monarques. Il devinrent en usage chez les plus grands chefs, auxquels
seuls il permit d'en porter, par un ordre qu'il donna en 1608, son
conseil assemblé à cet effet.
Mais les objets de luxe n'étaient point les seuls dont Vahunsonaca
cherchât à se mettre en possession. Il avait été à même d'observer la
supériorité que les armes à feu donnaient aux Anglais. Il mit tout en
oeuvre pour s'en procurer, et lorsque Sir John Newport se prépara à
faire un voyage en Angleterre, il lui envoya de grands présens, et en
obtint vingt-cinq épées. N'ayant as trouvé l'honorable Smith aussi
complaisant, il en fut si piqué, qu'il commanda à tous ses sujets de
saisir les armes des Anglais, partout où ils les trouveraient. Il s'en
suivit plusieurs escarmouches dans lesquelles les sauvages ne furent
point les plus forts. Le Sachem revenu de son emportement, envoya
Pocahontas à Jamestown, pour solliciter la mise en liberté des captifs.
Smith, peu délicat envers sa bienfaitrice, ne les lui remit qu'après les
avoir fait battre de verges.
Cependant Sir John Newport revint d'Angleterre avec de grands renforts.
Il était porteur de magnifiques présens du roi Jacques à son «bien-aimé
frère et allié, Pohatan». Ce prince lui envoyait, outre un grand nombre
d'objets précieux, un bassin en argent avec une aiguière, un lit royal
et des habits de valeur. Il avait donné commission au chevalier, de
confirmer le «droit divin» de son allié en Virginie, par les cérémonies
d'un couronnement; et il envoyait à cet effet un trône, la couronne, le
sceptre, et un manteau écarlate et broché d'or.
Smith, envoyé pour prévenir Pohatan de venir à Jamestown, pour recevoir
les insignes de la royauté, en reçut cette réponse fière: Moi aussi je
suis Sachem, et c'est ici mon domaine, j'y resterai huit jours, pour
attendre les présens dont tu me parles. Ton père (Sir John Newport) doit
venir à moi. Quant aux Monacans, je sais venger mes injures. Et pour ce
que tu dis d'Appamatuck, il n'est pas situé où tu dis» en disant ces
mots, il saisit une canne, et traça sur le sable la géographie de ce
lieu. Il fut inflexible, et il fallut que le représentant du roi des
Anglais vint trouver ce sauvage jusques à Ouirohocomo. Pohatan se laissa
revêtir des habits royaux; mais lorsqu'on voulut le faire agenouiller
pour recevoir la couronne, il exerça la patience de tous les officiers.
Enfin, l'un d'eux, s'appuyant fortement sur les épaules royales, fit
plier sa sauvage Majesté, tandis que trois autres lui mirent le riche
diadême sur la tête. Aussitôt la garde salua le nouveau couronné d'une
telle volée de mousqueterie, qu'il fut saisi d'effroi; toute sa cour
d'enfuit dans ces épaisses forêts américaines, comme étonnées
elles-mêmes qu'on les rendît témoins d'un cérémonial si nouveau et si
effrayant. Cependant tout redevenait calme. Le monarque revenu de sa
frayeur, donna naïvement son manteau de peau et ses mocassins à Sir
John, qui ne se crut pas peu honoré de posséder les vieux insignes de la
royauté virginienne. Mais les _couronnans_ s'en allèrent sans avoir
obtenu de secours contre les Monacans, ni même que les restrictions sur
le commerce fussent levées.
Au mois de Décembre, le Sachem invita Smith à le venir voir, et lui
promit un plein bateau de blé, pourvu qu'il l'aidât à bâtir un palais,
et qu'il lui procurât cinquante épées. Le chevaleresque anglais
s'aventura avec cinquante hommes. Pohatan fit travailler ses gens, puis
lui laissa voir qu'il l'avait joué. Le bouillant capitaine voulut
employer la force; mais il fallut retraiter à la fin, et le Sachem
retira tout le fruit de son adresse. Son gendre, Opechancana, ne put
retarder Smith, et en reçut même un affront, mais douze députés envoyés
sous main à Jamestown obtinrent, au nom du capitaine, cinquante épées et
trois cents haches. Ce ne fut pas assez pour les Anglais d'être ainsi
dupés; Pohatan, après avoir marché trente lieues à la poursuite de
Smith, revint à Ouirohocomo, assembla toutes ses forces et fondit sur la
colonie. Il intercepta et fit prisonniers le capitaine Radcliffe et
quarante anglais, et assiégea Jamestown. Au bout de six mois, les
assiégés se virent réduits de six cents à soixante. Dans cette
extrémité, ils évacuèrent Jamestown, et s'embarquèrent pour
l'établissement des Bermudas.
Pohatan semblait redevenir maître sans contrôle de la Virginie, lorsque
le sort voulut que les colons fugitifs rencontrassent le lord Delaware,
qui venait d'Angleterre avec une suite considérable. Ils rentrèrent à
Jamestown. Le Sachem dut frémir de douleur en abandonnant ses débris, et
les Anglais bruler du désir de la vengeance à la vue des cendres d'un
établissement naguère si florissant.
Sir Thomas Dale, qui succéda bientôt à lord Delaware, pénétra jusques à
Appamatuck, rase les forts des Pohatans, et y fonda New-Bermudas.
Vahunsonaca vengea en quelque sorte cet affront par le drame sanglant de
Fort-Henry.
L'enlèvement de Pocahontas, en 1612, vint mettre fin à la guerre.
Harassés de toutes parts, les Anglais parvinrent à se faire livrer la
princesse, en corrompant un Sachem, vassal de Pohatan. Peu contens de la
rançon qu'il leur offrait, il s'avancèrent par eau, au nombre de cent
cinquante, jusques à Ouirohocomo. Le Sachem les reçut avec intrépidité.
Il leur demanda le but de leur marche, en leur disant, que s'ils étaient
venus pour combattre, ils éprouveraient le sort de Radcliffe. Il y eut
une attaque, qui fut inutile; car les sauvages se cachèrent dans les
bois, après avoir fait leurs bravades. Pohatan alla se fortifier à
Orapakes avec quatre cents guerriers. Il y reçut de la part des Anglais
une députation plus pacifique. Les envoyés ne furent pas admis en sa
présence, mais Opechancana les reçut avec faveur. Un des députés était
le jeune Rolfe, que fut pas longtemps dédaigné: il obtint la main de
Pocahontas, et cette alliance fut le gage de la paix, qui dura jusques à
la mort de Pohatan, qui arriva en 1618.
On a vanté la haute stature, la bonne mine et la majesté de ce sauvage,
remarquable sous des rapports bien plus importans. Pour parler de sa
puissance, son pouvoir, loin de décheoir par le voisinage des Anglais,
s'était accru, et, de l'est à l'ouest, depuis le rivage de la mer
jusques à l'Allegany, tout lui obéissait. Les Monacans étaient contenus,
ainsi que les Massahomis. Ces peuples, qui ne peuvent être que les
Iroquois, commençaient à harceler sans relâche les tribus de la
confédération situées plus au nord.
Pohatan marchait toujours accompagné d'une garde de cinquante hommes
choisis, et fesait observer à ses guerriers une discipline régulière.
Ainsi nous voyons que lors d'une visite de Sir John Newport, il passe en
revue trois cents de ses sujets, et leur fait simuler un combat avec des
évolutions très compliquées. Lorsque cet ordre devint inutile en
présence des armes à feu, il employa mille expédiens pour s'en procurer,
et il y réussit assez bien. Il employa plusieurs Allemands à discipliner
ses soldats, et à construire un arsenal, qui contenait les insignes
envoyés par Jacques Ier, et des armes pour équipper mille combattans. Il
y avait aussi un trésor, et il était considérable.
On rapporte que deux transfuges l'ayant laissé avec promesse de lui
livrer le capitaine Smith et un grand amas d'armes, il les fit exécuter
sur le champs, lorsqu'il les vit revenir les mains vides; car, dit-il,
ceux qui avaient voulu trahir le capitaine, le pouvaient trahir
lui-même. Pyrrhus ne trouva que dans un ancien Romain une grandeur d'âme
au-dessus de celle de Pohatan.
Ce sauvage était encore estimable comme homme social, je citerai à
l'appui un bel exemple. M. Hamer, envoyé de Sir Thomas Dale, trouve le
Sachem entouré d'une garde de deux cents hommes. Après avoir présenté le
calumet à l'ambassadeur, il s'informe de la santé de Sir Thomas, puis de
Madame Rolfe (Pocahontas). Hamer lui répondant que la princesse est si
heureuse, que lors même qu'elle serait libre, elle resterait à
Jamestown, il se réjouit avec sa candeur ordinaire du bonheur de sa
fille. Enfin, il demande le but de la visite. Hamer lui dit qu'il a des
choses particulières à lui communiquer, et alors le Sachem fesant
retirer tout le monde à l'exception de deux de ses femmes, l'on se met à
parler d'affaires. L'envoyé était chargé de demander pour Sir Thomas, la
main de Matanchanna. A cette proposition Pohatan proteste de son amitié
pour les Anglais, et ne veut de preuve de la leur que leur parole; mais
il ne songe point à de nouvelles alliances. La politesse déployée dans
cette entrevue est admirable; mais ce qui l'est encore plus, c'est que
jusques à la mort du Sache, il n'y eut plus aucunes rixes entre ses
sujets et les colons.
Les vieux écrivains sont partagés sur mon héros. Stith, après l'avoir
appellé «un prince de talens et de grand sens» le dit insidieux et
cruel. «Quant aux grandes vertus morales, ajoute-t-il, comme la vérité,
la bonne foi, la magnanimité, il semble s'en être peu soucié.» Burke
parle autrement. «Ce prince, dit-il, dans un moment d'enthousiasme, sera
sans doute traité de barbare et de tyran par les peuples civilisés, mais
ses titres à la grandeur, quoiqu'il n'ait pas eu les mêmes moyens, sont
aussi légitimes que ceux d'un Gengis ou d'un Tamerlan.» M. Thatcher cite
avec complaisance cette comparaison: je dirai pour ma part, qu'un homme
placé par le sort à la tête d'une confédération de peuplades incultes,
la plupart soumises par la terreur, les gouvernant en despote, et
maintenant son pouvoir malgré les Anglais, les Monacans et les Iroquois,
me semble digne de l'admiration des hommes. Pohatan laissa, outre ses
trois filles[62], deux fils, Opitchipan et Keketaugh, peu dignes de lui
succéder.
[Note 62: Opechancana avait épousé l'aînée.]