ARGUMENT

Entrevue de M. de Champlain avec Tessoat--Visite chez les

Hurons--Réflexions.

CEPENDANT M. de Champlain voulut pénétrer plus avant dans le pays. Il

fit armer deux canots, et partit avec quatre Français, y compris Nicolas

Vignau, imprudent menteur, qui avait fait un étrange et merveilleux

récit de la mer du Nord, et du prétendu naufrage d'un vaisseau anglais.

On découvrit l'île de Ste. Croix, puis on arriva à une habitation de

sauvages qui recueillaient du maïs[53]. Ils ne pouvaient comprendre

comment les étrangers avaient pu surmonter les sauts et les mauvais

chemins qu'il y avait à franchir pour arriver à eux. Revenus de leur

surprise, ils menèrent les Français voir le grand Sagamo Tessoat, qui

demeurait à huit lieues de là. En voyant M. de Champlain, ce chef

s'écria que c'était un songe, et qu'il n'en pouvait croire ses yeux. Ils

passèrent ensemble dans une île voisine, où était le gros des

Algonquins. Cette position était forte, mais le terrein peu fertile. M.

de Champlain d'étonnait qu'ils s'amusassent à cultiver une terre si

inégale, tandis que le sault St. Louis, par exemple, leur offrait le

plus beau sol; mais on luy dit que l'âpreté des lieux servait de rempart

contre les Iroquois.

[Note 53: Un savant moderne a présumé par un passage d'Hérodote, Liv. I,

ch. cxciii, que le maïs était connu en Babylonie. Ce grain varie

beaucoup dans les espèces, dit Linnée, et Chabré en compte douze.]

Tessoat voulut donner un festin aux Français: nous y gagnerons un

nouveau détail de moeurs. «Les conviés, avec chacun son écuelle de bois

et sa cuillère, et tous sans ordre ni cérémonie, s'assirent à terre.

Tessoat leur distribua une manière de bouillie, faite de maïs écrasé

entre deux pierres, avec de la chair et du poisson coupés par petits

morceaux, le tout cuit ensemble et sans sel. Il y avait aussi de la

chair rôtie sur des charbons, et du poisson bouilli à part.» Tessoat,

comme donnant le repas, entretint les convives sans manger lui-même;

c'est l'étiquette du pays. Le repas étant fini, les jeunes gens qui

n'étaient pas du conseil sortirent, et chacun des sénateurs ayant rempli

son calumet, le passa à M. de Champlain. Une demi-heure fut employée à

ce cérémonial, sans qu'il fut dit un seul mot; puis on ouvrit les

délibérations. De Champlain exposa le but de sa visite: c'était d'aller

à la recherche des merveilles qu'avait accréditées Vignau. Mais pour

atteindre cette nouvelle toison d'or, il demandait d'être accompagné par

quatre canots algonquins. A cette déclaration on se remit à fumer; après

quoi Tessoat témoigna que ce serait à regret que cette demande serait

accueillie, parce que l'entreprise allait être accompagnée de beaucoup

de dangers. Pour réfuter cette objection, Champlain eut recours au

témoignage de Vignau; mais amené devant le grand Sagamo, cet imposteur

garda le plus profond silence, et ce ne fut qu'à force de menaces qu'il

affirma de nouveau tout ce qu'il avait dit auparavant. Tessoat lui dit

alors: «tu es un assuré menteur; tous les soirs au temps que tu dis, tu

couchais à mes côtés avec mes enfans, et si tu es allé où tu prétends,

c'est en dormant. Comment as-tu pu hasarder la vie de ton maître parmi

tant de dangers? Tu es un homme perdu, et l'on te doit faire mourir plus

cruellement que nous ne fesons nos ennemis.» M. de Champlain voyant le

Sagamo en colère, lui présenta une carte, où Vignau avait tracé les

choses qu'il disait avoir vues. Tessoat, jetant sur la carte un regard

intelligent, confondit encore le misérable qui, à sa contenance, ne

laissa plus douter de sa supercherie. Il n'y avait plus de réplique, et

il fallut renoncer au voyage.

Qui croirait que ce fut à regret? Le Chef des Français ne put se

désabuser entièrement sur le récit de Vignau. Il prit cependant le parti

de retourner à Ste. Hélène, et il fut témoin, sur sa route, de

l'offrande du pétun[54].

[Note 54: Après qu'ils ont porté leurs canots au bas du sault, dit-il

ils s'assemblent en un lieu où un d'entre eux, avec un plat de bois, va

faire la quête, et chacun d'eux met dans ce plat un morceau de pétun. La

quête faite, le plat est mis au milieu de la troupe, et tous dansent à

l'entour, chantant à leur mode: Puis un des capitaines fait une

harangue, laquelle finie, le harangueur prent le plat, et va jeter le

pétun au milieu de la chaudière, et tous ensemble font un cri. S'ils ne

fesaient pas cette offrande, en passant, ils croient que malheur leur

adviendrait.]

L'année suivante les Hurons recherchèrent son alliance. Ces peuples

appellés aussi Yendats, occupaient un pays ayant pour bornes le lac Erié

au sud, le lac Huron à l'ouest, et l'Ontario à l'Est. M. de Champlain

ayant visité leur pays, en fit une relation. Après une longue

navigation, il atteignit le lac des Attigouantans, auquel il donne trois

cents lieues de long et cinquante de large: il l'appela Mer Douce. Par

la latitude où il arriva, le pays est «âpre et inhabitable»; mais ayant

côtoyé le rivage du Nord au Sud-est, il trouva «un grand changement de

pays», celui où il était alors étant fort beau et cultivé. Il était sur

le territoire huron.

Il passa d'abord par quatre villages ou bourgades ouvertes, qu'il nomme

Otouache, Carmaron, Touagainchain et Teguemouquiage, où il fut reçu avec

autant d'hospitalité et d'amitié que Jacques Cartier à Hochelaga.

Du dernier de ces villages, il se fit conduire à Carhagoua, bourg «fermé

d'une triple palissade de bois de trente-cinq pieds de haut», puis il

avança à petites journées jusques à Caiagué, capitale de tout le pays.

Cette bourgade située au 44e degré de latitude était une véritable

ville, qui ne contenait pas moins de deux cents grandes maisons. Tous

les environs étaient ensemencés de blé-d'inde, de citrouilles et

«d'herbe au soleil», dont les naturels tiraient de l'huile dont ils se

frottaient les cheveux. On voyait une variété d'arbustes fruitiers, et

de toutes les espèces d'arbres que l'on rencontre en Europe.

Le pays parut à Champlain «peuplé d'une infinité d'âmes.» Il ne vit pas

moins de dix-huit villages chez les seuls Attigouantans. Huit de ces

villages étaient clos de palissades de bois à triple rang, entrelacés

les uns dans les autres, avec des galeries fournies de pierres et d'eau.

Il y avait dans ces dix-huit villages, deux mille hommes de guerre, sans

compter le commun qui pouvait faire vingt mille âmes. M. Dainville porte

toute la nation à quarante mille[55], d'où il appert que M. Thatcher

fait une bévue en ne portant toute la nation iroquoise qu'à sept mille

âmes, d'après Douglas. Les maisons étaient en forme de berceaux, longues

de vingt-cinq à trente pieds et larges de six, laissant par le milieu

une allée qui allait d'un bout à l'autre.

[Note 55: M. Garneau croit ce chiffre trop élevé.]

On peut croire que M. de Champlain revit chez les Hurons les débris

d'Hochelaga; car c'était la même manière de se vêtir, de se loger et de

se fortifier; même caractère, mêmes moeurs, mais surtout même bonhomie

au dire de Laët.

M. Dainville dit du pays des Hurons: «Ce territoire a de fort beaux

cantons. On y voit de jolies rivières arroser de grandes prairies, qui

se déroulent à l'oeil, entrecoupées de bois, et quelquefois de belles

forêts remplies de cèdres.»

M. de Champlain regarde comme un même peuple les Hurons et les Iroquois,

à meilleur droit que ne le croit M. Dainville: c'est l'opinion des

savans. L'écrivain moderne donne aussi aux Hurons, le jugement le plus

solide parmi les peuples du Canada. Il a dit avec plus de vérité, qu'ils

ont plus d'esprit, un génie fécond en expédiens et en ressources, de

l'éloquence, de la bravoure: ils avaient aussi des vertus civiques, et

Boileau Despréaux n'aurait pas dû les faire si barbares, quand il disait

en parlant des mauvais critiques:

Est-ce chez les Hurons, chez les Topinambous, etc. etc.

Les Hurons se convertirent au christianisme avec Ahasistari[56]. Les

missionnaires reçurent dès lors des invitations d'autres sauvages

jusques au la Supérieur, et l'on vit comme reluire de nouveau les jours

où les Clément, les Boniface, les Sifroi et les Feargal portèrent les

douceurs de la foi aux races germaines. On vit une compagnie aussi

célèbre par les sciences que par les conquêtes spirituelles, parcourir

en tous sens ces régions, éclairer nos forêts. Chez les Hurons fut

commencé le même système qui fut établi au Paraguay, mais l'on peut

croire, sans s'éloigner de la vraie philosophie, que ce gouvernement

religieux hâta la ruine de la nation en lui ôtant son énergie[57]. A

l'appui de cet adage, que le _soldat le plus vertueux est toujours le

plus courageux_, l'on avait vu les chrétiens faire la force des

empereurs; mais le génie des peuples n'est pas partout le même, et sur

les plages de l'Amérique Septentrionale, une certaine férocité fesait le

caractère de la guerre. Durant la paix, les Américains avaient des

vertus d'être chrétiens.

[Note 56: V. _Infra._]

[Note 57: Il ne s'ensuit pas que l'on n'aurait pas dû convier ces

peuplades au christianisme.]

Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848) · 第 18 / 110 题